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Guerre des drones & Guerre des mots ! & Après ?… [2]

 | É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

La Guerre des drones & Guerre des mots qui prévaut désormais entre Washington – à quelques encablures des côtes… iraniennes & non celles des États-Unis, ne n’oublions – nous offre ces sonorités d’avant-guerre qui sont toujours aussi désagréables à entendre. Pris entre les provocations des xyloglottes du Deep State & sa retenue à lancer une guerre labellisée trumpienne, le président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, retient encore son bras. Le pourra-t-il encore longtemps ? Quant aux Perses, réputés roués & fins diplomates, les cartes qu’ils pourraient abattre pour faire baisser la tension sont de moins en moins évidentes. Épisode 2.

« Ni Trump ni la République Islamique ne veulent la vraie guerre. Mais attention au Complexe militaro-industriel et aux nèo-cons toujours présents. John Bolton par exemple. Certains engrenages sont vite incontrôlables ».
Jean-François Touzé.

| Q. Cette affaire de drone, ça s’inscrit dans la crise des pétroliers dans le Détroit d’Hormuz ?

Jacques Borde. Plus ou moins, c’en est la suite logique, en tout cas. Sa pente savonneuse, diront certains. D’où l’intelligence du président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, qui a su y mettre des limites géostratégiques bien précises. Tout en annonçant des sanctions. Mais davantage ciblées sur la direction géopolitique de l’Iran. Y compris Moḥammad-Javâd Ẓarif, le chef de la diplomatie iranienne.

Quant à l’affaire des pétroliers, vous dire que je ne suis pas convaincu par les belles images que nous sortent les Américains de leur chapeau de magicien est une litote.

Charlotte Sawyer. Depuis les forgeries de celui qui fut un si exécrable US Secretary of State et l’un de nos pires Chairman of the Joint Chiefs of Staff1 de l’Histoire des États-Unis, Colin L. Powell, j’ai aussi tendance à me méfier lorsqu’on nous fait ce genre de numéro de cirque. Ceci posé, la logique voudrait que les Iraniens n’avaient aucun intérêt à saborder la rencontre difficilement programmée entre le Rayis Jomhur-é Irān2, Ḥasan Rowḥâni3, et le Naikaku sōri daijin4, Shinzō Abe. Mais la logique et les Iraniens !

Jacques Borde. Quitte à surprendre quelques-uns de mes lecteurs préférés, sur ce sujet, je vais leur citer quelqu’un qui, comme votre serviteur, a pas mal traîné ses guêtres à Téhéran et posé, lui, son baluchon (depuis un certain temps) à Damas, le fondateur du Réseau Voltaire, le controversé Thierry Meyssan. Que nous dit-il sur cette affaire ?

Que, « … l’Iran parait tétanisé. À la différence des politiques, les religieux [Iraniens] sont rigides et ne savent pas faire leur auto-critique. Dieu, qu’ils représentent sur terre, ne saurait se dédire. C’est pourquoi, contrairement à une idée répandue, la théocratie iranienne est excellente commerçante, mais piètre diplomate. L’Iran refuse toute offre de négociation avec les États-Unis et attend désespérément le retour des Démocrates au pouvoir à Washington ; un pari dangereux dans la mesure où Donald Trump pourrait être réélu pour 4 ans et que l’économie iranienne est au bord du précipice ».

Donc estime, Meyssan, « Cette paralysie empêche l’Iran de planifier des provocations comme celle que Washington et Londres lui attribuent, d’autant que des attaques contre les intérêts occidentaux compromettraient ses futures relations avec les Démocrates US ».

Personnellement, je trouve, certaine réserves prises, l’analyse assez bien balancée.

À cela près, que, l’ayant brièvement rencontré, je ne pense pas que le Rahbar-é Enqelâb5, l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî, soit aussi rigide que semble le croire Thierrry Meyssan. Comme beaucoup d’Iraniens à ce haut niveau de responsabilité il a, comme on dit, de la bouteille et pas mal… d’humour. Et, il n’est pas le seul !

Charlotte Sawyer. Je crois donc que si Téhéran joue effectivement la montre avec l’administration Trump, ça n’est pas tant dans l’attente du retour éventuel des Démocrates – surtout avec la belliciste HiLIARY Clinton (ou quelqu’un lié à son clan) que les Iraniens redoutent comme la peste – mais davantage en raison de leurs propres difficultés à appréhender et à fonctionner efficacement avec l’entourage de Donald J. Teflon Trump. Comment, pour les Iraniens, traiter avec des personnages de la trempe du US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo6, et de l’Assistant to the President for National Security Affairs (APNSA), John R. Bolton ? Résolument opposé à toute faiblesse vis-à-vis de l’Iran, pour le premier ; et viscéralement anti-iranien pour le second. Et ce depuis le début de sa carrière.

Jacques Borde. L’autre problème est lié à la manière dont se font les relations entre Washington et Téhéran : indirectement et largement par la biais d’une diplomatie parallèle. Dont on ne sait pas grand-chose.

Charlotte Sawyer. Or, les Honest brokers, les intermédiaires fiables, ne courent pas les rues. En fait, il serait opportun qu’Iraniens et Américain, prennent langue plus directement. Mais, je pense que la dernière posture de président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, rende désormais la chose possible.  Et, ce malgré les noms d’oiseau qui continuent à circuler.

| Q. Militairement, comment percevez-vous cette affaire du drone abattu ?

Jacques Borde. L’affaire, que que soit le bout par lequel on la prenne, est embarrassante pour tout le monde.

Charlotte Sawyer. Pour notre hêgêmon thalassocratique étasunien, en tout premier lieu.

| Q. Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Parce que la Navy s’est quand même fait shooter un de ses beaux RQ-4 Global Hawk, probablement dans sa version MQ-4C Triton, bien que la Navy exploite aussi des RQ-4 rétrocédés. Il est un des rares représentants de la classe de drones dite HALE (Haute Altitude Longue Endurance) en service.

| Q. Abattu comment ?

Jacques Borde. Selon l’Iran, un sol/air Sayyad SD2C tiré d’une batterie 3-Khordad de l’Aerospace Force of the Army of the Guardians of the Islamic Revolution (AFAGIR), en Mer d’Oman.

| Q. Mais, c’est nouveau le 3-Khordad ?

Jacques Borde. C’est récent, dirais-je. Maintenant, mettons une ou deux choses au clair :

1- la famille du RQ-4 Global Hawk, ce ne sont pas, contrairement, à ce que nous claironnent des sites pro-iraniens, des « drones furtifs sophistiqués » inabattables.
2- non, le RQ-4A Global Hawk n’est pas un « drone de reconnaissance furtif », c’est un HALE classique et relativement discret en terme de signature, mais pas invisible.
3- le RQ-4A Global Hawk a, tout de même, la signature d’un petit avion de combat.
4- il été shooté en vol rectiligne, sans manœuvre évasive. Le plus simple pour toute batterie sol/air qui se respecte.
5- le RQ-4A Global Hawk ne dispose pas de leurres d’autodéfense.
6- Le 3-Khordad est la version optimisée (et allégée) du système de défense sol/air de moyenne portée RAAD, opérationnel depuis 2006-2007. La batterie actuelle pourrait engager six à huit cibles en simultané à plus de 200 kilomètres.
7- le 3-Khordad est donné engager des cibles furtives(sic) à une distance de 85 kilomètres. Ce qui est possible. Mais non prouvé.
8- le 3-Khordad n’a pas engagé un appareil de combat de type EF-18 Super Hornet ou F-16I Soufa. Et encore mois de F22A Raptor ou F-35I Adir, qui, pourraient un jour être ses adversaires les plus coriaces.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les Iraniens, avec le 3-Khordad et leur variété de S-200 et S-250, optimisés détiennent des engins capables de suppléer, assez efficacement semble-t-il, au refus russe de leur livrer leurs S-300 et S-400.

Charlotte Sawyer. Américains et Israéliens le présumaient. La perte du MQ-4C Triton de la Navy vient, en fait, vient confirmer des hypothèses largement partagées qui disaient déjà que livrer une vraie guerre à l’Iran ne sera pas une partie de plaisir.

| Q. Un MQ-4C Triton abattu : une première, donc ?

Jacques Borde. Oui. Mais le RQ-4 Global Hawk est combat proven et déjà un vieux soldait qui connaît l’odeur de la poudre.

Un prototype du RQ-4 Global Hawk avait été employé en conditions réelles lors de la Guerre du Kosovo (1999), dans des missions de reconnaissance. Il y a, surtout fait preuve de son endurance, avec une mission (sur 16 au total), de près de 42 heures de vol. Il, par la suite, a été largement utilisé en Afghanistan.

Le 6 juin 2019, au Yémen, un MQ-9 Reaper, habituellement utilisé pour surveiller les gens du Tanẓīm al-Qā‘idah fī Jazīrat al-‘Arab (AQPA)7, a été abattu au Yémen par les… Houthis. A priori par un sol/air 2K12 Kub. Un bel engin également, surtout depuis son retrofit par les Iraniens.

