mardi , 24 octobre 2017
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Nos armements plus à la fête que nos Armées !

| France | Éco & Défense | Questions à Jacques Borde |

la légèreté de nos politiques vis-à-vis de nos armées fait, hélas, sens. Notre grande muette, si parfois râleuse (nous venons d’en juger par la voix du général de Villiers), n’a rien d’un ogre botté-casqué nourri, façon Pinochet, aux idées golpistes. Autres raisons de satisfaction : 1- Contre vents & marées elle fait le boulot. 2- En dépit des errements de ces mêmes politiques, notre industrie d’armement est l’une des meilleures au monde ! Pour toujours, au fait ? À voir…

« Si les investissements dans la préparation de l’avenir devaient encore être victimes d’arbitrages budgétaires, ce sont les capacités de notre filière industrielle de continuer à fournir les matériels les plus performants qui pourraient être hypothéquées à terme. De grandes ruptures technologiques sont devant nous (intelligence artificielle, numérique, connectivité, furtivité…). Si nous les ratons, le décrochage technologique et industriel sera inévitable, et notre liberté de décision et d’action, sans laquelle il n’y a pas de souveraineté, sera remise en cause. Comme seront également remises en cause nos capacités de nous adresser au marché export face à une concurrence qui aura, elle, relevé ces défis technologiques »,
Éric Trappier, pdg de Dassault Aviation & président du Groupement des Industries Françaises Aéronautiques & Spatiales (GIFAS).

| Q. Pensez-vous que les jours du général de Villiers soient comptés à son poste ?

Jacques Borde. C’est plus que probable.

Le président de la République, qui reste le chef de jure de nos armées, n’a-t-il pas déclaré au Journal du Dimanche, revenant sur son « recadrage », du chef d’État-major des armées (CEMA), que « La République ne marche pas comme ça. Si quelque chose oppose le chef d’état-major des armées au président de la République, le chef d’état-major des armées change »1.

Bon, après quelques amabilités entre les deux hommes, tout ça devrait se régler vendredi.

| Q. Sinon, quel va être l’impact des coupes prévues par le gouvernement ?

Jacques Borde. Il est trop tôt pour le savoir avec précision.

Ce que l’on sait pour l’instant, comme l’a rappelé Laurent Lagneau sur son blog, c’est que « Le budget alloué aux Armées pour l’année 2017 prévoyait une enveloppe de 17,3 milliards d’euros au titre de l’équipement des forces (programme 146). De quoi commander la rénovation de 45 Mirage 2000D, 15 pods de désignation laser de nouvelle génération, 20 engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar, 319 blindés Griffon, un premier lot de véhicules blindés légers (VBL) régénérés, 12.000 fusils HK-416, 23 véhicules lourds pour les forces spéciales et un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) de type Barracuda »2.

Mais, ça, c’était avant, car les « les 850 millions d’euros d’économies demandés au ministère des Armées, dans le cadre des mesures prises pour la maîtrise des finances publiques (…) seront prélevés sur le budget des équipements, ce qui se traduira par une baisse de 5% de ce dernier »3.

Donc, s’il y a coupes – et coupes il y aura, c’est aussi sûr que 2+2 font 4 – elles affecteront nécessairement une, voire plusieurs, de ces commandes.

À noter que la parade (sic) de nos engins sur les Champs-Élysées nous a donné l’occasion d’admirer un de nos tous premiers véhicules blindés Griffon. Espérons que nos militaires ne tarderons pas trop à les voir arriver en corps de troupes.

| Q. Bon, mais si nos forces armées ne sont pas à la fête, il n’en est pas de même pour notre industrie d’armements ?

Jacques Borde. Oui. L’année se présente plutôt bien. Mais rien en nous garantit qu’il en soit toujours ainsi.

Et, je vous le répète, bien s’équiper soi-même c’est aussi vendre aux autres…

| Q. Qu’entendez-vous par là ?

Jacques Borde. Plusieurs choses, comme toujours.

Primo. Pour un pays, et la France n’y échappe guère, il est quasiment impossible de vendre du matériel qui ne soit pas en dotation dans ses propres forces armées. L’abandon de la filière des armes légères fait que, par ricochet, nous ne vendions quasiment plus rien, alors que nous nous avons encore quelques entreprises privées dans ce secteur.

Secundo. il y a aussi l’effet combat proven, comme disent les Angle-Saxons. Nos frégates et nos appareils de combat se vendent bien parce qu’ils ont démontré leur excellente conduite en opération et/ou au feu.

L’effet pervers d’une armée qui s’étiole c’est qu’elle cesse peu à peu d’être ce modèle qui inspire d’éventuels acheteurs. En un mot comme en cent, plus nous affaiblirons nos armées et ceux qui y servent, moins, à terme, nous vendrons…

| Q. Combat proven, vous voulez dire l’effet Rafale suite à ses engagements ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait.

| Q. Et, c’est efficace ?

Jacques Borde. Oui. Efficace et utile. Le RETour d’EXpérience (le fameux RetEx) permet évidemment une amélioration des matériels. Qui, une fois remis à jour, sont un plus pour nos forces armées. C’est aussi pour ça qu’il faut vendre nos armes. Y compris, voir surtout devrait-on dire, à des nations qui en font un usage sur le terrain. C’est toujours au feu que se fait le meilleur RetEx. Pas très bisounours comme raisonnement, j’en conviens, mais c’est comme ça !

| Q. Vous avez un exemple ?

Jacques Borde. Oui, des tonnes même : le système antichar Milan. Notre Alpha Jet aussi, avec quelques 600exemplaires, utilisés par seize pays différents. Mais, son exemple illustre parfaitement mon propos, : sa version d’armes, l’Alpha Jet 3 Lancier n’ayant pas été adopté par notre armée de l’Air, la Luftwaffe, un moment intéressée, n’en prit aucun. Pourtant le Lancier était une belle bête, avec un cockpit tandem équipé d’affichages multifonctions (MFD), un systèmes AGAVE ou le radar Anemone, un système de vision infra-rouge FLIR, un système d’acquisition laser de cibles et un ensemble de contremesures (CME) modernes.

Bon, aujourd’hui, il y a le char Leclerc.Les Séoudiens ont tellement été impressionnés par les Leclerc émiratis déployés au Yémen, qu’ils ont sondé la France à son sujet.

| Q. Et ça a donné quelque-chose ?

Jacques Borde. Les Français n’ont pas dit non. Et les Séoudiens en voudraient des « quantités astronomiques », selon des sources de La Tribune. Ce qui est une excellente chose : la chaîne étant arrêtée, on ne peut pas la relancer pour quelques dizaines d’exemplaires.

Donc, affaire à suivre. Pour le moment, l‘armée de Terre séoudienne va récupérer les matériels terrestre et aéroterrestres initialement destinés au Liban. Soit 250 blindés (du VAB Mk3 et du Sherpa de Renault Trucks Défense notamment), sept hélicoptères Cougar armés (Airbus Helicopters) et 24 canons auto-tractés Caesar (Nexter).

| Q. Pas de Rafale, hélas ?

Jacques Borde. Non. Pour l’aérien, même s’ils sont relativement déçus par les performances de leurs Typhoon, les Séoudiens restent fidèles aux Anglo-Saxons pour équiper leur Qūwāt al-ğawwiyyah al-Malakiyyah as-Suʿūdiyyah (RSAF)4.

Dommage qu’un beau contrat Rafale ne se profile pas à l’horizon avec Riyad, car après nos premières ventes de Rafale, le filon pourrait tout aussi bien se tarir. Ne serait-ce que parce que les prochains contrats se font attendre. Et que, ça, ce n’est jamais l’idéal.

| Q. Plus précisément, à quoi faites-vous donc référence ?

Jacques Borde. À la Malaisie, déjà. Selon Reuters, le gouvernement malaisien est sur le point de suspendre le processus d’acquisition de ses futurs avions de combat, qui devaient être des… Rafale justement. En fait, ce programme, évalué à 2 milliards de dollars, serait reporté au profit du renouvellement et de l’amélioration des capacités de surveillance aéroportée et de patrouille maritime.

| Q. Et, pour quelle raison ?

