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Guerre des drones & Guerre des mots ! & Après ?… [3]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

La Guerre des drones & Guerre des mots qui prévaut désormais entre Washington – à quelques encablures des côtes… iraniennes & non celles des États-Unis, ne n’oublions – nous offre ces sonorités d’avant-guerre qui sont toujours aussi désagréables à entendre. Pris entre les provocations des xyloglottes du Deep State & sa retenue à lancer une guerre labellisée trumpienne, le président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, retient encore son bras. Le pourra-t-il encore longtemps ? Quant aux Perses, réputés roués & fins diplomates, les cartes qu’ils pourraient abattre pour faire baisser la tension sont de moins en moins évidentes. Épisode 3.

« Reste juste à savoir, dans ce contexte extrêmement tendu, comment et combien de temps, Trump arrivera à éviter l’irréparable tout en maintenant ses menaces ? ».
Jean-François Touzé.

| Q. Sait-on comment a été prise la décision de ne pas attaquer ? Au tout dernier moment, semble-t-il ?

Jacques Borde. Oui. La plupart des sources parlent de dix minutes avant les frappes. À vérifier toutefois.

| Q. Vous en doutez ?

Jacques Borde. Disons que je demande à voir. À noter qu’en France, ce sont nos media audiovisuels, avides de sensationnel à n’importe quel prix, qui se sont beaucoup avancé sur ce point. Or, leur manque chronique de rigueur dès qu’il s’agit de nous parler de la RI d’Iran n’incite pas à la confiance aveugle.

| Q. Vous pensez à qui en particulier ?

Jacques Borde. Oh, un peu à tout le monde.
Bon, deux courts exemples : C-dans-l’air, en moins de deux minutes, aura réussi à nous sortir que :

1- la destruction du Vol 655 Iran Air était liée aux incidents avec des vedettes légères iraniennes impliquant le US Vincennes. FAUX. Comme je le démontrais déjà dans mon livre, ces incidents aux-mêmes étaient terminés depuis un moment. Et le Vincennes pas si concerné que ça.
2- quand bien même cela aurait été le cas, ces incidents n’impliquaient en rien la défense antiaérienne du Vincennes.
3- le US Vincennes avait tiré un missile sur l’Airbus iranien. Encore FAUX : ce sont deux mer/air RIM-66 Standard/SM-2MR qui ont été tirés sur l’Airbus A300.

| Q. On dit que Trump n’écoute personne. En cette affaire : a-t-il écouté quelqu’un ? Et qui ?

Charlotte Sawyer. En fait, les militaires. Officiellement, Teflon Trump aurait décidé de rappeler son monde en raison des pertes estimées : 150 morts, pour une machine de 150 millions…

| Q. Et, vous croyez cette explication ?

Jacques Borde. Non, évidemment. Ou à peu près autant que Pierre Servent lorsqu’il nous dit, en toute franchise, que « c’est du pipeau » !

Du pipeau, oh que oui. Mais de l’excellente tension dialectique avec le locuteur persan. En même temps (pour parler comme Macron) :

1- lui donner quitus des infos transmises par le n°2 du du Vezârat-é Omur-é Khârejé1, Abbas Araghchi2. Message bien reçu, on vous a compris MM. les Perses…
2- absoudre, comme je vous l’ai déjà dit, la direction géopolitique iranienne : le Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî3, de l’incident en lui-même. Quitte, après, à lui coller quelques sanctions internationales sur le dos. Le chaud et le froid.
3- tout ça sans faire perdre inutilement la face à cette direction géopolitique.
4- et, évidemment, sans remettre en cause pour autant la version mise en avant par le Pentagone, s’exprimant par la voix du Commander, US Air Forces Central Command4, le lieutenant-général, Joseph T. Guastella Jr. : celle du drone resté sagement dans les eaux internationales.

Charlotte Sawyer. En fait, à ce jeu à plusieurs bandes, Donald J. Teflon Trump, a démontré la maîtrise qu’il pouvait avoir des dossiers. Pas si évident que ça : plusieurs membres de son administration réclamant une action militaire directe contre Téhéran.

| Q. Qui donc ?

Charlotte Sawyer.Oh, c’est simple :

1- le US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo.
2- l’Assistant to the President for National Security Affairs (APNSA), John R. Bolton.
3- la directrice de la CIA, précédemment son Deputy Director of the Central Intelligence Agency (DD/CIA), Gina C. Haspel.

Jacques Borde. En revanche, au Pentagone, les têtes pensantes étaient plus circonspectes, estimant. qu’une telle via factis risquait d’entraîner une escalade au Moyen-Orient.

| Q. Mais comment a pu se faire la remontée d’information de Téhéran et vice-versa ?

