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Des Missiles & des Hommes ! Le Sol/air (russe) dans la tension dialectique au Levant.

| Levant [ Défense | Questions à Jacques Borde |

Traditionnellement, ce qu’on demande aux armes – du pieu préhistorique au sol/air de dernière génération, au fond l’histoire est, peu ou prou, la même – c’est d’embrocher, liquider, transformer en poussière, etc., l’ennemi. En fait, il est un tout autre usage, souvent le plus fréquent & le plus classique, mais dont on parle moins parce que peu spectaculaire : c’est de tenir à bonne distance tout ce qui, aux yeux de celui qui est du côté du manche & des commandes, peut être perçu comme une menace. &, si, in fine, les S-200, 250, 300 & 400 en dotation au Levant, n’étaient pas, surtout, les pieux modernes dont se servent leurs possesseurs pour dire Ouste à des voisins jugés un peu trop collants ou envahissants ? En cela, ils rempliraient parfaitement leur rôle, avant tout dissuasif

| Q. Petite entrée en matière. Et ces dockers de Marseille refusent de charger les armes françaises vendues à Riyad ?

Jacques Borde. Je suis modérément convaincu. Même si refuser de participer a une livraison d’armes destinée à un régime théocratique moyenâgeux, qui a du sang sur les mains, semble, a priori, une bonne idée.

Après, tout, nous usons bien de mesures d’embargo. On ne voit pas pourquoi seuls des les pays du Tiers-monde devraient y avoir droit. Mais, cela ne peut être fait que cas par cas. Là, empêcher la via factis de la dyarchie wahhabî sur la population yéménite est un cas d’espèce intéressant.

| Q. À propos d’armes, Moscou a bien refusé de vendre des missiles antiaériens S-400 à l’Iran ?

Jacques Borde. Prévisible et attendu…

Officiellement – il faut toujours une raison officielle à toute chose, surtout en ces affaires-là –, Moscou vient donc de refuser de vendre des systèmes sol/air « très performants et efficaces, à l’Iran afin de ne pas faire monter davantage la tension au Moyen-Orient », nous disent des sources autorisées moscovites.

C’est le président russe, Vladimir V. Poutine, qui l’aura lui-même annoncé à Moḥammad-Javâd Ẓarif, lors de leur dernière rencontre à Moscou, le 7 mai 2019.

| Q. Je vous sens dubitatif sur ce dossier ?

Jacques Borde. Oui, en effet, circonspect plutôt. L’histoire des S-400 – avant, on parlait déjà des S-300 tout autant made in Russia – c’est un peu une affaire à tiroirs entre ces deux-là. Il y a donc, en l’espèce, une palette de possibilités, soit :

1- Moscou, c’est la version officielle du Kremlin, garde une position neutre entre l’Iran, l’Arabie Séoudite et Israël, pays avec lesquels la Russie a de bonnes relations, et ne veut donc pas rendre la région encore plus volatile. C’est largement vrai et, qui plus est, conforme aux limites que se fixent les Russes quant à leur engagement au Levant. À l’impossible nul n’est tenu. À commencer par la Russie qui pèse 10% de ce que les Américains consacrent aux questions de Défense et d’armements.
2- se pourrait-il que les S-400, tous comme les S-300 qui n’ont rien abattu lors des bombardement israéliens en Syrie – mais également, ceux menés par la Türk Hava Kuvvetleri (THK)1, ce qui serait davantage révélateur – ne soient pas aussi performants que ne le dit leur catalogue ?

Là, la prudence russe se comprend. Aussi peu combat proven que son petit frère, le S-300, inutile de placer le tout nouveau S-400 dans un environnement où ses défaillances seraient vite remarquées par ses acheteurs potentiels. Et, par dessus, tout mise en avant par la concurrence.

3- les Russes, méchants garçons disent de bien mauvaises langues, fileraient codes sources et tutti quanti de leurs mirobolants sol/air ad minimo aux Israéliens. Cela aurait été le cas pour le S-300. Inutile de remettre le couvert avec le S-400. À force, cela finirait par faire mauvais genre auprès des futurs clients.
4- les Iraniens, coutumiers du fait, auraient, au dernier moment, sorti leur numéro de mauvais-payeur et voulu obtenir une ristourne. C’est, certes, petit mais très iranien.

Last but no least, aucun S-300, et ne parlons pas du S-400 plus récent, n’a abattu un appareil en condition de combat.

| Q. Alors, un mauvais plan d’acheter des sol/air russes de dernière génération ?

Jacques Borde. Je n’ai pas dit ça non plus.

