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Imbécillité(s) + OpEx opportuniste = 2 Morts inutiles ? [2]

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Par grandeur d’âme, la France n’a pas pour habitude de laisser ses ressortissants entre des mains ennemies. En effet, la République n’hésite pas à sacrifier les meilleurs de ses fils pour (si nécessaire) sauver les pires d’entre eux. Or, même planifiée à l’extrême, l’activité militaire est l’une des plus hasardeuses qui soient. Cette fois-ci ceux qui ont choisi de mettre en danger nos courageux soldats pour sauver deux indécrottables bobos « solides entre les oreilles », comme disaient les Sud-Afs au temps de l’Apartheid puis, dérouler le tapis rouge-sang à deux fieffés imbéciles libérés au prix fort ont fait un calcul qui sème le doute aux yeux de beaucoup. À espérer que ce n’était pour glaner quelques suffrages, comme le suggèrent des voix d’opposition ? Épisode 2.

« La France a perdu deux de ses fils et nous perdons deux de nos frères. C’est toujours très douloureux ».
Général d’armée François Lecointre, chef d’État-major des armées (CEMA).

« Le Soldat n’est pas un homme de violence. Il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli ».
Antoine de Saint-Exupéry.

| Q. Quid du débat sur la dangerosité du site et de la région ?

Jacques Borde. J’ai vu ça. Effectivement, certains, comme Marianne pinaillent en expliquant que la consigne du Quai d’Orsay de ne pas aller dans le Parc de la Pendjari est postérieure à l’escapade de nos deux crétins. Tout ceci est tiré par les cheveux. N’importe qui ayant l’envie d’aller dans cette sous-région ne peut pas ignorer que les groupes armés takfirî y pullulent et y opèrent depuis de longues années.

De plus, cette manière de faire revient à déresponsabiliser totalement les touristes qui devraient attendre comme des gamins de CP que le maître leur dise : « On va pas là ». Combien d’autres zones peuvent d’avérer à risque sans que le Quai d’Orsay n’ait rien interdit ? Ou pas assez tôt ?

| Q. Quid du débat portant sur le rôle de nos armées ?

Jacques Borde. Sur ce ce sujet, je serai assez d’accord avec ce qu’en dit Jonathan Sturel lorsqu’il estime ne pas comprendre « qu’un président en fonction protocolise à ce point le retour de deux imbéciles qui sont responsables par ricochets de la mort de deux militaires d’élite. Je ne comprends pas, et surtout je ne supporte pas que les media aussi entrent dans cette écriture du récit, celle qui consiste à considérer ces deux tocards de touristes comme des héros revenus de l’enfer, et à qui il faudrait rendre les honneurs dus à leur rang (…) je ne pense pas que toutes les vies se valent. Et je n’accepte pas que deux militaires, par définition précieux à la France, soient sacrifiés à vil prix, dans une opération finalement illégitime et faisant courir des risques inutiles et injustes à des militaires qui ne méritaient pas que leurs vies soient échangées contre celles de deux abrutis coupables d’avoir été en action aussi bêtes qu’ils le sont en pensées ».

| Q. Mais, c’est aussi ça, l’engagement dans un corps d’élite, non ?

Jacques Borde. Oui. Sauf que pour reprendre Jonathan Sturel nos « militaires ne sont pas des assistantes sociales, ni des conseillers d’orientation d’un collège de ZUP. Ce gâchis est intolérable, scandaleux, révoltant, et Macron qui se fourvoie dans ce scandale moral et politique, c’est une insulte à la France et aux militaires ».

| Q. Mais que peut-on faire ?

Jacques Borde. D’abord, responsabiliser davantage les otages.

| Q. Et comment ?

Jacques Borde. D’abord, leur faire payer le coût de de genre d’opération et de les obliger à indemniser les familles des victimes. Si vous êtes responsable d’un accident de la route avec deux victimes, n’importe quel tribunal ira dans ce sens.

