Accueil / Verbatim / Paris Vs Rome : Qui de ces deux-là, tient la corde en matière d’isolement ? [1]

Paris Vs Rome : Qui de ces deux-là, tient la corde en matière d’isolement ? [1]

| Europe / Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Bla, bla, bla. À tenir pour acquise la doxa européiste que déversent nos indécrottables éditorialistes germanopratins, Rome – lépreux d’entre les lépreux, ladre d’entre les ladres – serait en train de sombrer dans un improductif & mortifère isolement, guidé par le Janus bifrons di Maio-Salvini. Possible & si, a contrario, c’était tout l’opposé qui se profile à l’horizon géopolitique : le régime de Paris (sic) & non celui de Rome en dehors des clous de l’Histoire ? Épisode 1.

| Q. Quid des tensions entre Paris et Rome, suite à la rencontre entre di Maio avec des Gilets jaunes ?

Jacques Borde. (Rires) Mamma mia ! C’est surtout le régime de Paris (sic) qui monte sur ses grands chevaux – les bourricots du Niais d’Orsay en l’espèce – vis-à-à-vis du régime de Rome (sic). Nous sommes en pleine Commedia del’Arte ! À défaut d’autre chose, pourquoi pas ?

| Q. Et plus précisément ?

Borde. Concrètement, la rencontre qui a eu lieu le 5 février 2019 entre le vice-président du Conseil italien & ministre du Développement économique, du Travail & des Politiques sociales, Luigi di Maio, et des représentants des Gilets jaunes, aura servi de prétexte à l’ire manifeste de Paris contre ceux que le président français, Emmanuel Macron, considère et traite de « lépreux ».

Pas très malin, tout ça.

« Cette nouvelle provocation n’est pas acceptable entre pays voisins et partenaires au sein de l’Union européenne », a estimé lors d’un point de presse électronique, un porte-parole du ministère français des Affaires européennes avant d’ajouter que « M. Di Maio, qui assume des responsabilités gouvernementales, doit veiller à ne pas porter atteinte, par ses ingérences répétées, à nos relations bilatérales, dans l’intérêt de la France comme de l’Italie ».

Bigre ! Apparemment, dans son ministère, on ne semble pas savoir – y sait-on quelque-chose d’ailleurs – que les accords et ententes signés entre Rome et Paris sont majoritairement mis en œuvre aux dates et aux modalités prévues.

| Q. Et qu’a fait di Maio, de si abominable, au juste ?

Jacques Borde. Luigi di Maio s’est félicité, dans un tweet publié le 5 février 2019, d’avoir rencontré « le leader des gilets jaunes Christophe Chalençon et les candidats aux élections européennes de la liste RIC d’Ingrid Levavasseur ». Et d’évoquer « Le vent du changement a traversé les Alpes ». Et, in fine, de poser, ostensiblement, avec plusieurs des intéressés.

Mazette ! Quelle outrance d’outre-Alpes. Rien à voir, bien sûr, avec les rencontres récurrentes de ténors des régimes de Paris (sic) successifs avec des terroristes opposés au régime de Damas (sic). Le notoire Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām1, notamment. Vous savez celui qui faisait du « bon travail ». Ou les insultes permanentes de la ministre française des Affaires européennes à chacun de ses passages sur un plateau TV. Allez faire un tour sur France-24, vous serez vite édifié.

| Q. Ce rappel d’ambassadeur, ça ne semble pas très sérieux ?

Jacques Borde. Oui, surtout quant au prétexte invoqué. Il paraît que le président français, Emmanuel Macron, adore citer Audiard, même s’il se trompe une fois sur trois en se prêtant à l’exercice. Rappelons-lui, même si ça fait une peu désordre et peu régalien, la plus connue d’entre toutes : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît »2.

Là, y’a gourance, M’sieur l’président ! Vous nous prenez pour des caves !…

| Q. Rien de la sorte du côté de Rome ?

Jacques Borde. Non. Si fiel il y a, il est plus ciselé. Et, surtout, nos amis romains ne se plantent pas dans leurs citations !

Ainsi, le vice-président du Conseil & ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini3, a déclaré que « ne voulons nous disputer avec personne. La polémique ne nous intéresse pas: nous sommes des personnes pragmatiques et nous défendons les intérêts des Italiens » .

Qui plus est, Salvini et di Maio, se sont déclarés « disponibles » pour dialoguer avec Paris :

1- « Nous sommes tout à fait disposés à rencontrer le président Macron et le gouvernement français ». Verbatim Matteo Salvini, dans un communiqué.
2- « Nous sommes disponibles pour des rencontres au plus haut niveau avec le gouvernement français » a écrit de son côté Luigi di Maio sur Facebook.

