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Yémen : Une Guerre de moins en moins « drone » pour Riyad ! & Paris ? [1]

| Séoudie / Yémen | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Les Guerres, il suffit de lire ce qu’écrivent les Historiens à leur sujet, se passent rarement comme l’ont souhaité ceux qui les déclenchent. Par là là, je ne veux pas dire que le vainqueur ne peut pas être celui qui a initialement lancé les dés de la fortune guerrière, mais que, plus généralement, les buts de guerre initiaux sont très rarement, ou, très difficilement, atteints. À ce jeu incertain, le prince héritier d’Arabie Séoudite, SAR Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, amateur (fort peu capé universitairement, au passage) à peu près en tout ce qu’il tente, est en train de découvrir que son aventure au Yémen est, in fine, plus qu’aventureuse & surtout moins «drone» qu’il ne l’espérait ! À se demander, d’ailleurs, si à lui passer tout ses caprices, y compris les plus génocidaires, Paris pourrait se retrouver avec plus que des comptes à rendre. En termes de crimes contre l’humanité, notamment. Épisode 1.

| Q. Quel regard portez-vous sur les derniers épisodes de la Guerre du Yémen ?

Jacques Borde. En fait, cela dépend.

| Q. Cela dépend de quoi ?

Jacques Borde. De ce dont on parle. Si vous pensez à ce qui vient de se passer à Abqaib et Kourais touchés en profondeur par des frappes ennemies (sic), on peut dire que la guerre des drones qui oppose bien Houthis1 et Séoudiens a pris une drôle de tournure.

Surtout si les engins mis en œuvre n’ont été, en l’affaire, ni houthis ni des drones.

Mais, ça, désolé de le dire à SAR Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, ça fait justement partie des aléas d’une guerre.

| Q. Quoi plus précisément ?

Jacques Borde. Que des participants non-initialement prévus à la lice vous tombent sur sur le paletot.

| Q. Et, là, vous pensez à qui ?

Jacques Borde. Oh, les deux probables nouveaux joueurs (sic), si c’est bien ce qui vient de se produire, sont assez facile à identifier :

1- si Iraniens, plus ou moins directement, des éléments du Nirouy-é Ghods2, la Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, commandée par le major-général Qassem Soleimani.
2- si Irakiens, les Hachd al-Chaabi (PMU)3. Ou une de leurs composantes, car les PMU sont un regroupement de formations paramilitaires, de milices si vous préférez. Et non une machine centralisée comme le Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (Corps des Gardiens de la révolution islamique), bien que beaucoup d’éléments des PMU aient été copiés des Pâsdâran. Et, ne l’oublions pas formés pas eux.

De toute façon, pas vraiment des petites pointures dès qu’il s’agit d’aller chercher des noises à quiconque.

| Q. Quelles armes ont été utilisées, le sait-on au moins ?

Jacques Borde. Pas avec certitude, en fait.

Certes, l’éventualité d’une opération de drones est généralement évoquée. Mais les éléments visibles – je veux dire ceux que la censure séoudienne a bien voulu nous montrer – laissent plutôt envisager des tirs de missiles de croisière, ce qui militairement serait plus inquiétant pour Riyad…

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Pour quatre raisons :
1- que de l’autre côté, quel que soit ce côté, on possède jusqu’à des cruise missile. Ce qui ne se trouve pas dans pas dans une épicerie de quartier.
2- que l’on sache se servir de missiles de croisière, ce qui n’est pas, non plus, donné, au premier milicien venu. Il y aurait, alors, en l’affaire une expertise certaine.
3- qu‘a contrario, côté séoudien, on a été infoutu, malgré des moyens colossaux, d’intercepter ces dits missiles de croisière.
4- pire probable, l’extrême aptitude du côté des Iraniens et de ses alliés à bricoler le matériel militaire qu’ils ont sous la main.

| Q. Une grosse surprise pour Riyad ?

Jacques Borde. Normalement non. Dès la Jang-é TahmîliGuerre imposée, nom officiel de la Guerre Iran-Irak en Iran – les Iraniens ont démontré leurs étonnantes dispositions à bidouiller à peu près n’importe quoi, jusqu’à monter des missiles sol/sol MIM Hawk sur leurs appareils dédiés à la suprématie aérienne F-14A Tomcat.

Quant aux Houthis, ayant mis la main sur d’antiques sol/air de l’armée yéménite, ils les ont convertis en sol/sol pour taper les Séoudiens en profondeur derrière leurs lignes. Mais, semble-t-il avec des charges réduites.

En fait, en l’espèce, si les Séoudiens ont été surpris c’est par leur extrême courte vue et leur stupéfiante et perpétuelle arrogance.

| Q. Mais pourquoi pensez-vous à des armes bricolées justement ?

Jacques Borde. En raison de l’état de certaines cibles. On voit clairement des réservoirs de stockage percés, mais sans que des explosions aient suivi.

Il est donc possible que les charges explosives ont été délaissées, ou fortement allégées, au profit d’un emport de carburant supplémentaire pour taper aussi loin.

Maintenant :

1- vous devez savoir que les hydrocarbures, surtout très lourds, ne s’enflamment pas aussi facilement que ça, c’est selon le contenu de la cuve, la nature de la charge, du détonateur, etc., vous avez le choix.
2- une charge peut aussi ne pas exploser à l’impact. Le matériel ne fonctionne jamais à 100%.

Du coup, des sources américaines estiment qu’il pourrait s’agir d’une attaque combinée de drones, engins pilotés à distance jusqu’à l’impact, et de missiles de croisière, dont la cible est programmée avant le tir.

Ce qui implique, alors, avoir des informations très précises sur les cibles. Donc, comme dans toute bonne guerre, un Renseignement qui tienne la route en amont.

| Q. Et les missiles ?

Jacques Borde. Probablement des missiles Soumar4, à moins que ce ne soient des Quds-1, sa version modifiée par les Houthis, disent certaines sources, qui ont revendiqué l’attaque depuis… Beyrouth.

Naturellement, ces tirs sont aussi un message : la tension dialectique d’usage entre acteurs du jeu régional, mais pas seulement.

| Q. Comment ça ?

Jacques Borde. Le Soumar, dans sa version iranienne, a été conçu comme un possible vecteur nucléaire pour équiper les forces iraniennes. Là, est rappelé à l’ensemble des acteurs du Grand jeu que l’Iran, privé des apports du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)5 abandonné par les Américains, n’est pas dépourvu de capacités. À bon entendeur…

S’agissant de drones, les Houthis utilisent des Qasef-1, engins de conception chinoise copiés par l’Iran sous l’appellation Ababil-T, très utilisés par le Hezbollah. Les premières analyses des débris indiqueraient que les engins auraient pu être fabriqués en Iran.

Personnellement, j’ajouterai, pour la forme, un autre piste : des sol/air de l’armée yéménite, convertis en sol/sol.

Ce qui, là encore, ne serait pas une franche bonne nouvelle pour Riyad.

| Q. Et pourquoi donc ?

Jacques Borde. Ces vieux engins, pour les tirs enregistrés jusqu’à présent, n’étaient pas renommés pour leur précision. Donc…

| Q. Qui sait quoi, au juste ?

Jacques Borde. Côté US, mais sans être aussi directement suivi par Donald J. Teflon Trump, son US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo6, a accusé l’Iran d’en être l’instigateur, ajoutant qu’aucune preuve ne permettait d’affirmer que les frappes venaient du Yémen.

Pour l’instant, les Américains disent ne pas savoir d’où sont précisément partis les 17 ou 19 engins qui ont frappé Aramco, tout en indiquant qu’ils pourraient être partis très au nord des installations, soit en Irak, soit en Iran.

| Q. En savoir aussi peu de la part des États-Unis, ça vous semble possible ?

Jacques Borde. Difficilement, en fait. Cela impliquerait que la Pentagone, sa NIA, sa NSA ne sachent pas grand-chose de ce qui se passe sur ce territoire aussi quadrillé par les moyens desurveillance les plus sophistiqués au monde, non loin de la capitale Riyad, à si peu de distance du Golfe persique et de l’Iran, avec des avions de veille aéroportée en couverture permanent, des radars terrestres et ceux de la 5th Fleet. Cela semble difficile à croire.

Sauf que des drones bien conçus et montés ont, eux, une signature radar très réduite. Mais pour ça, il faudrait que ce soient des… drones. Le cruise missile, au-dessus d’étendues désertiques, ça na pas un vecteur très discret même si beaucoup plus rapide qu’un drone.

En fait, Washington ne veut pas communiquer sur le sujet. Comme l’a indiqué Trump : « Nous attendons de connaître l’avis de l’Arabie Séoudite sur qui ils voient à l’origine de cette attaque et de quelle manière nous pourrions procéder ».

Wait & see.

[À suivre]

Notes

1 Les Houthis ont déjà fait usage d’UAV contre l’agresseur séoudien.
2 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
3 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire. À composition majoritairement chî’îte, mais pas à 100%, contrairement à ce que soutiennent beaucoup de sources occidentales.
4 Un dérivé du Kh-55 russe. Vendus à l’Iran par l’Ukraine in 2005.
5 En français Plan d’action global commun (PAGC).
6 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement du Congrès sortant et a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.

 

 

 

A Propos Jacques Borde

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