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Yémen : Une Guerre de moins en moins « drone » pour Riyad ! & Paris ? [2]

| Séoudie / Yémen | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Les Guerres, il suffit de lire ce qu’écrivent les Historiens à leur sujet, se passent rarement comme l’ont souhaité ceux qui les déclenchent. Par là là, je ne veux pas dire que le vainqueur ne peut pas être celui qui a initialement lancé les dés de la fortune guerrière, mais que, plus généralement, les but de guerre initiaux sont très rarement, ou très difficilement atteints. À ce jeu incertain, le prince héritier d’Arabie Séoudite, SAR Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, amateur (fort peu capé universitairement, au passage) à peu près en tout ce qu’il tente, est en train de découvrir que son aventure au Yémen est, in fine, plus qu’aventureuse & surtout moins «drone» qu’il ne l’espérait ! À se demander, d’ailleurs, si à lui passer tout ses caprices, y compris les plus génocidaires, Paris pourrait se retrouver avec plus que des comptes à rendre. En termes de crimes contre l’humanité, notamment. Épisode 2.

« Je me marre… t’es un pays stratégique, plein de pétrole. Tu abrites les intérêts des plus grosses sociétés pétrolières américaines, le centre religieux le plus sensible du monde, la monarchie la plus riche et la plus controversée de la planète, alors forcément, tu te protèges. Tu achètes des batteries de missiles anti-missiles, des stations radars de surveillance dernier cri, des survols réguliers de satellites espions qui détecteraient une mouche sur une tour de cracking, des logiciels et des caméras d’analyse de tout de qui bouge, des avions de chasse, des chars, des hélicoptères… et malgré ça, tu te prends deux drones explosifs en pleine poire, qui frappent exactement à l’endroit prévu, à un moment où tu ne t’y attend pas et sans même les avoir vus venir. Heureusement qu’ils n’étaient pas porteurs d’une charge nucléaire. Bref, le parapluie américano-franco-séoudien, c’est de la daube… ».
Pierre Duriot, un brin iconoclaste, sur sa page Facebook.

| Q. En ces affaires d’Abqaiq et de Khourais, les Séoudiens peuvent-ils feindre autant l’étonnement ? Leur surprise a semblé totale…

Jacques Borde. Absolument pas. Leurs mines feintes, c’est de la foutaise.

Militairement parlant, le problème des Séoudiens est que leurs Patriot MIM-104 ont déjà eu affaire à des armes du type de celles mises en œuvre par les Houthis – drones et missiles de croisière, les deux mon colonel ! – et pas qu’une fois. Tout ceci n’a rien de bien nouveau pour eux, les batteries de Patriot séoudiens interceptant notamment un OTR-21 Tochka visant la base de Safer dans le gouvernorat de Ma’rib.

Mais, par ailleurs, le 20 mars 2017, un Qasef-1 houthi, déjà, aurait détruit sans encombres un système…. Patriot séoudien. C’est tout dire. Autre affaire (sic) : le 25 mars 2018, les Patriot séoudiens interceptaient un sol/sol houthi (type non précisé). Etc. etc. !…

| Q. Les Patriot sont-ils dépassés ?

Jacques Borde. À voir, c’est une hypothèse comme une autre. Mais :

1- Festina lente, évitions de tirer des conclusions trop hâtives, compte tenu du peu que nous savons de cette affaire.
2- le Patriot, ça n’est pas un seul engin, mais toute une famille. En l’espèce, duquel ou desquels parlons-nous ?
3- il y a le matériel et, surtout, ceux qui sont derrière.

Or, à en croire le brigadier-général Murad Turaiq (un des alliés yéménites de la coalition conduite par Riyad), ceux déployés par les Émiratis au Yémen ont – face aux mêmes adversaires – réussi de belles interceptions de sol/sol… houthis. La présence de ces Patriot émiratis aurait été confirmée par des images-satellites d’Airbus Defence & Space, obtenues par IHS Jane’s près du Safir airstrip, dans la province de Marib.

Non, on ne peut pas dire que le Soummar, ou sa version houthi, le Qasef-1, soit une franche surprise pour les Séoudiens. En l’affaire, les Séoudiens ont totalement été dépassés. Mais pas surpris.

Mais, et je ne cherche pas à excuser Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd et sa clique, les Historiens à propos des guerres, notent généralement que celles-ci se passent rarement comme l’ont souhaité ceux qui les déclenchent. En fait, les but de guerre initiaux sont très rarement, ou très difficilement atteints.

| Q. Sauf César dans son De Bello Gallico, non ?