En fait, c’est, surtout, à se demander si, quelque part, notre jovien aurige, ne s’est pas fait rouler dans la farine par le Janus bifrons (Salvini-di Maio) la vie politique transalpine.

| Q. Vous pouvez développer ?

Jacques Borde. Oui. En fait, comme l’a souligné le Pr. Christophe Bouillaud4, « Du strict point de vue pratique, on devrait en rester aux mesures symboliques de part et d’autre des Alpes », car « Les deux pays sont très intégrés économiquement, et il serait absurde de commencer à se gêner vraiment dans ce qui compte au final, les flux de marchandises et de services. Les intérêts économiques devraient primer sur ces bisbilles de matamores cherchant à élargir leurs électorats respectifs »5.

Et, surtout, ce qui, alors, arrangerait les affaires de Rome, « ce sont les migrants pris entre les deux pays qui seront victimes des rétorsions de part et d’autre, comme c’est d’ailleurs le cas depuis 2015 »6.

| Q. Diriez-vous que c’est Paris qui s’isole et non Rome ?

Jacques Borde. La question mérite d’être posée. Et pas seulement à propos de Rome.

| Q. Là, vous pensez à quoi et à qui ?

Jacques Borde. Au Levant, pardi.

Même si, comme l’a noté, Caroline Galactéros, « On est loin d’un renoncement de Washington à compter au Moyen-Orient, où stationnent tout de même encore plusieurs dizaines de milliers de soldats américains. Toutefois, le retrait partiel récemment annoncé des forces américaines présentes en Syrie, qu’il se concrétise ou non, place la France en grande difficulté politique et militaire. Il est vrai que ce n’est pas notre action militaire qui pourra ‒ demain plus qu’hier ‒ faire militairement bouger les lignes en défaveur d’un pouvoir syrien travaillant à consolider la reprise de contrôle d’une frange croissante de son territoire. Il est vrai aussi que l’intrication opérationnelle de notre dispositif militaire avec celui de notre Grand Allié rend notre maintien en Syrie d’autant plus difficile, sans son appui logistique, qu’on ne nous y a nullement invités et que nous y sommes parfaitement hors la loi, en contravention ouverte à la Charte des Nations unies, au sein d’une ‘coalition internationale’ sui generis intervenant, hormis pour réduire l’emprise de DA’ECH, pour des motivations discutables et discutées »7.

| Q. Pourquoi un tel décalage avec la réalité, selon vous ?

Jacques Borde. Écoutons encore Caroline Galactéros lorsqu’elle nous dit « ...qu’à Paris, après pourtant plus de trois ans de démenti cinglant de nos prémisses iniques, on ne veut toujours pas regarder la réalité en face. On préfère toujours la guerre à la paix, même si l’on prétend bruyamment le contraire. On ne voit pas l’intérêt de prendre acte de la victoire de la souveraineté syrienne sur les efforts ligués de l’Occident entier et de ses proxies arabes (à moins que ce ne soit l’inverse). Ni comprendre qu’il est de notre intérêt, toute honte bue et dans un éclair d’éthique et de lucidité, pour la sauvegarde du peuple syrien précisément ‒ dont nous prétendons avoir le souci ‒ de protéger enfin le fragile équilibre ethnique et confessionnel abîmé par sept ans de conflit mais toujours en vie, et de faciliter une solution politique réaliste et non dogmatique ; même, et surtout, si l’on a voulu le mettre à bas avec une confondante légèreté dès 2011, en favorisant la déstabilisation du régime et l’infestation du territoire syrien par une engeance islamiste qui est pourtant le terreau symbolique et concret d’une terreur domestique toujours en embuscade. Pourquoi, alors, persistons-nous à vouer aux gémonies un pouvoir syrien certes poussé à une résistance violente, quand, désormais, certaines puissances arabes sunnites elles-mêmes, tels les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Soudan ou la Jordanie (sans parler du Qatar) prennent le chemin de Damas comme on va à Canossa, dans un tournant réaliste assumé, préférant glaner quelques retombées dans un règlement politique qui leur sera probablement globalement défavorable plutôt que de s’enferrer dans une marginalisation régionale dangereuse ? Pour ne pas nous dédire ? L’entêtement dans l’erreur est bien pire que l’aveu. Et l’ignorance doublée d’une vanité indécrottable devient impardonnable. Perseverare diabolicum est »8.

[à suivre]

Notes

1 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
2 In Les Tontons flingueurs.
3 Par ailleurs, vice-président du groupe Europe des nations & des libertés.
4 Professeur de Sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble.
5 Atlantico.
6 Atlantico .
7 In Geopragma .
8 In Geopragma, .

 

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Europe à deux vitesses ? Ou, carrément, deux en Une ? [1]

| UE | Géostratégie | Questions à Jacques Borde | L’Union européenne n’est pas au …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer