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Yémen : Vers la fin du 1er choc frontal Riyad Vs Téhéran ? [2]

| Arabie Séoudite / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Vieux truisme : les guerres sont les foyers les plus aisés à allumer & les plus durs à éteindre. Sommés de mettre un terme (visiblement un des chantiers majeurs auquel s’est attelé le US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo) à son aventure yéménite, le roi d’Arabie Séoudite, Salmān Ibn-ʻAbd al-ʻAzīz Āl-Séʻūd1, & son turbulent héritier & ministre de la Défense, Mohamed Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, ont pris, volens nolens, la voix des discussions pour mettre un terme à leur premier gros choc militaire, même si confié (de part & d’autre) à des proxys locaux, avec leur ennemi perse. Option négociée qui, in fine, arrangerait tout autant Téhéran qui, d’expérience, sait qu’à un moment donné, poser des armes est l’ultima ratio pour sauver sa mise initiale. Ou ce qu’il en reste. Épisode 2.

« Polémos est le père de tous ».
Héraclite.

| Q. Sinon, pourquoi douter plus des Séoudiens que des Houthis et des proxys des deux camps ?

Jacques Borde. Oh, c’est assez simple.

Les trêves entre troupes au sol, entre milices (et elles ne manquent pas au Yémen) tout particulièrement, ne sont pas choses faciles à mettre en place. Il y a toujours des divergences, des rancœurs, des problèmes particuliers sur le terrain. , le souci, c’est que parmi ceux à encore recourir aux armes, et ce de manière intensive, il n’y pas que des miliciens plus ou moins contrôlables, mais l’Al-Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF)2. Or, des missions de frappe aérienne, ça ne se décide pas individuellement. Il y a donc bien une décision collective remontant au sommet de la pyramide.

Ceci posé, plusieurs choses, apparemment, ont joué dans l’acceptation des pourparlers de Stockholm par la Maison Séʻūd et MBS.

1- ses difficultés sur le terrain : le but de guerre principal du jeune et fougueux princeps wahhabî qui était d’en terminer avec les Houthis bras armé pour Riyad de leur ennemi perse, semble peu atteignable.
2- la résilience houthie motu proprio. Ceux-ci, indépendamment de l’aide iranienne, ont un sens de la guerre à cent coudées au-dessus de la troupe séoudienne, à laquelle sa supériorité logistique n’a que peu d’utilité.
3- la technique de guerre à outrance, calquée principalement sur le modèle US de Shock & Awe3, choisie par les Séoudiens est peu opérante. Ce surtout si l’on prend en compte les immenses dommages collatéraux infligés aux populations civiles4.
4- les alliés (tribaux) de Riyad n’en font qu’à leur tête. Mais on n’est pas au Yémen pour rien !
5- effet collatéral de l’affaire Khashoggi, les fournitures d’armements étasuniennes sont désormais loin d’êtres inscrites dans le marbre et font même partie d’un quasi chantage de la part de Washington.
6- accepter ainsi le dialogue c’est aussi démontrer que l’on sait être raisonnable (donc encore armable face à l’Iran) au sein de l’administration Salmān.

| Q. Ce face-à-face avec Téhéran a été aussi déterminant ?

Jacques Borde. Oui. Dès que leurs relations avec la Perse entrent dans la boucle décisionnaire, les Séoudiens perdent assez vite leur sens commun.

Un exemple, le problème palestinien. Une affaire arabo-musulmane (au sens large), pensez-vous ? Que nenni. Ce que rappelait SAR Turki Ibn-Fayçal Āl-Séʻūd, dans cet entretien au Post : « C’est une affaire arabe qui doit être résolue dans le giron arabe »5.

| Q. Et pour les Iraniens ?

Jacques Borde. L’accalmie au Yémen ? Ils ne sont pas fous. À raison, ils valident les pourparlers de Stockholm. Qui :

1- empêchent MBS d’atteindre ses buts de guerre au Yémen.
2- permettent à leurs liges houthis de s’en sortir sans trop de casse.
3- permettent à leurs liges houthis de ne pas trop être tentés d’aller voir ailleurs et de ne plus l’être. Rien de plus fragile qu’une alliance en l’Orient Compliqué.
4- assurent l’essentiel : une guerre en cours peut aussi se perdre à un moment donné.
5- attestent que l’Iran, puissance plus terrestre que maritime, a pu, quatre année durant, tenir la dragée haute à la thalassocratie étasunienne qui, qu’elle l’ait voulu ou non au départ, est bien le parrain de facto de cette première guerre arabo-perse6 du XXIe siècle.

| Q. Et ça les gêne tant que ça nos amis américains ?

