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De Kissinger à Pompeo, de Trump à Pelosi : De quelques aspects de la weltsicht guerrière US [2]

| États-Unis | Géopolitique | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

Nos amis américains ne cesseront jamais de nous surprendre. À peine demandé (sic) au président zuèsse, Donald J. Teflon Trump, de mettre sans sa poche le cru 2019 de son Discours sur l’État de l’Union, Nancy P. Pelosi, Speaker of the US House of Representatives, décidait, elle de s’offrir un p’tit saut en… Afghanistan. Las, Trump l’a, aussitôt, recadré & privé, shut down oblige, de ce happening centre-asiatique. Moins anecdotiquement & de loin, le US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo, nous aura offert, le 4 décembre 19181, un étonnant discours sur l’état du monde & des relations à avoir avec les instances internationales. America & orbi : du Trump puissance 10. enfin !… Épisode 2.

| Q. Passons à quelque-chose de plus global : vous me disiez ne pas si surpris que ça par les relations qu’ont pu nouer les Américains avec des gens aussi troubles que la direction de DA’ECH ?

Jacques Borde. Non, pas du tout. Les accusations de collusion dont ont fait mention les media ces derniers jours n’ont rien de bien nouveau. La géostratégie passe aussi par ce genre de routine.

Charlotte Sawyer. Le grand jeu au Levant est toujours passé par des relations avec des organisation et des personnes définies, selon les normes en vigueur au US Department of State notamment, comme peu fréquentables.

Je dis notamment, parce qu’un un ministère à l’autre, d’une agence fédérale à l’autre, on n’a pas forcément les mêmes définitions pour définir l’autre. Voire le… terrorisme. Feu le Sénateur John S. McCain III, pour condamnable qu’il soit, n’est pas le premier à s’être lié au diable.

| Q. Vous avez des exemples ?

Jacques Borde. Oui, bien sûr. Dès novembre 1973, la CIA se mit à avoir des relations suivies avec le Fatah d’Arafat et Arafat lui-même. Fatah que l’administration US vouait officiellement aux gémonies depuis un certain nombre d’années.

Ainsi, un des interlocuteurs privilégiés de la centrale US sera même l’ancien chef du groupe de protection rapprochée d’Arafat2, Abou Hassan Salameh, autrement nommé le Prince rouge.

Or, Salameh, n’était pas un second couteau. Loin s’en faut :

1- l’homme était considéré par les Israéliens comme un des responsables de la Tragédie de Munich, étant, à ce titre, l’une des cibles les plus recherchées du Kidon, le service-action du Ha’Mossad Ley’Modi’in Ley Tafkidim Méyuh’Adim (MOSSAD)3, qui, en 1968, planifie son assassinat à Lillehamer en Norvège. Mais, il y eût, en fait, erreur sur la personne et les agents israéliens éliminèrent par erreur un parfait innocent le dénommé Bouchir.
2- ayant rejoint Septembre noir, Salameh organise, en 1972, le détournement d’un avion de la Sabena sur l’Aéroport Ben-Gourion.

C’est feu4 le maître-espion Rafaël Eitan Hanitman (plus connu sous le nom de Rafi Eitan), qui finira par éliminer Salameh la même année. Le bon vieux truc de la voiture piégée. Un must de la guerre de l’ombre au Levant.

Au grand dam de la CIA, semble-t-il, qui, à l’époque, ne désespérait pas de le débaucher officiellement. Salameh fut ainsi approché par Bob Ames qui lui offrît jusqu’à 3M$US pour changer de camp. Offre que Abou Hassan Salameh refusera.

| Q. Trois millions de dollars, belle somme…

Jacques Borde. Oui. En fait, a contrario des Israéliens, les Américains, du moins certains d’entre eux, tenaient Salemeh en haute estime.

| Q. À ce point là ?

