Accueil / Verbatim / Affaire Skripal ! : Comme Mission Impossible, un beau scénario ! Mais après…

Affaire Skripal ! : Comme Mission Impossible, un beau scénario ! Mais après…

| Occident / Russie | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Jadis, en période de disette médiatique (ça arrive), pour occuper les plumes soldées du cloaca mediatica maxima, nous avions les soucoupes volantes – & plus géostratégiquement, les Armes de destruction massives (ADM), du vilain Saddam Hussein – & quelques horreurs du même tonneau. Mais, ça, c’était avant ! Depuis peu, on nous ressert le plat réchauffé de l’Affaire Skripal, prestement attribuée aux spookies1 de l’infréquentable Vladimir V. Poutine. Rien de bien nouveau sub solem, mais de quoi maintenir la pression sur Moscou pour une administration Trump qui a encore pas mal de fers au feu avec les Russes, avec une affaire aussi embarrassante que le célèbre sparadrap du Capitaine Haddock.

| Q. Quid de l’Affaire Skripal et des sanctions imposées à la Russie ?

Jacques Borde. Rien n’a vraiment bougé. C’est tout simplement le grand jeu qui se poursuit entre les grandes puissances. Ça et rien d’autre. Épisode récent, on vient de nous ressortir le nom de deux Russes impliqués dans l’affaire.

Moscou est le coupable de l’Affaire Skripal, verbatim Washington. CQFD ! Du coup, cela a permis à l’administration Trump de sortir de nouvelles sanctions économiques contre la Russie, au motif qu’ils tiennent Moscou responsable de l’empoisonnement au Novitchok de l’ancien espion (sic) russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia au Royaume-Uni.

Dans son communiqué, la porte-parole du US Department of State, Heather A. Nauert2, affirmait que « les États-Unis ont déterminé le 6 août (…) que le gouvernement russe avait utilisé des armes chimiques ou biologiques en violation des lois internationales ».

Ceci posé, plusieurs points :

1- à Washington, les accusations de ce type, c’est un peu la spécialité de Dame Nauert. C’est elle qui avait, déjà, claironné que « dans le passé le régime d’Assad a utilisé l’arme chimique contre son propre peuple, et cela nous préoccupe considérablement ». Or, les derniers éléments collectés sur le terrain auraient tendance à prouver strictement le contraire.
2- Ioulia Skripal, à qui nous souhaitons un prompt rétablissement, est tellement terrifiée par les tueurs du Federalnaïa Sloujba Bezopasnosti Rossiyskoï Federatsii (FSB)3, et leurs méthodes, qu’elle envisage de rentrer en Russie dès qu’elle le pourra.
3- il n’existe aucune preuve formelle que le Novitchok utilisé, le poison incriminé, soit celui en possession des Russes. Simplement, à partir du 14 mars 2018, Londres a désigné Moscou comme « responsable » de cette attaque. Le Premier ministre britannique, Theresa M. May4, estimant, sans présenter le plus petit commencement de début d’ombre de preuve, la culpabilité de la Russie comme « très probable ». Ce qui, devant un tribunal very british, ne vaut pas grand-chose et, la plupart de temps, aboutit au classement du dossier.

Côté russe, le Kremlin, qui a toujours nié toute responsabilité dans l’affaire, a offert sa coopération dans l’enquête. Proposition qui n’a jamais été acceptée par Londres. On se demande bien pourquoi…

| Q. Mais, c’est un poison russe ?

Jacques Borde. Correction : c’est un poison initialement développé en Russie, ce qui n’est pas la même chose !

À noter que le Novitchok ne figure pas sur la liste des armes chimiques prohibées par l‘Organisation for the Prohibition of Chemical weapons (OPCW)5. Son existence (et la formule permettant de l’obtenir) ont, par ailleurs, été rendues publiques par le chimiste russe Vil Mirzaïanov dès… 1992. Bonjour, l’arme secrète (sic) des vilains zespions russes !

Last but not least, pour des raisons, assez complexe, liées à des accords internationaux portant sur les armes chimiques et leur démantèlement, il se trouve que (au moins) deux pays ont mis la main sur des souches de Novitchok. Devinez-lesquels : les États-Unis et le Royaume-Uni…

| Q. Vous accusez les…

Jacques Borde. Je n’accuse personne. Je note simplement que l’identification du poison, le Novitchok, ne permet pas d’incriminer la seule Russie et ses SR. Un point, c’est tout !

Si vous voulez, c’est comme toutes les sources (arabes) qui incriminent Israël qui aurait fourni des TOW à Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)6 et/ou Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām7.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que le BGM-71 TOW8, est trop répandu comme arme antichar dans le monde pour valider une telle accusation sans éléments plus précis (marquages, n° de série, etc.). Grosso modo, au Proche et Moyen-Orient, des TOW tout le monde en a. Il existe même des versions iraniennes ! Des plus anciennes, comme le modèle Martyr Famideh, aux plus récentes, comme les Toofan 1 & 2. Sans compter ce que je ne sais pas du catalogue des antichars made in Iran.

| Q. Donc, la culpabilité russe en cette affaire vous laisse dubitatif ?

