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Yémen : Une Guerre de moins en moins « drone » pour Riyad ! & Paris ? [3]

| Séoudie / Yémen | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Les Guerres, il suffit de lire ce qu’écrivent les Historiens à leur sujet, se passent rarement comme l’ont souhaité ceux qui les déclenchent. Par là là, je ne veux pas dire que le vainqueur ne peut pas être celui qui a initialement lancé les dés de la fortune guerrière, mais que, plus généralement, les but de guerre initiaux sont très rarement, ou très difficilement atteints. À ce jeu incertain, le prince héritier d’Arabie Séoudite, SAR Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, amateur (fort peu capé universitairement, au passage) à peu près en tout ce qu’il tente, est en train de découvrir que son aventure au Yémen est, in fine, plus qu’aventureuse & surtout moins «drone» qu’il ne l’espérait ! À se demander, d’ailleurs, si à lui passer tout ses caprices, y compris les plus génocidaires, Paris pourrait se retrouver avec plus que des comptes à rendre. En termes de crimes contre l’humanité, notamment. Épisode 3.

« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline »1.
John Fitzgerald Kennedy, président des États-Unis.

| Q. Que peut-on réellement tirer comme leçons de cette affaire ?

Jacques Borde. De cette drone d’affaire, si je puis m’exprimer ainsi ! Avec certitude, encore assez peu de choses, en fait.

Comme l’a écrit Justine Boquet, sur le site Apps&Drones : « Drones ou missiles, le mystère demeure. Quoi qu’il en soit, l’Arabie Séoudite semble bel et bien avoir été affaiblie par l’attaque ayant eu lieu sur le site pétrolier de Saudi Aramco le 14 septembre [2019]. Deux sites pétroliers séoudiens ont été pris pour cible le 14 septembre, dans une attaque impliquant des « projectiles » », annonçait Saudi Aramco.

Au-delà, « Si beaucoup font état d’une attaque de drones, il est également possible que des missiles aient été employés contre les usines d’Abqaiq et Khourais. Et l’origine de l’attaque reste également incertaine. En effet, malgré une revendication de la part des rebelles houthis, présents au Yémen, d’autres y voient une action iranienne (…). L’Iran de son côté nie son implication alors que de nombreux rebelles houthis continuent de provoquer verbalement l’Arabie Séoudite, saluant l’action conduite contre les installations de Saudi Aramco. Or, s’il vient à être confirmé que les Houthis sont à l’origine de cette attaque, cela ne serait pas la première fois que le territoire séoudien aurait été pris pour cible. Se pose malgré tout la question de la protection des infrastructures de l’industriel, à l’heure où le royaume saoudien continue d’investir massivement dans sa défense et se retrouve engagé au Yémen. Quid de la défense sol/air en Arabie Séoudite, pour la sécurité d’installations stratégiques »2.

Au stade où nous en sommes et où d’autres frappes pourraient fort bien de se produire, personne n’a été en mesure de répondre à la (dernière) question de notre estimée consœur !…

| Q. Comment les Séoudiens peuvent-ils se défendre ?

Jacques Borde. Vaste sujet ! Disons, d’entrée, que si les génocidaires wahhabî chers à Paris (mandés par SAR Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd) n’avaient choisi d’exercer leur via factis sur leur voisin yéménite, Riyad n’aurait pas à se prémunir de ses ripostes.

Cela dit, la dispendieuse et capricieuse monarchie wahhabî aura beau commander tout son fatras militaire par dizaines de milliards de dollars, son establishment militaire est connu des marchands de canons et ceux qui, militaires notamment, les soutiennent et supportent techniquement, pour leur peu de compétence à maîtriser les équipements qu’on leur vend à prix d’or et sur lesquels ils sont, pourtant, formés. Par des personnels particulièrement à même de le faire, est-il important de préciser.

Mais, comme l’a noté un expert cité par Le Point, l’attaque nocturne comme celle qui a visé les installations d’Aramco aurait été ainsi facilitée par le fait que, « la nuit, ils [les Séoudiens] dorment ».

Salauds de Houthis, attaquer de nuit !…

| Q. Plus sérieusement, vous doutez que les Séoudiens soient en mesure de se protéger de ce genre d’attaques ? Je parle là des missiles de croisière

Jacques Borde. Indépendamment de ce que nous a dit Le Point, il y a de gros trous dans la raquette. Voici un an, des rumeurs avaient fait état de l’achat par Riyad du système antimissile israélien Kipat Barzel3, le fameux (et controversé) Dôme de fer. Rumeurs qui, par la suite, ont été démenties.

En revanche, des systèmes américains Patriot MIM-104, six au total, protégeaient bien des sites séoudiens, le 14 septembre 2019. Or, aucun n’a intercepté quoi que ce soit. Étaient-ils déployés autour des sites attaqués ? Quelle génération ? Combien étaient réellement opérationnels ?

| Q. On parle aussi d’une solution made in France ?

Jacques Borde. Ah. Paris et Riyad le vieux couple morganatique !…

Selon les sources du Point encore, Paris n’a effectivement pas renoncé à vendre à Riyad des systèmes de défense-antiaérienne Crotale Mark 3, dont trois tirs de démonstration auraient été organisés sur place en juin 2019. Bon : un tir au but, deux ratés. Pas top, mais j’ai vu pire (et mieux aussi).