Au-dessus de la Syrie, si les S-300 n’ont jamais rien abattu :

1- des pays membres de la coalition US ont toutefois rappelé des appareils illuminés par les radar des S-300. Donc, il y a bien une réelle méfiance quant à leur dangerosité.
2- des batteries antiaériennes de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)2, aidé par des Iraniens et non des Russes, ont bien touché et/ou abattu des appareils hostiles se risquant dans leur enveloppe de tir.
3- la riposte syrienne est donc passé par des tirs de S-200V (SA-5) contre des F-16I Soufa, acquis et illuminés par les radars de tir 5N62.
4- le NPO Almaz S-200 Vega V, ou SA-5 Gammon dans sa codification OTAN est un engin sol/air ancien, dont la conception remonte à 1960. Il est le prédécesseur des systèmes S-300 PMU-2 Favorit russe (Code OTAN SA-10 Grumble)et S-400 Triumph3 (code OTAN SA-21 Growler).
5- Les Iraniens ont, certes, optimisé le S-200, mais les versions Sayyad-2 et 3 ne semblent pas afficher des performances à même d’inquiéter les appareils en parc côté israélien.
6- À ce jour, un F-16I Soufa israélien a bien été shooté, mais, semble-t-il par un S-250, tiré par le binôme syro-iranien.

Donc rien à voir avec Moscou. Comme quoi !…

| Q. Et, alors, le HAMAS, ses Qassam made in Iran, vous les classeriez dans quelle catégorie ?

Jacques Borde. Comme le pieu préhistorique : pour menacer et pour s’en servir.
Figure historique des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam (Brigades Ezzedine Al-Qassam)4 et membre de la direction du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)5, Yahya Sinouar, lorsqu’il annonce disposer de deux fois plus de missiles sol/sol que dans les précédentes guerres de Gaza, espère, évidemment, que cela servira à tenir à distance le voisin hiérosolymitain.

Prenant la parole parmi les jeunes combattants venant du sud et du centre de Gaza, Sinouar a affirmé que « En cas d’un éventuel conflit, Israël serait confronté à de vastes frappes au missile menées par la Résistance palestinienne (…). Lors de la guerre de 2012, le HAMAS a tiré 17 missiles qui se sont abattus sur Tel-Aviv et ses banlieues. Lors de la guerre de 2014, 107 missiles. En cas d’un nouvel affrontement, la Résistance palestinienne sera en mesure de tirer deux fois plus de missiles vers Israël »6.

Là, verbatim, on serait, a priori, en plein dans la dissuasion, la tension dialectique.

Tout le problème est que les Qassam sont aussi des armes de théâtre dont les Katā‘ib font un usage régulier. Et, là, nous ne sommes plus du tout dans la dissuasion.

Techniquement, rappelons que les frappes en question sont, la plupart du temps, stoppées par le système antimissile Kipat Barzel7, le fameux (et controversé) Dôme de fer.

| Q. Mais, dites-donc, pour revenir au S-400, ça ne serait pas un gros gâchis que de se payer de tels engins ?

Jacques Borde. En fait, non. Aux temps préhistoriques, le bon vieux pieu, s’il servait à vous assurer un accès aux indispensables protéines (se présentant sur pattes la plupart du temps) avait aussi un rôle dissuasif : tenir à distance les bestiaux voulant vous ajouter à leur menu.

Au fond, c’est ce rôle dissuasif que reprennent les S-200, 250, 300 & 400 en dotation au Levant.

Plus que shooter à outrance ce qui pénètre votre espace aériens, ils sont surtout, les pieux modernes dont se servent leurs possesseurs pour dire Ouste à des voisins jugés un peu trop collants ou envahissants ? En cela, ils rempliraient parfaitement leur rôle.

| Q. Et les frappes israéliennes réalisées au-dessus de la Syrie ?

Jacques Borde. À mon humble avis, rien à voir.

Les Russes n’ont jamais eu à leur agenda en Syrie l’intention de tirer sur des appareils de l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal8. À ces occasions, ils n’ont tout simplement pas activé leurs S-300. C’est aussi simple que ça et c’est de la bonne vieille géopolitique. En l’Orient compliqué, qui plus est.

Donc, plus généralement, à propos des S-300/400, qu’ils soient tirés ou pas, demeure secondaire. Et, dans ce secteur-clé de la défense antiaérienne, la famille des S-300/400 reste ce pieu fort utile et à même de préserver votre sanctuaire.

C’est pour ça qu’ils se vendent aussi bien, même s’ils servent assez peu.

Notes

1 Armée de l’Air turque.
2 Armée arabe syrienne.
3 Anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les Combattants palestiniens.
4 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
5 Al-Ahed News (29 mai 2019).
6 Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.
7 En anglais Iron Dome. Système de défense antiaérien mobile israélien, développé par Rafael Advanced Defense Systems, conçu pour intercepter des roquettes et obus de courte portée (Counter Rocket, Artillery & Mortar, ou C-RAM). Le système a été créé pour faire face aux attaques de roquettes lancées depuis la Bande de Gaza et le Liban en direction des villes israéliennes, et a été déployé à partir de 2010.

 

A Propos Jacques Borde

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