Jacques Borde. En fait, Trump est tout sauf quelqu’un de désorganisé. Il est proactif, mais pas réellement impulsif.

Ça, c’est le jeu de rôle. Mais voyez comment, par petites touches et tweets à répétition, il a amené l’administration mexicaine à se rendre à ses évidences.

Pour l’Iran, comme le révèle Thierry Coville5 dans un récent entretien, Trump « a donné son numéro de téléphone à l’ambassade de Suisse à Washington pour que les Iraniens l’appellent, sans précondition. Il a envoyé à Téhéran le Premier ministre japonais. Il essaye de calmer le jeu, et notamment les éléments bellicistes de son entourage ».

Charlotte Sawyer. Là, les a-t-il vraiment calmé ? Ainsi que les taupes du Deep State aux aguets. Et pour combien de temps ?

La suite des événements nous le dira !…

| Q. Et vous pensez vraiment que les Iraniens ne veulent pas la guerre ?

Jacques Borde. Le pouvoir, non. Le peuple pas davantage. Mais il la fera s’il y est contraint.

Comme l’a dit Thierry Coville, « Aucun des deux pays ne semble vouloir la guerre, mais le jeu actuel peut être très dangereux. Les Iraniens n’ont jamais dit qu’ils voulaient une guerre avec les États-Unis. Ils ne sont pas dans une position belliciste. Ils sont assez calculateurs. Ils savent très bien ce qui va se passer s’il y a une véritable guerre. L’Iran a les moyens de rendre un conflit coûteux pour les États-Unis, grâce à leurs moyens balistiques et leur place dans la région. Par contre, l’armée iranienne ne fait pas le poids par rapport aux États-Unis ».

Ensuite, une guerre pour quoi faire ?

Pierre Servent l’a dit  : « … personne n’a envie de ce truc-là [la guerre] ! ». Et, les militaires encore moins que les autres.

| Q. Mais, Trump s’est séparé des militaires qu’il avait pris au sein de son administration ?

Jacques Borde. Oui, effectivement, dans l’ordre :

1- l’ex-National Security Adviser Michael T. Mike Flynn6.
2- l’ex-US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis7.
3- le successivement US Secretary of Homeland Security (secrétaire à la Sécurité intérieur) puis White House Chief of Staff, le général (Ret) John Francis Kelly8.
4- l’ex-National Security Adviser, le lieutenant-général Herbert Raymond McMaster, dit H. R. McMaster9.

Tous autant de militaires d’expérience, ayant servi en Irak et/ou en Afghanistan (où Kelly a perdu un fils).

Charlotte Sawyer. Des hommes de guerre qui sont de véritables sommes de science militaire, connaissant l’art de la guerre comme peu peuvent y prétendre. Et qui, outre cela, connaissent parfaitement les régions où se déroulent le Grand jeu. Tous y ont servi, rappelons-le.

| Q. Pourquoi s’être séparé de tels talents alors ?

Charlotte Sawyer. Parce que Donald J. Teflon Trump, a dû donner des gages aux Faucons mouillés du Potomac et autres xyloglottes du Deep State, qui n’ont jamais reconnu en Trump le président choisi par le peuple américain.

| Q. Faucon mouillé ?

Jacques Borde. Mix de Faucon et de poule mouillée. Tous ceux adeptes du Armons-nous et partez ! Toujours à l’abri et jamais avares du sang des autres.

Charlotte Sawyer. Et, à Washington, ça fait du monde, croyez-moi sur parole ! Malgré leur départ forcé, la plupart de ces anciens généraux, qui étaient venus avec leurs staffs et assistants ont gardé l’oreille de Trump. La majorité des senior officers (officiers supérieurs) du Pentagone sont leurs anciens élèves, leurs disciples et, pour beaucoup, leurs frères d’armes. Il n’y a qu’à voir d’ailleurs les déclarations officielles, toujours très mesurées, du Department of Defense (DoD) lors des crises les plus récentes.

Comme l’a déclaré Pierre Lombardi à Atlantico, « … on oublie souvent que les généraux, connaissant mieux que d’autres le prix du sang dans un conflit, sont souvent moins va-t-en guerre que certains philosophes de salons ou ‘ayatollahs’ occidentaux de l’ingérence humanitaire ou des Droits de l’homme, tels les idéologues néo conservateurs », dont la plupart ne sauraient même pas par quel bout se tient un fusil…

Or, la plupart de ces chefs, à l’exemple du général (2S) Vincent Desportes10, savent parfaitement ce que signifie perdre des hommes. Chefs d’unités de première ligne, ils n’ont que trop souvent annoncé eux-mêmes à des familles en deuil la perte de leurs proches. Parfois tombés à côté d’eux.

Un dernier exemple : l’émotion du chef d’État-major des armées (CEMA) français, le général d’armée François Lecointre, lors de la conférence de presse portant sur la mort au champ d’honneur de deux de nos commandos Hubert.

Ensuite, il est évident que les Iraniens ne se laisseront pas faire.

Le commandant en chef du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (Corps des Gardiens de la révolution islamique), le major-général Hossein Salami, a été on ne peut plus clair à ce sujet, avertissant que « nos frontières sont notre ligne rouge ».

| Q. Washington pourrait gagner sa guerre contre le régime des Mollahs ?

Charlotte Sawyer. Dans le sens d’aplatir les forces iraniennes. Oui, à la rigueur. Mais pour quoi faire ?

Jacques Borde. Comme le dit encore Thierry Coville, « L’idée qu’on va régler la situation par un conflit et qu’ensuite on sera tranquille, c’est tellement stupide ! L’histoire dit le contraire. La région n’en sortirait pas indemne et le calme ne durerait pas longtemps ».

Charlotte Sawyer. Voyez ce qui s’est passé en Afghanistan.

Jacques Borde. Et, là encore « … même si, à la fin, l’Iran perdait la guerre. Ce pays représente trois fois la taille de la France ; il a les moyens de provoquer beaucoup d’instabilité dans la région. Il y aurait un coût élevé pour les États-Unis et les pays de la région, en particulier des pays déjà fragilisés comme l’Irak ou la Syrie. Même l’Arabie Séoudite et les Émirats seraient déstabilisés par un conflit ».

Charlotte Sawyer. Il est d’ailleurs probable que des pétromonarchies comme Oman et les Émirats arabes unis n’y survivraient pas.

| Q. Mais, dernière question, pourquoi est-il si difficile de s’entremettre avec les Iraniens ?

Jacques Borde. Oh, simplement parce que les Iraniens ne sont pas les Nord-Coréens, pardi. Comme l’a fait remarquer Agnès Levallois, le Rayis Jomhur-é Irān11, Ḥasan Rowḥâni12, « n’a pas besoin d’une photo avec Trump ». Et le Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî, encore moins.

Au-delà, « Polémos est le père de tous », disait Héraclite. Il serait bon de s’en souvenir avant d’opter pour la via factis dans les eaux troublées du Golfe persique…

Notes

1 Ministère iranien des Affaire étrangères.
2 Qui dirigea le think tank Institute for Political & International Studies (IPIS). Sis à Téhéran.
3 Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême), pas une titulature officielle.
4 Ou patron des forces aériennes de l’US CENTCOM.
5 Spécialiste de l’Iran & chercheur à l’Institut de Relations Internationales & Stratégiques (IRIS).
6 Ancien directeur, de 2012 à 2014, de la Defense Intelligence Agency (DIA, Agence du Renseignement militaire), répond aux besoins du président des États-Unis, du US Secretary of Defense, du Joint Chiefs of Staff (JCS, Comité des chefs d’état-major interarmées). Michael T.Flynn est l’auteur avec Michael Ledeen de The Field of Fight: How We Can Win the Global War Against Radical Islam & Its Allies. St. Martin’s Press. ISBN 1250106222.
7 Contrairement aux fantasmes colportés par les Démocrates et leurs relais divers et variés, Mattis est considéré comme un intellectuel par ses pairs, notamment en raison de sa bibliothèque personnelle comptant plus de 7.000 volumes. Il a toujours avec lui, lors de ses déploiements, un exemplaire des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Le major-général Robert H. Scales le décrit comme « … l’ un des hommes les plus courtois et polis que je connaisse ».
8 Ancien patron du US Southern Command (SOUTHCOM).
9 Director of the Army Capabilities Integration Center et Deputy Commanding General, Futures du US Army Training & Doctrine Command. Avait précédemment dirigé le Fort Benning Maneuver Center of Excellence et la Combined Joint Interagency Task Force-Shafafiyat de l’ISAF en Afghanistan. Très impliqué dans les Opérations Enduring Freedom et Iraqi Freedom, McMaster est l’auteur de Dereliction of Duty (1997), un des plus vives critique du haut-commandement US lors de la Guerre du Viêt-Nam.
10 Ex-patron du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l’École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences Po. Paris, diplômé de l’United States Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).
11 Président de la RI d’Iran.
12 Pour l’état civil, Hasan Fereydoun.

 

A Propos Jacques Borde

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