Jacques Borde. Dans l’Affaire Skripal ? Oui. Pour de nombreuses raisons.

D’abord, contrairement à une idée reçue : les SR se tuent très peu entre eux. Sans parler d’une règle, parlons plutôt d’un gentlemen’s agreement, les professionnels du Renseignement ne passent pas leur temps à se tirer dessus, se pousser sous des voitures, ou autres facéties de ce type.

| Q. Et pourquoi ?

Jacques Borde. Pour des raisons plus qu’évidentes :

1- ça n’est pas leur chœur de métier. Les espions, avant tout, espionnent ! Le Renseignement doit précéder l’action, ce qui n’est pas la même chose que défourailler ou empoisonner à tout va au moindre petit prétexte.
2- le font, surtout, en cas d’extrême nécessité.
3- le font généralement par délégation. Ou en sous-traitance en quelque sorte. Comme le Sikul memukad9, qui est la stratégie de Décapitation confiée au Kidon, le service-action du Ha’Mossad Ley’Modi’in Ley Tafkidim Méyuh’Adim (MOSSAD)10.

Le (ou la, je ne suis pas hébraïsant) Sikul memukad se fondant sur la forte probabilité que l’élimination physique de la cible préviendra contre des actions armées ou terroristes visant l’État hébreu. Le Bagats (Cour suprême) avait jugé, le 14 décembre 2006, que cette praxis était admissible sous certaines conditions.

4- préfèrent l’enlèvement (ou arrestation, ce qui revient au même) en raison de l’extrême valeur marchande des personnels.

Souvenez-vous de l’Affaire Tannenbaum. En 2000, l’ex-agent du MOSSAD, Elhanan Tannenbaum, alors de passage (sic) à Beyrtouth, se fait enlever par le Hezbollah puis échanger, en 2004, contre 435 prisonniers. Dont 22 Libanais, parmi lesquels deux dirigeants d’Ḥarakat ʾAmal, Mustafa al-Dirani et Cheikh Abdel Karim Obeid. Pour la petite histoire, peu avant cet échange, Paris avait tenté d’évincer Berlin et d’offrir ses services, en passant par le n°3 du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem11. Mais l’offre n’avait pas été retenue et peu de temps après Tannenbaum retrouvait les siens.

5- si, à bien des égards, leurs détracteurs, font des membres des SR des monstres. Ce sont des monstres à sang froid. Et, encore moins pour d’anciennes offenses. Skripal, désolé de le dire à nos gazetiers en mal d’inspiration, c’est de l’histoire ancienne.

Ioulia Skripal sait, à raison, qu’elle ne risque absolument rien des anciens employeurs de son père.

| Q. Et quand pensez-vous qu’on en finisse avec cette affaire ?

Jacques Borde. (Sourire) A priori, il n’y a pas de date de péremption. Comme, en plus, c’est aux Russes de prouver qu’ils n’ont rien fait, ils ne sont pas sortis des ronces. En fait, l’Affaire Skripal, c’est un peu comme le sparadrap du capitaine Haddock. Une fois qu’on l’a au bout des doigts, difficile de s’en débarrasser. En plus, ça arrange tellement de monde de nous le ressortir de derrière les fagots de temps à autres…

Notes

1 Espions.
2 En fait, Spokesperson for the US Department of State depuis le 24 avril 2017. Une ancienne du Council on Foreign Relations (CFR). Mariée à Scott Norby, de… Goldman Sachs.
3 Pour Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, Федеральная служба безопасности Российской Федерации, ФСБ).
4 Qui fut une aussi redoutable que discrète Secretary of State for the Home Department. Autrement dit la patronne du Renseignement intérieur britannique.
5 Ou Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC).
6 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
8 Pour Tube-launched, Optically-tracked, Wire-guided.
9 La Prévention ciblée israélienne. La plupart du temps traduit par élimination ciblée. Est la pratique de liquidation des ennemis d’Israël, par le service-action du MOSSAD, le Kidon.
10 Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, MOSSAD signifiant l’Institut.
11 Secrétaire général adjoint du Hezbollah, auteur de l’indispensable Hezbollah : La voie, l’expérience, l’avenir, Beyrouth Albouraq, 2008, 376 p. Titre original : Hizbullah. Al-Manhaj, al-Tajriba, al-Mustaqbal, paru chez Dār al-Hādī, 2008, 423 p., notamment dans lequel il a théorisé le discours polémologique de son parti.

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Vers un Orient (au sens large) sans les Américains ! Voire, même, sans les Occidentaux ? [2]

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde | Bon, c’est fait ! Quoiqu’en ait …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer