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Grand jeu ! Les Taliban ennemis ou proxys de l’Occident ?

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Fi de n’avoir, jusqu’à présent du moins, entamé aucune guerre contre qui que ce soit, le président américain, Donald J. Teflon Trump, semble vouloir classer plusieurs dossiers géostratégiques particulièrement bouillants, l’Afghanistan notamment. Comme c’est toujours avec l’ennemi qu’il faut s’entendre, le, plutôt efficace, US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo, a, selon toute vraisemblance, opté pour l’option talibane pour clore le dossier des guerres d’Afghanistan. Après tout, pourquoi pas. N’ont-ils pas déjà misé, avec moins de succès il est vrai, sur d’autres terroristes (sic) dénoncés comme tels en tout cas par un pays membre de l’OTAN : la Turquie : les Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)…

| Q. Les Taliban1, nouveaux amis de trente ans de l’Occident ?

Jacques Borde. Comme vous le dites. De l’hêgêmon étasunien pour le moins. Il semble, en effet, que nous entendre avec les Taliban soit la seule voie possible à notre retrait de l’Afghanistan. C’est celle qu’a, en tout cas, choisi le US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo. Mais, avait-il vraiment le choix ?

| Q. Faire ainsi ami-ami avec des terroristes ne vous choque pas outre-mesure ?

Jacques Borde. Avec ceux-là, moins qu’avec d’autres, en tout cas. Il est à noter que les Taliban se comportent, géostratégiquement parlant, davantage comme un mouvement de libération nationale que comme des semeurs de terreur façon Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)2. Ils se battent pour prendre le pouvoir, je parle là de buts de guerre, pas pour faire exploser des bombes en Occident ou venir nous y imposer la Charia.

Par ailleurs, ce type d’entente contre-nature – restons dans le registre, commode ô combien, des apparences – est aussi vieux que la guerre elle-même. Terroristes un jour, libérateurs et dirigeants légitimes un autre. Ainsi va le monde.

| Q. Quelques exemples ?

Jacques Borde. Un surtout que les Français connaissent bien : le FLN algérien ! Aujourd’hui, à son sujet, les historiens nous parlent d’une méthodologie asymétrique. À l’époque, les termes les plus rencontrés étaient : assassinats, égorgements, mutilations. Or, depuis les Accords d’Évian, Paris s’est plutôt bien entendu avec Alger. Surtout avec son establishment militaire d’ailleurs. Ce qui est particulièrement à méditer et à prendre en compte en ce moment.

À rappeler une spécificité française sur le sujet…

| Q. Laquelle ?

Jacques Borde. Le fait ne ne pas avoir reconnu dans l’affaire, une guerre. Ce qui est, généralement, la manière dont commencent l’essentiel des guerres d’indépendance : en nier la nature exacte.

Là aussi, quelques exemples, si vous voulez bien :

1- prenez, les Américains et les Britanniques qui se sont affrontés à deux reprises :
la 1ère Guerre anglo-américaine fut la Guerre d’Indépendance qui vit les milices nord-américaines qui se levèrent prendre le nom d’Insurgents – terme qui, en lui-même n’est pas plus porteur qu’un autre d’une idée de libération nationale et de création d’un État en bonne et due forme que le signe d’une jacquerie un peu musclée.
2- le fait d’être de simple Insurgents n’empêchera pas les Américains de se doter, dès 1777 ce me semble, de ce qui est aujourd’hui la force de projection la plus aboutie au monde : le Corps des Marines. Ce avant même que ce mécontentement somme toute disparate s’organisât en État.
3- la Guerre d’Indépendance se muât assez vite en une guerre en bonne et due forme, parce qu’il y eût rapidement une tierce partie qui y mît son nez directement : la France.

| Q. À vous lire, les Taliban seraient des Insurgents ?

Jacques Borde. Quelque part, oui. Il est à remarquer que la recherche de mise en place d’un État a fait partie de leur discours dès les débuts. Et, contrairement à leurs alliés de circonstance le Jabhah al-Islamiyah al-Alamiyah li-Qital al-Yahud wal-Salibiyyin3, puis sa synthèse (si l’on peut dire) Al-Qaïda, tous deux émanations de feu Oussāma Bin-Mohammed Bin-Awad Bin-Lāden, les Taliban sont des nationaux-islamistes (sic) liés à une État : l’Afghanistan.

| Q. Vous en avez d’autres des loustics de ce genre ?

Jacques Borde. En moins religieux et plus marxisants les Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD)4, eux aussi :

1- à la recherche d’un État-nation.
2- et peu portés à la projection au-delà de ce qu’ils estiment leurs frontières.

| Q. Vous pensez que ces deux points ont aidé au choix des Américains de faire des Yekîneyên Parastina Gel (YPG)5, leurs proxys ?

Jacques Borde. Oui, largement. Je pense que, malgré ses défauts, l’hêgêmon étasunien a parfaitement compris l’erreur qu’il avait fait en débauchant à outrance du moudj puis du takfir. Quelque part, la retenue géostratégique dont, volens nolens, arrive à faire preuve l’administration Trump est l’aboutissement de cette realpolitik moins conquérante et plus réaliste.

| Q. Quitte à confier le pays aux Taliban ?

Jacques Borde. Et à qui d’autre refiler cette patate chaude qu’est éternellement l’Afghanistan ?

| Q. Mais pas le Kurdistan, y compris dans sa portion congrue le Rojava, aux Kurdes ?

Jacques Borde. Et non. Là trois choses :

Primo. À commencer par ses voisins directs, peu ont envie d’aller mener guerre aux Taliban afghans. Terre de défaites dès avant Alexandre le Grand.

Secundo. Alors que beaucoup se satisfont tout à fait que les Taliban puissent prendre les commandes d’un pays aux frontières déjà tracées, les HSD, eux, ont le défaut de demander des pans non négligeables de pays préexistants pour constituer le leur.

Tertio. Cette volonté nationale se heurte de plein fouet à celles d’Ankara, de Damas et de Téhéran. Or, des trois, seule la RI d’Iran a de quoi motiver un certain effort de containment de la part des États-Unis. Pas assez pour que l’ami américain aille très loin dans un soutien à long terme aux Yekîneyên Parastina Gel (YPG) et Yekîneyên Parastina Jin (YPJ)6.

Ceci sans parler des conditions que négocie Washington avec les Taliban.

| Q. Lesquelles au juste ?

Jacques Borde. Principalement qu’un pouvoir talib se montre plus réactif, pour ne pas dire expéditif, avec tout ce se rapproche d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH) et assimilés.

| Q. Et, ça, vous y croyez ?

Jacques Borde. Assez. Les Taliban sont, je parle de géopolitique, des animaux à sang froid. Et, je vous le redis, leur doxa est nationale pas internationale ou même simplement prosélyte. En plus, leur manque de réactivité – en sus d’un manque de pragmatisme et d’à propos de la part de l’administration Bush – face aux requêtes étasuniennes après le 11 Septembre leur a coûté assez cher pour qu’ils évitent de refaire la même erreur.

C’est là aussi toute la sagesse de l’administration Trump, d’opter pour des pourparlers sur le long terme.

| Q. Et, c’est tout ?

Jacques Borde. Non. Je pense, même si ça ne sera pas nécessairement mis sur la table des négociations, que deux choses leur seront demandées et qu’ils les accepteront sans trop se faire prier.

| Q. Lesquelles au juste ?

Jacques Borde. Primo. Revenir à ce qui fut, à leur arrivée aux affaires, un de leurs points forts : la baisse massive de la culture du pavot7. Un sorte de No drug on war, no deal.

Secundo. Être des plus coopératifs dans le containment du voisin perse.

L’entente avec les pétroliers étasuniens allant, elle, de soi depuis des lustres. Back to business.

| Q. Et les Français dans ce scenario ?

Jacques Borde. Totalement hors-sol. Comme d’habitude. Ça vous étonne ?

Notes

1 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion.
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 Front islamique mondial pour le combat contre les juifs & les croisés.
4 Ou Forces démocratiques syriennes (FDS) en français.
5 Unités de protection du peuple.
6 Unités de protection de la femme.
7 Qui s’inversera au fil des hostilités.

A Propos Jacques Borde

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