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De l’Art de la Guerre (Mattis) à celui de la Paix (Trump) !

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Pas à pas, il semble bien qu’on s’achemine vers quelque-chose qui ressemble à la paix en l’Orient compliqué – dans un premier temps : la Syrie & l’Afghanistan, après… – dont nous parlait le général de Gaulle. Cela par la volonté d’une poignée d’hommes & de femmes, dont le président américain, Donald J. Teflon Trump. Cette volonté se fait dans le choc de deux pensées : 1- la pensée militaire (plutôt) classique symbolisée par l’ex-US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis ; 2- la pensée géopolitique & géostratégique (simplifions) isolationniste de Donald J. Teflon Trump, à la tête de l’hêgêmon étasunien. Jusqu’où ? Nous verrons bien, l’homme sage est celui qui connaît ses limites !…

« Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ».
Platon.
« Polémos est le père de tous ».
Héraclite.

| Q. Diriez-vous qu’à certains égards, les FDS n’ont pas eu les moyens de leurs objectifs, dans leur guerre contre ISIS ?

Jacques Borde. Par FDS, je suppose que vous parlez des Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)1. Oui, effectivement, les HDS n’ont jamais eu suffisamment de moyens pour accomplir leurs buts de guerre. Quant à dire que ces buts de guerre n’englobaient que la défaite d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)2, c’est un tout autre sujet !

Mais vous avez raison, ni les Yekîneyên Parastina Gel (YPG)3, ni les Yekîneyên Parastina Jin (YPJ)4 d’ailleurs (en dépit de leur mise en valeur médiatique dû à la prégnance de la vulgate féministe) n’ont eu accès à la logistique de leurs ambitions pour la communauté kurde. Mais, cette donne géostratégique qui veut qu’un molosse soit tenu en laisse par son maître est vieille comme le monde.

| Q. Pourquoi au juste ?

Jacques Borde. Parce qu’un proxy reste avant tout une carte entre les mains de celui qui la jette dans le grand jeu. Ni un ami et encore moins un allié ou un partenaire. Au mieux un atout parmi d’autres.

Relisez donc que disait feu Kamal Joumblatt, dans ses Mémoires, sur l’aide militaire que la Syrie a accordé aux Druzes lors de la guerre civile libanaise : « Les dirigeants freinaient en fait l’arrivée des armes et des munitions [fournies par les Russes] stockées pour notre compte en Syrie. C’était une façon de nous contraindre indirectement, de nous diriger »5.

Le jeu (sous-ensemble du grand jeu) est, par définition, à la fois tordu et complexe. Rien de bien nouveau sous le soleil.
Joumblatt encore parlait, à raison, d’« un jeu d’équilibre de forces, au moyen de la vanne de délivrance des armes et munitions en dépôt en Syrie, de même que notre privation systématique et, semble-t-il, planifiée et voulue d’armes lourdes, nous rendaient tributaires des Palestiniens qui, à leur tour, agissaient de concert et d’accord avec les Syriens. Presque toutes les armes lourdes, achetées pour nous ou envoyées à notre destination par certains États arabes, sont encore séquestrées en ‘dépôts forcés’ en Syrie. D’autre part, les armes légères que nous devions recevoir étaient souvent réquisitionnées par nos amis et alliés palestiniens, lorsqu’elles passaient au Liban. Cette ‘confiscation’ se faisait dans le plus grand secret et sans nous prévenir. Lorsque le larcin était connu, c’était mille excuses ; mais le lot n’arrivait jamais ou ne nous était jamais délivré sans et sauf »6.

Autant dire qu’à cet éclairage, on comprend qu’il aura fallu bien des parrains fidèles et puissants à DA’ECH & consorts pour conduire aussi longtemps leur guerre contre la Syrie et l’Irak. Là, je pense notamment :

1- à la rapidité qu’il a fallu à DA’ECH pour opérer aussi efficacement des matériels made in USA pour lesquels il n’existait aucun instructeur parmi les transfuges d’une armée irakienne équipée à 99% de matériels… russes.
2- aux armes, munitions, drogues vivres dont les groupes takfirî semblent ne jamais vraiment manquer. Sauf bien sûr, lorsqu’ils sont victimes de la poliorcétique de leurs adversaires et sont abandonnés, entièrement ou partiellement par leurs sponsors.

| Q. Il y aurait donc peu de chances que les HSD kurdes, pour reprendre ce terme, soient amenés à faire partie du cortège des vainqueurs ?

Jacques Borde. Aie ! Ne vendons pas la peau de l’ours trop tôt ! Une guerre on sait (à peu près) comment ça démarre, rarement comme ça finit.

Ce qui, pour le moment, se profile en ce qui concerne les Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD), est un avenir compliqué en cet Orient compliqué où ils évoluent comme leurs autres petits camarades.

Je pense qu’il leur faudra, à terme soit :

1- se replier hors de portée des coups de la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)7. Pour peu, bien sûr que ce repli ne leur attire d’autres inimitiés.
2- s’entendre avec le pouvoir légal syrien, l’administration du président syrien, le Dr. Bachar el-Assad.

| Q. Une position hasardeuse et peu enviable ?

Jacques Borde. C’est le moins qu’on puisse dire. Mais, pas très originale, en revanche…

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Être abandonnés, ou sacrifiés au nom de la raison d’État – en l’espèce celle d’États, États-Unis, Russie, Iran, Syrie, Irak – par ses mentors, parrains, commanditaires, ou tout autre terme qui vous plaira, n’est pas une franche nouveauté.