Jacques Borde. Mouais. Sauf que, là, vous oubliez une chose essentielle.

| Q. Laquelle, dites-moi ?

Jacques Borde. Certes, le divin César a bien écrit de sa plume le récit de ses guerres, enfin l’essentiel des commentaires de ses propres campagnes militaires. Soit :

De Bello Gallico, ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, relatant sa campagne en Gaule.
De Bello Civili, Commentaires sur la Guerre civile, relatant sa guerre contre Cnaeus Pompeius Magnus (Pompée).

Plus les apocryphes :

-De Bello Alexandrino, Sur la guerre d’Alexandrie, relatant sa campagne d’Alexandrie.
-De Bello Africo, Sur la guerre d’Afrique, sa campagne en Afrique du Nord.
-De Bello Hispaniensis, Sur la guerre d’Hispanie, relatant la campagne de César en Péninsule Ibérique.

Ces textes sont d’exceptionnels monuments où le chef même des opérations militaires, sous sa propre plume fait le récit exhaustif des guerres qu’il a conduites. Ce qui n’est pas si courant que ça, polémologiquement et historiquement parlant. Il importe, toutefois, de rappeler que Caius Julius César IV (dit Jules César) commente aussi des événements politiques, ceux de ses querelles avec ses adversaires avec, notamment le Grand Pompée. Sans inventer, le divin César présente les événements à son avantage pour conforter puis imposer son pouvoir politique. Aux sénateurs, notamment. Tous ses adversaires n’ont pas dû être aussi talentueux et dangereux pour Rome que l’assène le récit césarien. N’en déplaise aux Gaulois que nous sommes1

| Q. Revenons à beaucoup moins brillant que César : Côté bilan, qu’ont dit d’intéressant les Séoudiens ?

Jacques Borde. Deux choses, principalement :

Primo, Selon le ministre de l’Énergie, SAR Abdoulaziz Ibn-Salmān, cité par Saudi Press Agency (SPA), 5,7 millions de barils par jour ont été concernés par l’interruption partielle due aux deux attaques, soit près de la moitié de la production séoudienne, ou, pour être plus près du réel, 5% du commerce quotidien mondial du pétrole.

Secundo, toujours selon les autorités du Royaume, 18 drones et sept missiles de croisière auraient été impliqués dans les attaques visant les infrastructures énergétiques séoudiennes. Chiffres non confirmés par les autres parties, mais certainement très proches de la réalité.

À noter la possibilité qu’un engin ou deux, vues les distances, ont fort pu se crasher avant d’attendre les objectifs.

Il n’en reste pas moins qu’une série de frappes lointaines ont pu être menées au plus profond du sanctuaire énergétique du Royaume. Et que rien ne nous dit que les auteurs de ces frappes ne soient pas en mesure de les renouveler. Voir de les effectuer en essaim et à plus vaste échelle. Ni le contraire, d’ailleurs.

| Q. Pourquoi ce quant-à-soi étasunien sur l’affaire ?

Jacques Borde. Oh, pour trois raisons essentielles.

Primo, la Guerre du Yémen n’est pas une guerre souhaitée par les États-Unis et, encore moins par l’administration Trump. Tant que la thèse de l’épisode de la guerre Houthis Vs Riyad restera d’actualité (qu’elle soit vraie ou fausse étant un autre sujet) et défendable, je pense que les Américains garderont leur distance. Au fond, que l’inconséquent allié wahhabî paye un peu le prix de ses frasques géostratégiques pourrait peut-être lui servir à quelque-chose et lui mettre un peu plomb dans la tête2, doit penser plus d’un cénacle étasunien.

Secundo, comme l’a montré Biarritz – me lire à ce sujet, – Trump a son propre agenda sur l’Iran. Donc, ne mélangeons pas les torchons et les serviettes. Même s’il faut bien noter que ces frappes se sont produites après Biarritz et non avant !!!!…

Tertio, vu le dispositif US dans la région, le revers est, polémologiquement parlant, un peu aussi US que. Alors, autant laisser les Séoudiens en assumer seuls l’irresponsabilité.

Comme disait John Fitzgerald Kennedy : « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline »!…

[À suivre].

Notes

1 Dont beaucoup (notamment… Vercingétorix une bonne partie de sa carrière militaire) combattaient du côté romain.
2 Ce qui reviendrait à demander à l’administration Salmān d’être « réfléchie, calme et raisonnable ». Pas demain la veille…
3 Extrait de sa Conférence de presse du 21 avril 1961.

 

A Propos Jacques Borde

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