Jacques Borde. L’urgence tout simplement. En raison de la montée en puissance d’Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)5 à Marawi aux Philippines voisines. Autrement dit au plus près de frontières malaisiennes un peu trop poreuses.

Du coup, Kuala Lumpur cherche à améliorer ses capacités ISR, afin de travailler avec les Philippines et l’Indonésie dans la lutte contre DA’ECH dans leur zone archipélagique.

| Q. Et, en quoi cela change-t-il la donne ?

Jacques Borde. Le besoin d’un avion d’armes aussi lourd que le Rafale s’éloigne un peu. Les besoins de la Tentera Udara DiRaja Malaysia (TUDM)6 et de la Tentera Laut Diraja Malaysia (TLDM)7 évoluant sensiblement sur ce court terme. Sa flotte de quatre8 Super King Air 200, dévolue aux missions de surveillance, c’est un peu léger. Les Malaisiens risquant fort de se tourner, notamment, vers des drones9 et des appareils que la France n’a pas en catalogue..

Mais, si l’ISR (et le reste) s’avère trop gourmand au plan budgétaire, les Malaisiens pourrait se tourner vers un appareil de combat moins polyvalent mais plus abordable. Voir reporter le projet aux calendes grecques…

| Q. Qu’ont-ils en parc ?

Jacques Borde. De mémoire, la RMAF a sous le coude :

  • 10 MiG-29N/NUB Fulcrum D ;
  • 8 F/A-18D Hornet ;
  • 18 Sukhoi Su-30MKM10 ;
  • 13 Hawk 208.

| Q. Et, ils voudraient quoi ?

Jacques Borde. À l’origine, nos Rafale, justement, qui avaient, à la fois, les faveurs des autorités politiques et des pilotes face à l’Eurofighter Typhoon, assez surclassé en fait.

| Q. Et ils pourraient changer d’avis ?

Jacques Borde. Une décision d’achat reportée, c’est, bien souvent, un retour à la case départ du processus d’acquisition. Ne rêvons pas c’est ce qui va se produire.

Si vous nourrissez quelques doutes à ce sujet, relisez bien ce qu’a dit le porte-parole du Quai d’Orsay, hier, quant à l’état de nos ventes à l’Arabie Séoudite.

Cf. « Comme l’a rappelé M. Jean-Yves Le Drian hier à l’occasion de son déplacement dans le Golfe, la France et l’Arabie Séoudite ont ‘décidé de relancer plus fortement la coopération franco-séoudienne ‘. À cet effet, la commission conjointe, qui existe depuis 2015, se tiendra cet automne à Paris, et sera l’occasion de faire le point sur l’ensemble de nos programmes de coopération bilatérale »11.

Quant à la Malaisie, le risque serait de voir Kuala Lumpur revoir drastiquement ses ambitions à la baisse, avec trois choix possibles :

1- rien du tout ;
2- se laisser séduire par la Defense Security Cooperation Agency (DSCA)12 qui pourrait tenter de placer, à un prix bradé, des Boeing F/A-18E/F Super Hornet ;
3- refaire dans le russe en se laissant tenter pas le MiG-35D Fulcrum F. Soit la version améliorée du Mikoyan MiG-29M, est qui est un appareil de génération dite 4++.

Largement suffisant et nettement moins cher.

Notes

1 JDD (16 juillet 2017).
2 L’étonnante charge du président Macron contre les industriels de l’armement,.
3 L’étonnante charge du président Macron contre les industriels de l’armement,.
4 Royal Saudi Air Force, armée de l’air séoudienne.
5 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
6 Ou Royal Malaysian Air Force, RMAF, soit Force aérienne royale de Malaisie.
7 Marine royale malaisienne.
8 Probablement seulement trois opérationnels.
9 Déjà 2 Boeing Insitu ScanEagle & 1 CTRM Eagle.
10 Pour Modernizirovannyi Kommercheskiy Malaysia (Modernized Export Malaysia).
11 Quai d’Orsay.
12 Agence US d’Exportation d’Armement.

 

 

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