Les ténors des HSD pourront se consoler en relisant l’Anabase8 de Xénophon qui nous compte les heurs et malheurs des mercenaires de Cyrus le Jeune soudain livrés à eux-mêmes et qui durent se tailler à la pointe de la lance9 les étapes de leur retour en Grèce. Combattants d’élite qui, à cette occasion, jetèrent l’essentiel des bases de la guerre asymétrique, des siècles avant l’invention de ce terme (en 370 av.J.-C.).

| Q. Donc vous donnez raison à Trump Vs Mattis quant aux choix militaires en ce qui concerne la Syrie et l’Afghanistan ?

Jacques Borde. Oui. l’ex-US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis10, a beau être un penseur militaire de haut vol dont je ne conteste ni l’expérience ni le savoir. Mais, en l’espèce, je crois que sa pensée militaire est dépassée. Dépassée non de son fait ni de son intellect, mais parce que ne répondant plus aux enjeux, présidentiels notamment, ni aux réalités des guerres dont nous parlons aujourd’hui.

Comme disait un personnage de cinéma à l’inspiration semble-t-il confucéenne11 : L’homme sage est celui qui connaît ses limites !

| Q. Pas facile comme exigence ?

Jacques Borde. Oh, c’est selon. Lors d’un de mes séjours à Téhéran, ayant pris part à une audience restreinte tenue par le Rahbar-é-Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî12, je fus, dans la foulée, invité à participer à toute une série d’émissions TV. J’en ai refusé une seule, ce malgré l’insistance de ceux qui tenaient à m’y inviter : c’était une émission consacrée à l’Islam, sur une chaîne, disons religieuse.

| Q. Et pourquoi donc ?

Jacques Borde. Parce, reprenons les éléments dans l’ordre.

1- je ne suis pas musulman. Mes connaissance de l’Islam sont celles acquises sur les bancs de la Sorbonne, puis mes années passées à faire des allées et venues dans l’Orient compliqué. Je ne suis donc pas un spécialiste de l’Islam.
2- je ne suis pas arabophone. Voir plus haut.
3- les Iraniens sont très courtois dans ce genre de débat. Tant qu’ils ont l’impression que vous avez quelque-chose à dire, ils vous laissent parler. Une question, et je parle d’expérience, ça peut durer… 20 minutes.
4- la liste des autres participants comptait plusieurs Hodjatoleslams et, de mémoire, un Ayatollah. Des titres qui, dans le chî’îsme, ne se distribuent pas comme des friandises, mais après des années d’études ! Il me semblait prétentieux, voir idiot, de squatter une place dans un débat qui, au bout de cinq minutes, allait me dépasser. Quelque part, aussi, cela aurait signifié se moquer des téléspectateurs.

Tout ceci, pour vous dire qu’en l’affaire des guerres du Levant et d’Afghanistan, L’homme sage (…). qui connaît ses limites ne saura être que Donald J. Teflon Trump, et non le général (Ret) James Mad Dog Mattis, ce en dépit de ses qualités certaines.

Notes

1 Ou Forces démocratiques syriennes (FDS) en français.
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 Unités de protection du peuple.
4 Unités de protection de la femme.
5 Kamal Joumblatt, Pour le Liban, p.183, Stock, 1978.
6 Kamal Joumblatt, Pour le Liban, p.183, Stock, 1978.
7 Forces armées turques.
8 Du grec ancien ἀνάϐασις, Anábasis, « l’ascension, la montée [vers le Haut Pays] ») est une des plus célèbres œuvres de Xénophon. Il y raconte le périple, auquel il a pris part, des Dix-Mille, corps de 10.000 mercenaires grecs (Spartiates largement) engagés par Cyrus le Jeune dans sa lutte contre son frère Artaxerxès II, roi de Perse, puis leur retraite vers l’Hellespont (l’actuelle Mer Noire) à travers le haut pays d’Arménie (altitude moyenne de 1 000 m avec des cols à plus de 2 000 m.). Les Dix-Mille, malgré des rivalités internes, conservèrent leur cohésion jusqu’à leur retour à Pergame au terme d’une marche de 1.300 km de Sardes à Cunaxa, d’une retraite de 1.000 km vers le nord (Mer Noire), puis d’une autre marche de 1.000 km pour atteindre le Bosphore. Se lit comme un polar.
9 De loin préférable à l’expression de pointe de l’épée, la lance étant historiquement l’arme (parfois unique) du Hoplite.
10 Contrairement aux fantasmes colportés par les Démocrates et leurs relais divers et variés, Mattis est considéré comme un intellectuel par ses pairs, notamment en raison de sa bibliothèque personnelle comptant plus de 7.000 volumes. Il a toujours avec lui, lors de ses déploiements, un exemplaire des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Le major-général Robert H. Scales l’a décrit comme « … l’ un des hommes les plus courtois et polis que je connaisse ».
11 L’inspecteur Harry Callahan (campé par Clint Eastwood) dans Magnum Force. Film américain réalisé par Ted Post, sorti en 1973. 2ème opus de la saga Dirty Harry.
12 Aussi appelé Rahbar-é-Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).

 

A Propos Jacques Borde

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