Sinon, comme le dit encore Jonathan Sturel : « … l’armée française n’est pas une compagnie d’assurance qui se met à votre disposition pour vous rapatrier quand vos vacances se passent mal. Non, les corps d’élite de l’armée française ne sont pas là pour ‘sauver des vies’ de vacanciers, mais pour défendre le territoire national et protéger les intérêts économiques et géostratégiques de la France dans le monde ».

Était-ce le cas en cette affaire. Certainement pas.

| Q. Mais, la prise de risque était-elle avérée ?

Jacques Borde. Oui, mais pas explicitement. Ça n’est qu’après l’enlèvement que le Quai d’Orsay a averti qu’« en raison d’activités possibles de groupes armés et du risque d’enlèvement, il est formellement déconseillé de se rendre dans les zones frontalières du Burkina Faso, y compris les parcs nationaux de la Pendjari et du W [au Niger voisin], et les zones cynégétiques mitoyennes du parc de la Pendjari et de l’Atakora ».

Cependant, il n’était nul besoin d’être un expert en géostratégie pour se dire qu’il existe des régions plus apaisée et propices au marivaudage à la surface du globe.

| Q. Que dire de l’opération elle-même ?

Jacques Borde. À entendre le général de brigade (2S) Dominique Trinquand, on parle là d’une « opération montée en huit jour ». Ni trop, ni pas assez. C’est son déroulé qui s’est mal passé. Les aléas de toute action militaire. Et, en l’espèce, des consignes strictes de retenue du feu, suivies jusqu’au bout par des officiers mariniers disciplinés. De son côté, Jean-Dominique Merchet1 a rappelé qu’« en plus, nous sommes dans une campagne électorale ».

| Q. Justement, a-t-on donné trop d’importance médiatique à cette affaire?

Jacques Borde. C’est une partie du problème. D’une manière générale, les affaires de prises d’otages occidentaux sont toujours hypermédiatisées. Trop. Cette gestion des chose au grand jour est-elle la bonne méthode ? Comme Jean-Dominique Merchet, je ne le pense pas.

| Q. Et que dit Merchet au juste ?

Jacques Borde. Que « c’est donner extrêmement d’importance aux kidnappeurs, au gens qui prennent des otages. Il faudrait qu’on fasse ça discrètement (…). Tout ce tralala médiatico-politique, sorte de tradition désormais (…), c’est totalement improductif »2.

| Q. Diriez-vous qu’il s’agit d’un échec militaire ?

Jacques Borde. Non, dans la mesure où la mission a bel et bien été accomplie : il fallait récupérer les otages sans une égratignure, cela a été fait.

| Q. Quel est le taux de réussite de nos militaires dans ce domaine ?

Jacques Borde. Très élevé, je dirai, mais je n’ai pas de chiffres à vous donner. Ajoutons le rôle de soutien des Américains.

| Q. Pourquoi, les Américains ?

Jacques Borde. Parce que c’est comme ça. Comme l’a rappelé Jean-Dominique Merchet, « Les Américains soutiennent en permanence l’armée française au Sahel depuis 2013 (…) On est dépendant du Renseignement américain au Sahel ».

| Q. C’est nouveau cette coopération ?

Jacques Borde. Pas du tout. Faisons ici un sort a une légende urbaine colportée par la bien-pensance de gauche : les militaires français et américains s’entendent très bien et les Américains ont une très haute estime de nos soldats. Souvent, ils se sont sauvé la mise les uns les autres. Dans la Corne d’Afrique notamment.

| Q. Depuis longtemps ?

Jacques Borde. À ma modeste connaissance, depuis toujours. Je vous rappelle par ailleurs que les Américains (les militaires, je veux dire) sont de très assidus consommateurs de la pensée militaire française. Dans le domaine de la guerre asymétrique et du contre-insurrectionnel notamment.

| Q. Vous nous en avez déjà parlé. Des noms ?

Jacques Borde. Trois :

Primo. Roger Trinquier3, qui est un des principaux théoriciens de la guerre subversive et sera abondamment cité dans les écoles de guerre, en particulier la School of Americas (Panama) et Fort Benning (É-U), où sa Guerre moderne est l’un des manuels de la guerre contre-insurrectionnelle, soulignant l’importance du Renseignement, de la guerre psychologique et du volet politique des opérations armées. Trinquer a été abondamment cité par le général britannique Frank Kitson, qui a travaillé en Irlande du Nord et est l’auteur de Low Intensity Operations: Subversion, Insurgency & Peacekeeping (1971).