Charlotte Sawyer. L’US Navy prévoit d’acquérir 68 exemplaires du MQ-4C Triton, qui seront exploités depuis la Base aéronavale de Patuxent River (Maryland). Ils seront utilisés conjointement avec les Boeing P-8 Poseidon et les Boeing 737 AEW&C.

| Q. Dites-moi, ça n’accrédite pas l’histoire du Poseidon épargné par les Iraniens ?

Jacques Borde. Oui, disons, partiellement. Et avec quelques explications. Ce qui est, effectivement techniquement possible, c’est que :

1- un P-8 Poseidon ait été déployé en binôme avec un MQ-4C Triton.
2- les Iraniens aient parfaitement repéré le Poseidon, en question. Pas un exploit non plus, vu l’appareil et sa masse.
3- qu’ils l’aient suivi et surveillé, encore oui.

Qu’ils aient, en revanche, envisagé de l’abattre, avant de l’épargner (sic) comme signe de la magnanimité perse, je n’y crois pas un seul instant. Tout çà, et que ce soit le le patron de l’AFAGIR, le brigadier-général Amir Ali Hajizadeh, qui nous le dise n’y change rien, c’est de la posture.

Charlotte Sawyer. Du discours, la part iranienne de la tension dialectique avec les Américains présents dans le Golfe. On ne tire pas un appareil avec une trentaine d’homme d’équipage comme on se paye un engin sans pilote.

| Q. Et, il était où le drone en question  ?

Jacques Borde. Ah, ah ! Là, deux versions s’opposent.

Celle, étasunienne présentée par le Commander, US Air Forces Central Command8, le lieutenant-général, Joseph T. Guastella Jr., qui nous jure ses grands dieux que le drone en question, de type BASM-D9, volait à 34 km des côtes iraniennes quand il a été touché par un sol/air iranien, au-dessus des eaux internationales, non loin du Détroit d’Hormuz.

L’appareil « n’a violé l’espace aérien iranien à aucun moment durant sa mission », assure Guastella. « Les informations iraniennes selon lesquelles l’appareil a été abattu au dessus de l’Iran sont catégoriquement fausse (…) Cette attaque est une tentative de nous empêcher de surveiller la zone après les récentes menaces à l’encontre du trafic maritime international et du libre commerce ». Elle était « irresponsable et a eu lieu dans des corridors aériens bien établis entre Dubaï, les Émirats arabes unis (EAU) et Oman, mettant potentiellement des civils en danger »10.

Version iranienne, un drone Global Hawk a été abattu à 04h05 (23h35 TU) par un missile au dessus de la Mer d’Oman après avoir violé l’espace aérien iranien.

Il aurait décollé le 19 juin 2019 à 19h44 GMT d’une base américaine sur « la rive sud du Golfe Persique », « éteint tous ses dispositifs de reconnaissance », passé le « Détroit d’Hormuz et mis le cap vers l’est en direction du port iranien de Chabahar ». Je crains qu’il soit difficile d’avoir le dernier mot sur cet épisode du Grand jeu. Du moins à court terme, en tout cas. Après….

Notes

1 Préside les réunions et coordonne le travail du Joint Chiefs of Staff (JCS), siège au National Security Council (NSC) et est le principal conseiller militaire du président des États-Unis.
2 Président de la RI d’Iran.
3 Pour l’état civil, Hasan Fereydoun.
4 Premier ministre japonais.
5 Guide de la révolution. Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême), mais pas une titulature officielle.
6 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement du Congrès sortant et a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
7 Ou Al-Qaïda dans la Péninsule arabique, qui se fait appeler Jamāʿat Anṣār aš-Šharīʿ(Ansar al-Charia) à partir de 20112 pour ses activités au Yémen.
8 Ou patron des forces aériennes de l’US CENTCOM.
9 Ou US Navy Broad Area Maritime Surveillance, c’est à dire bien la version navale du RQ-4 Global Hawk.
10 Pour être aussi complet que possible : « A US Navy RQ-4 was flying over the Gulf of Oman and the Strait of Hormuz on a surveillance mission in international airspace in the vicinity of recent IRGC maritime attacks when it was shot down by an IRGC surface to air missile fired from a location in the vicinity of Goruk, Iran. This was an unprovoked attack on a U.S. surveillance asset that had not violated Iranian airspace at any time during its mission. This attack is an attempt to disrupt our ability to monitor the area following recent threats to international shipping and free flow of commerce. Iranian reports that this aircraft was shot down over Iran are categorically false. The aircraft was over the Strait of Hormuz and fell into international waters. At the time of the intercept, the RQ-4 was operating at high-altitude approximately 34 kilometers from the nearest point of land on the Iranian coast. This dangerous and escalatory attack was irresponsible and occurred in the vicinity of established air corridors between Dubai, UAE, and Muscat Oman, possibly endangering innocent civilians ».

 

A Propos Jacques Borde

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