Sauf que, comme l’a noté Le Point, « Après que cet hypothétique contrat a été négocié durant plus d’une décennie, les négociations renaîtraient donc de leurs cendres. Les montants évoqués sont de 1,3 Md€. À moins que… Il semblerait en effet que les Séoudiens soient assez fâchés par les initiatives françaises pour atteindre un compromis dans la crise nucléaire avec l’Iran. Le sujet serait assez chaud pour qu’Emmanuel Macron ait jugé utile d’envoyer un de ses collaborateurs à Riyad durant le week-end ».

| Q. L’hypothèse Crotale n’a pas l’air de beaucoup vous faire réagir ?

Jacques Borde. Bof. Le Crotale a pas mal servi, côté irakien pendant la Guerre Iran-Iran. À ce que m’ont en dit, pendant et après, des Iraniens : zéro appareil abattu au compteur ! Alors…

| Q. Plus généralement, le soutien français a l’air total ?

Jacques Borde. Oui, il ne faiblit guère. Les dizaines de milliers de morts collatéraux (comme on dit entre Occidentaux) au sein de la population civile yéménite n’ont pas l’air de beaucoup impressionner. Ni au Niais d’Orsay, ni à l’Élysée.

Paris va même envoyer des experts en Arabie Séoudite pour enquêter sur les attaques qui vient d’encaisser le Royaume.

Emmanuel Macron, de son côté, a « fermement condamné » les attaques subies par Riyad lors d’un entretien téléphonique avec MBS, a fait savoir la présidence française dans un communiqué. Entretien au cours duquel, « Il a assuré le prince héritier de la solidarité de la France avec l’Arabie Séoudite et sa population face à ces attaques et réaffirmé l’engagement de la France en faveur de la sécurité de l’Arabie Séoudite et de la stabilité de la région ».

| Q. Cet alignement sans faille de Paris sur Riyad, ça peut finir par poser quelques problèmes, non ?

Jacques Borde. Effectivement.

Sur la base d’une enquête plutôt serrée, les journalistes du projet French Arms auraient ainsi apporté la preuve que des navires de guerre made in France livrés à la Royal Saudi Naval Forces (RSNF)4 participent bien au blocus maritime du Yémen, pays touché par la plus grave crise humanitaire de son histoire. Une information qui, au passage, contredit les déclarations de l’administration Salmān mais aussi celles de l’administration Macron.

Selon Patrice Bouveret et Tony Fortin, une corvette de classe Baynunah vendue par la France dans le cadre de sa commande de 2003, construite par Constructions mécaniques de Normandie (CMN), ainsi que d’autres bâtiments made in France, participeraient bien au blocus maritime. Des séquences montrent également l’arraisonnement d’un navire indien par la corvette émiratie Al-Dhafra près des côtes yéménites. D’autres images montrent les frégates Al-Dammam 816 et Al-Madinah 702, bien de la RSNF, procédant à l’inspection d’un pétrolier approvisionnant le Yémen, aux abords du port Hodeïda, par lequel transite la majorité de l’aide humanitaire du pays.

En outre, selon l’enquête des journalistes de Disclose, des personnels liés à la CMN assurent la maintenance de la flotte émiratie et, surtout, Naval Group était bien chargé de la maintenance des frégates séoudiennes entre 2013 et la fin 2018.

Toutes Informations contredisant de plein fouet les déclarations de l’Élysée.

| Q. Mais en quoi tout ceci peut-il être gênant pour Paris ?

Jacques Borde. L’embarrassant, n’est pas en soi que des salariés de la CMN et/ou de Naval Group et de leurs sous-traitants fassent leur boulot, qui est le Maintien en conditions opérationnelles (MCO), si l’on peut dire, des matériels livrés à leur client. Ça fait tout bonnement partie du contrat initial. Et, de jure, la CMN et Naval Group s’ils ne s’y pliaient pas s’exposeraient à des recours quasi-certains des Séoudiens.

Le problème est politique et géopolitique.

C’est à Paris de décider s’il est opportun de continuer à épauler Riyad dans une via factis d’une rare férocité et où les actes reprochés aux marines (secondairement) émiratie et (principalement) séoudienne sont clairement dénoncés par de nombreuses ONG comme des pratiques résolument génocidaires et attentatoires au droits de l’Homme.

Choses qui peuvent finir, cela s’est déjà produit devant la Cour pénale internationale (CPI), avec des dossiers de crimes de guerre et de crime contre l’humanité. Or, clairement, c’est bien principalement :

1- la Royal Saudi Naval Forces (RSNF), la marine de guerre séoudienne, qui met en œuvre le blocus maritime du Yémen.
2- des bâtiments made in France au sein de cette marine, qui, parmi d’autres, sont en charge de ce blocus maritime.

La dernière fois que des bâtiments de guerre5 sortis de nos chantiers navals prenaient une part aussi active à une guerre autant décriée c’est de 1940 à 1944, lorsque saisis par l’Occupant et reversés à la Kriegsmarine (marine de guerre) du Reich troisième du nom.

Notes

1 Extrait de sa Conférence de presse du 21 avril 1961.
2 Sur Apps&Drones .
3 En anglais Iron Dome. Système de défense antiaérien mobile israélien, développé par Rafael Advanced Defense Systems, conçu pour intercepter des roquettes et obus de courte portée (Counter Rocket, Artillery & Mortar, ou C-RAM). Le système a été créé pour faire face aux attaques de roquettes lancées depuis la Bande de Gaza et le Liban en direction des villes israéliennes, et a été déployé à partir de 2010.
4 Telle que désignée sur la page web du site du ministère séoudien de la Défense. Aussi désignée sous le nom de Royal Saudi Arabian Navy (RSAN).
5 Comme nos aéronefs et (excellents) blindés.

 

A Propos Jacques Borde

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