Secundo. David Galula4 . Ses travaux ont fortement influencé la communauté militaire américaine qui considère l’officier comme le principal stratège français du XXe siècle. « Le Clausewitz de la contre-insurrection », a même dit à son sujet le général (CR) David King Petraeus.

Galula est d’ailleurs l‘une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l’armée américaine, Headquarter Department of the Army, FM3-24 MCWP 3-33.5: Insurgencies & Countering Insurgencies (mai 2014).

Tertio. Le (largement à tort, selon moi) controversé Paul Aussaresses, qui, pourtant, a enseigné les techniques de contre-insurrection française à Fort Bragg (É-U), et au Centro de Instrução de Guerra Na Selva (CIGS)5.

| Q. Quelle peut être la portée géostratégique de cette affaire ?

Jacques Borde. L’enlèvement par lui-même ? Effet quasi-nul. Non, ce qui commence à poser problème c’est notre enlisement au Sahel, que souligne Merchet. C’est un classique des guerres longues : les troupes non-régnicoles, les Français en l’occurrence, finissent par exaspérer les populations locales qui, à terme, oublient qui est venu les sauver de la terreur.

Qui plus est – si vous prenez un carte de la sous-région, la progression d’éléments takfirî est visible à l’œil nu – sont conduites des opérations dans des zones où rien ne se passait aux tous débuts de notre engagement.

| Q. Serait-ce nous troupes baissent les bras ou sont moins performantes ?

Jacques Borde. Pas le moins du monde. Comme l’a souligné Jean-Dominique Merchet, « On remporte des succès tactiques. On tue beaucoup de gens. L’armée française a tué plusieurs centaines de terroristes »6.

| Q. Où est le problème ?

Jacques Borde. Le problème c’est qu’une guerre ça n’est pas une partie de chasse dominicale, il ne suffit pas de tuer du gibier !

Le problème c’est qu’on ne gagne pas une guerre chez des alliés à la place de ces alliés. Et les Maliens ne sont pas assez impliqués ni quantitativement, ni qualitativement. En un mot, comme en cent, on ne gagnera pas cette guerre, qui s’est étendue à ses voisins, à leur place.

| Q. Fallait-il y aller ?

Jacques Borde. Ah, ah ! La question qui fâche ! Le vrai succès de nos troupes dans la Bande Sahélo-saharienne (BSS), c’est que nous y cassons les reins à suffisamment de katibas7 takfirî, que nous empêchons la remontée vers la Méditerranée de terroristes potentiels.

Après…

Notes

1 Un de nos meilleurs spécialistes des questions de Défense, correspondant diplomatique et défense de L’Opinion, auditeur de l’Institut des Hautes études de Défense nationale (49e session).
2 C’est-dans-l’air (10 mai 2019).
3 Roger Trinquier (20 mars 1908-11 janvier 19861) officier supérieur parachutiste, ayant participé à la Guerre d’Indochine, à la crise de Suez et à la Guerre d’Algérie. En tant que membre de l’état-major de la 10ème Division parachutiste de Jacques Massu, il prend part, dans un rôle de premier plan, à la Bataille d’Alger en 1957. Commandeur de la légion d’honneur, titulaire de 14 citations dont 10 à l’ordre de l’armée,Trinquier est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Guerre moderne (La Table Ronde, 1961).
4 David Galula (1919- 11 mai 1967), officier et penseur militaire français, théoricien de la contre-insurrection. De retour d’Algérie où il a participé aux opérations militaires françaises, Galula s’installe aux États-Unis où il théorise une approche renouvelée de la contre-insurrection.
5 Centre d’instruction de la guerre dans la jungle, de Manaus.
6 C’est-dans-l’air (10 mai 2019).
7 Groupes armés.

 

A Propos Jacques Borde

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