Jacques Borde. Quelque part, un peu. L’administration Trump sait (voir les dernières analyses du US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo) jauger d’une situation. Or quitter l’Irak et l’Afghanistan pour aller gérer l’Iran, ce serait, largement, tomber de Charybde en Scylla. Le discours trumpien vis-à-vis de l’Iran, pour outrancier qu’il nous paraisse (mais les Iraniens en ont entendu d’autres), c’est aussi une manière de reporter la via factis qui est davantage le modus operandi des bellicistes démocrates.

L’administration Trump, ce sont des gens pragmatiques : au Yémen, ce qui les gêne au plus haut point c’est que leur État-lige wahhabî s’en sorte aussi mal.

Comme disait John Fitzgerald Kennedy : « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline »7. Or, restons sérieux, personne à Washington n’a envie d’être le père, même putatif, qu’une quelconque défaite wahhabî.

Par ailleurs, on reprochera tout ce qu’un veut au président américain, Donald J. Teflon Trump, mais la seule chose qu’il n’a pas encore faite, contrairement à nombre de ces prédécesseurs8, c’est de démarrer un guerre. Toutes celles qu’il a sur les bras sont celles trouvées en arrivant à la Maison-Blanche.

| Q. Mais sa position vis-à-vis de l’Iran est pour le moins radicale ?

Jacques Borde. Ni plus ni moins que les administrations US de manière générale.

Quant à l’Iran, beaucoup de choses sont à nuancer à son sujet.

Ainsi, on pourrait réfléchir à ce que disait à son sujet l’ancien ministre israélien des Affaires étrangères, Shlomo Ben-Ami, dans un long entretien au Figaro, qui notait que « L’Iran a soutenu les États-Unis durant la 1ère Guerre du Golfe, mais a été écarté de la Conférence de Madrid. L’Iran s’est également placé du côté de l’administration américaine dans la guerre contre les Taliban en Afghanistan. Et lorsque les forces armées américaines ont mis l’armée de Saddam Hussein en déroute au printemps 203, les Iraniens sur la défensive ont proposé un ‘pacte global’ qui mettrait tous les points de contentieux sur la table, de la question nucléaire à Israël, du Hezbollah au HAMAS. Les Iraniens se sont aussi engagés à ne plus faire obstruction au processus de paix israélo-arabe. Mais l’arrogance néo-conservatrice américaine – ‘Nous ne discutons pas avec l’Axe du mal’ – a empêché de donner une réponse pragmatique à la démarche iranienne »9.

Plus près de nous, Jacques Baud soulignait que, dès la mi-septembre 2001, soit bien avant les soi-disant printemps arabes (sic), l’administration US et le Pentagone avaient dans leurs cartons un plan pour renverser jusqu’à sept gouvernements du Proche et Moyen-Orient, dont ceux de Libye et de Syrie. Et l’Iran, bien sûr.

Alors, Donald J. Teflon Trump aux commandes. Notons, ou plutôt répétons, que sont à mettre à son actif :

1- le processus de paix au Yémen auquel il a, bel et bien contraint Riyad et, dans une moindre mesure, Téhéran.
2- le processus discussion lancé avec le président de la Chosŏn Minjujuŭi Inmin Konghwaguk10), Kim Jong-un. Impensable il y a encore deux ans
3- zéro guerre lancée par Washington depuis la prise de fonction de Trump.

Qui dit mieux ?

Notes

1 Khādim al-Ḥaramayn al-Sharifayn ou gardien des deux Saintes mosquées, La Mecque et Médine.
2 Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.
3 Ou Choc & effroi. Les travaux de Harlan K. Ullman & James P. Wade. Leur doctrine Shock & Awe: Achieving Rapid Dominance est basée sur l’écrasement de l’adversaire par l’emploi d’une très grande puissance de feu, la domination du champ de bataille, et des démonstrations de force spectaculaires destinées à paralyser la perception du champ de bataille par l’adversaire et annihiler sa volonté de combattre.
4 Mais qui sont prévues dans la doctrine Shock & Awe et constituent même le 4ème Cercle du modèle de guerre aérienne des Cinq Cercles de John Warden III.
5 Washington Post (19 mai 2007).
6 Par proxys interposés.
7 Extrait de sa Conférence de presse du 21 avril 1961.
8 Et la plupart des présidents démocrates au cours de l’Histoire.

 

A Propos Jacques Borde

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