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Yémen : Vers la fin du 1er choc frontal Riyad Vs Téhéran ? [1]

| Arabie Séoudite / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Vieux truisme : les guerres sont les foyers les plus aisés à allumer & les plus durs à éteindre. Sommés de mettre un terme (visiblement un des chantiers majeurs auquel s’est attelé le US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo) à son aventure yéménite, le roi d’Arabie Séoudite, Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd1, & son turbulent héritier & ministre de la Défense, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, ont pris, volens nolens, la voix des discussions pour mettre un terme à leur premier gros choc militaire, même si confié (de part & d’autre) à des proxys locaux, avec leur ennemi perse. Option négociée qui, in fine, arrangerait tout autant Téhéran qui, d’expérience, sait qu’à un moment donné, poser des armes est l’ultima ratio pour sauver sa mise initiale. Ou ce qu’il en reste. Épisode 1.

« Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ».
Platon
« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline »2.
John Fitzgerald Kennedy :

| Q. Intéressant de voir à la fois Riyad et Téhéran dire du bien du processus de paix mis en place sur le dossier yémenite ? Même si les choses n’avancent pas beaucoup…

Jacques Borde. Oui, tous deux disent à peu près la même chose. Mais je pense que ni l’un ni l’autre n’ont intérêt à la poursuite de cette aventure militaire. À un moment, il est temps de savoir arrêter une guerre. Même si ça n’est jamais chose facile.

| Q. Les Séoudiens semblaient pourtant peu enclins au dialogue ?

Jacques Borde. Les Séoudiens, je ne sais pas. Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd c’est certain. De là à en faire le deus ex-machina de tant de choses en Orient comme le voient certains.

| Q. Je ne vous sens pas très convaincu ?

Jacques Borde. En effet. Comme l’a écrit le Pr. Frédéric Pichon, « celui que la presse nous présentait comme un réformateur s’est vraiment comporté comme un perdreau de l’année : avec un tel ennemi, l’Iran (entre autres) n’a pas besoin d’amis »3.

| Q. Alors, Paris dernier vrai ami de Riyad en Europe ?

Jacques Borde. C’est, quelque part, la thèse que défend le Pr. Frédéric Pichon, lorsqu’il note que « … à l’inverse de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne, la France persiste dans une mansuétude à l’égard de Riyad qui risque d’écorner la posture de Paris, qui a fait des ‘valeurs’ l’horizon indépassable de sa politique étrangères »4.

| Q. Et pour quelles raisons cette mansuétude de la part de la patrie autoproclamée des droits de l’Homme ?

Jacques Borde. Oh, une seule raison, j’en ai peur : l’argent, le pognon, le fric, la thune, le « pognon de dingue », pour reprendre de joviens propos.

Là encore, citons le Pr. Frédéric Pichon, qui nous rappelle que « Si l’on exclut l’Inde, propulsée en tête grâce au contrat faramineux des Rafale, c’est bien l’Arabie Séoudite qui est notre premier client en armement : depuis 2008, les contrats avec le Royaume ont représenté près de 11 Md€. En comparaison, les États-Unis et l’Arabie Séoudite avaient signé en mai 2017 des accords d’une valeur de plus 380 Md$US… Il y va aussi de l’influence de la France dans la région, sans compter les milliers d’emploi induits »5.

| Q. Et pourquoi MBS a-t-il changé d’avis ?

Jacques Borde. À ce stade, les accrochages se poursuivant, notamment autour du port d’Hodeïda ainsi que les bombardements sur les villes et positions tenues par les Houthis, on peut douter de tout. À commencer par la capacité de la Maison Séʻūd à tenir parole.

| Q. Diriez-vous que, quelque part, l’aventure yéménite a pu être une guerre préventive ?

Jacques Borde. Du point de vue des Séoudiens et de Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd ? Pour partie, certainement. Mais une erreur d’analyse, selon moi. Bien qu’ils l’aient fait, les Houthis, géostratégiquement yéméno-centrés, n’ont jamais pensé, initialement à porter le fer et le feu sur le territoire séoudien. Ce qu’ils ont fini par faire, nécessité faisant loi de la guerre, en quelque sorte.

Bien qu’il n’ait, intellectuellement parlant, rien de commun avec Frédéric II, MBS a argué de la nécessité à conduire cette guerre contre son petit voisin. À ce sujet, j’userai plus du terme de « guerre de précaution » propre à Frédéric que ce celui de guerre préventive. Prévenir contre quoi au juste ? Les Houthis n’ont, à aucun moment, eu l’idée d’envahir, a au sens même de conquête territoriale, l’Arabie Séoudite. Assurément, nous sommes plus dans la tactique du rezzou, du raid, tels que ceux conduits par le Long Range Desert Group (LRDG) et les Special Air Service (SAS)6 contre l’Afrika Korp. Ou, dans l’autre sens, par les méharistes allemands (Arabes, en fait) chargés de harceler les axes sud du dispositif britannique.

Dès lors, le problème est qu’on est en droit de se demander où se situe la précaution à massacrer et à affamer la population civile yéménite ?

| Q. LRDG, vous disiez ?

Jacques Borde. Oui, le Long Range Desert Group (LRDG) du (futur) brigadier-général Ralph A. Bagnold, qui opéra à partir de juillet 1940 sur le théâtre d’opérations d’Afrique du Nord.

En fait, les LRDG opéreront avec les (plus connus) SAS de David Stirling. À rappeler que les SAS – Britanniques et Français libres, ne l’oublions pas – effectueront des raids éclairs et destructeurs, notamment sur les aérodromes des forces de l’Axe, au moyen de véhicules légers hérissés de mitrailleuses de divers calibres. Comme ces 4×4 que tous les combattants, quel que soit leur bord, utilisent à outrance au Levant et au Sahel.

| Q. Comme DA’ECH, vous voulez dire ?

Jacques Borde. Oui, mais avant eux, les LRDG-SAS ont inspirés la plupart des forces spéciales modernes. Y compris les Sayerot7 israéliens. Guère étonnant, d’ailleurs. Je vous rappelle que Moshé Dayan8 a perdu son œil lors d’une mission en Syrie occupée face aux forces pro-hitlériennes de Vichy.

| Q. Une influence étonnante pour un groupe peu connu du grand public, finalement…

Jacques Borde. Oui. À beaucoup de plans d’ailleurs. Tenez deux anecdotes :
Devinez de quelle couleur étaient peints la plupart des mythiques 4×4 du LRDG ?

| Q. Sable, on dit Tan, aujourd’hui ?

Jacques Borde. Non. À l’origine… rose pâle. Quasiment indécelable pour un avion même à basse altitude. Vous noterez, d’ailleurs, que les tenues portées actuellement par les forces spéciales et personnels au sol russes au Levant s’en approchent terriblement.

Comme quoi.

Seconde anecdote : comment surnommait-on les forces paramilitaires syriennes levées par Rifaat el-Assad, les Saraya ad-Difa9 ? Les Panthères roses. En raison de leurs treillis contenant aussi cette couleur dominante. L’aspect rose pâle ressortant de plus en plus à chaque lavage.

Notes

1 Khādim al-Ḥaramayn al-Sharifayn ou gardien des deux Saintes mosquées, La Mecque et Médine.
2 Extrait de sa Conférence de presse du 21 avril 1961.
3 La République & le Royaume, Frédéric Pichon, in Conflits n°20, p.9 (janvier-février-mars 2019).
4 La République & le Royaume, Frédéric Pichon, in Conflits n°20, p.9 (janvier-février-mars 2019).
5 La République & le Royaume, Frédéric Pichon, in Conflits n°20, p.9 (janvier-février-mars 2019).
6 Forces spéciales britanniques, mise au point en 1941 en Égypte par le lieutenant David Stirling.
7 Forces spéciales israéliennes, singulier Sayeret.
8 Détaché auprès de la la 7e Division d’infanterie australienne.
9 Elles jouèrent un rôle prépondérant, aux côtes des forces spéciales syriennes et de la 3e Division de l’AAS, dans la libération de Hama, dont s’étaient emparés des terroristes takfirî en 1980-1981.

 

A Propos Jacques Borde

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