Charlotte Sawyer. Tout à fait. Au moins deux sources en attestent :

Primo. William Buckley, Chief of Station (CoS) de la CIA à Beyrouth, dira même de lui que « Salameh a joué un grand rôle pour rallier les cœurs et les cerveaux américains à la cause de l’OLP. Il était charismatique, persuasif, il savait quand il fallait parler et quand il fallait mieux écouter. Sur le strict plan du Renseignement, c’était un super-informateur »5.

Secundo. L’ambassadeur des États-Unis au Liban, Hermann Eilts, lui consacrera une éloge funèbre étonnante : « Je sais qu’en plus d’une occasion, et à l’écart de toute publicité, il [Salameh] nous a été extraordinairement utile, allant jusqu’à contribuer activement à la sécurité de citoyens et d’officiels américains. Je considère son assassinat comme une perte »6. Louanges d’autant plus notables qu’elles émanaient d’un représentant du US Department of State traditionnellement moins prolixe..

En un mot comme en cent, l’un des cerveaux de Munich était bien un asset de notre bonne vieille CIA !

Depuis quand ? Là est toute la question…

| Q. Dites donc : Salameh éliminé en raison de Munich ou de ses liens avec l’ami américain ?

Jacques Borde. Ah, ah, qui sait.

Pour Jean-René Belliard, en tout cas, « D’ici à considérer que les Israéliens ont choisi d’abattre Salameh précisément en raison de ses relations avec la CIA, il n’y a qu’un pas. Les dirigeants de Tel-Aviv ne voyaient pas d’un bon œil les Américains entrer en relation avec des gens qu’ils considéraient comme de dangereux terroristes »7.

Je ne suis pas loin de partager son avis. À cela près que pour Munich, Salameh, de toute façon, devait partir.

| Q. Buckley, on parle bien de celui qui a été enlevé et torturé ?

Charlotte Sawyer. Oui, c’est bien le même. Comme vous dites en français : un drôle de loustic, en fait. William Buckley a appartenu à l’équipe restreinte en charge du « programme des liquidations » de la CIA confié à Ted Shackley8. Buckley, lui, avait le rôle obscur de signer les éliminations parajudiciaires décidées.

| Q. Vous ne trouvez pas étrange qu’un opératif de la pointure de Buckley, qui en savait tant, se soit retrouvé à Beyrouth, un poste aussi exposé ?

Jacques Borde. Quelque part, oui. En fait, je dirait que c’est un double concours de circonstance qui a joué en sa défaveur.

Primo. Beyrouth, poste difficile, donc un homme d’expérience aux commandes.

Secundo. Avec l’effondrement de l’Iran impérial et l’avènement de la République islamique, la direction régionale (de facto) de la CIA a basculé mécaniquement dans la capitale libanaise. De Charybde en Scylla, en quelque sorte. Pas vraiment le meilleur choix pour le malheur de Buckley.

Évidemment, à la suite de cet enlèvement, la CIA va passablement revoir sa copie et faire passer une partie de ses personnels les plus précieux en Jordanie. Pays où :

1- l’ambassade a été repositionnée, à une date qui m’échappe, sur un site moins exposé.
2- l’armée est opérationnelle et fiable.
3- les SR sont d’une redoutable efficacité.

Comme quoi, on n’a rien sans rien.

Notes

1 Rétablir le rôle de l’État-nation dans l’Ordre libéral international. Allocution devant le German Marshall Fund, www//fr.usembassy.gov/fr.
2 Structure amenée à connaître une certaine notoriété puisqu’il s’agit de la Force 17.
3 Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, Mossad signifiant l’Institut.
4 Depuis peu.
5 Gordon Thomas, Histoire secrète du Mossad, p.327, Nouveau Monde, Paris, 2006.
6 Gordon Thomas, Histoire secrète du Mossad, p.327, Nouveau Monde, Paris, 2006.
7 In Beyrouth, l’enfer des espions, p.77, éditions Nouveau Monde, 2010, ISBN 978-2-84736-467-5.
8 Affublé du surnom de fantôme blond.

 

A Propos Jacques Borde

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