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Le Gambit des Trois Lunes : jusqu’où ira Erdoğan ? [4]

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Avec la stupidité (désolé, je ne trouve pas d’autre mot), qu’on leur connaît, le cloaca mediatica occidental & ses lecteurs de prompteurs1 lobotomisés au droits-de-l’hommisme & au padamalgam, ont, débâcle des Hêzên Sûriya Demokratîk (HSD) kurdes oblige, découvert que l’Orient compliqué, comme disait le général, n’était pas ce clip obscène & pro-wahhabî que leur radios & chaînes nous déversaient depuis que la haine sectaire takfirî a choisi de s’abattre – avec quelques aides occidentalo-centrées tout de même – sur la malheureuse Syrie. Avec sidération (c’est comme stupéfaction, mais en plus chic), ce déversoir d’idées usées, comme il en existe pour les eaux souillées de nos usages quotidiens, a même découvert que la répartition des rôles (méchants, gentils, etc.) qu’il nous imposait depuis l’essor de la crise syrienne laissait passablement à désirer. Last but least, nos étroits du bulbe mondialistes ont même commencé (mais pas plus, ne rêvons pas) à comprendre que le Türkiye Cumhurbaşkanı, Reccep Tayyip Erdoğan, n’était pas ce personnage de scenario hollywoodien qu’ils croyaient avoir percé à jour. Comme quoi, même aux imbéciles… Épisode 4.

| Q. Dites donc, il a encore des amis aux USA, le père Erdoğan ?

Jacques Borde. Rassurez-vous (ou inquiétez, vous, c’est selon) : le Cumhurbaşkanı2, Reccep Tayyip Erdoğan, ne manque pas d’atouts aux États-Unis. À commencer par l’élue démocrate Ilhan Omar, déjà connue pour son antisémitisme chronique.

Ceci dit, notons que la House of Representatives, dans un rare moment de fausse unité entre Démocrates et Républicains, a, enfin, reconnu officiellement, après plus d’un siècle, le génocide arménien.

| Q. Pourquoi dites vous « fausse unité » ?

Jacques Borde. Pour plusieurs raisons, en fait :

1- parce que le Sénat [au moment où cet entretien était réalisé, NdlR] doit encore se prononcer.
2- parce qu’en fait, les Démocrates ont choisi ce moment pour tenter de gêner Trump et les Républicains et pour envoyer un avertissement à Ankara au sujet des Kurdes. Bon, on ne va toutefois et certainement pas se plaindre que ces massacres, car il y en a eu plusieurs, génocidaires soient enfin reconnus.
3- parce que tout ça, c’est de la posture, ça ne change pour ainsi dire rien au dossier.

Toutefois, sans aucune surprise, lors du vote des Représentants, on aura noté l’abstention de la député islamisto-gauchiste Ilhan Omar, toujours aussi abjecte, qui n’aura pas voté comme son parti :

1- pour la deuxième fois en une semaine.
2- toujours au sujet de la Turquie, et pour cause.

Mais cette deuxième défausse en si peu de temps, surtout pour quelqu’un qui, comme le dit Eber Haddad, « voit des génocides partout où ils ne sont pas mais ne les voit pas quand ils ont vraiment existé », ça commence à beaucoup faire grogner sur les rives du Potomac…

| Q. Pourquoi nous avoir demandé de titrer cet inter de Gambit des Trois lunes ?

Jacques Borde. Ah, oui, cela mérite quelques explications.

Dans leur traitement équivoque et autiste géopoliquement du rôle de la Turquie dans le nord de la Syrie. Et, je parle là en dehors de leur totale ignorance de la personnalité et des engagements réels de Reccep Tayyip Erdoğan, nos media mainstrenam germanopratins ont réussi l’exploit d’associer, à diverses reprises, leur propos sur la résurgence de DA’ECH et des répercussions que cela aurait dans l’hexagone, de photos montrant :

1- des combattants issus des Boz Kürtlar3, miliciens ultra-nationalistes turcs faisant ostensiblement leur signe de ralliement : la tête de loup.
2- des militants du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)4 lors du match de foot qui a défrayé la chronique, faisant également ce même signe.
3- des militants du MHP arborant le drapeau de leur parti, à TROIS croissants de lune, et non un seul comme sur le drapeau national.

Saperlipopette, quel professionnalisme ! Quelle déontologie !

| Q. Restons avec Erdoğan. Peut-on le traiter de nazislamiste ?

Jacques Borde. Tout un chacun est libre de traiter Erdoğan de ce qu’il veut. Mais, soyons sérieux le très naqshbandi5 Reccep Tayyip Erdoğan, n’a rien à voir intellectuellement ou idéologiquement avec Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)6.

Sorti des rapports initiaux qu’il a tissé avec Ezzat Ibrahim al-Duri7, naqshbandi comme lui, et secrétaire général du Parti Ba’ath arabe & socialiste, fondateur et chef d’Al-Jayš Rajal al-Tariqa al-Naqshbandiyya (JRTN, Armée des hommes de la Naqshbandiyya), qui, en 2014, s’allièrent avec DA’ECH, les agendas géopolitique et géostratégique de Erdoğan n’ont rien à voir avec ceux de DA’ECH.

C’est un peu comme si vous disiez que l’administration Hollande avait le même agenda politique que Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām8, aux motifs :

1- de l’aide qui leur a été apportée pour faire tomber Assad.
2- des propos indignes de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, se félicitant du « bon travail » accompli par ce groupe terroriste nazislamiste.

Avoir des proxys ne signifie pas qu’on partage forcément leurs idées. Même si avec la gauche financiarisée esclavagiste, on aura eu droit à quelques surprises dans ce domaine.

Le discours de Erdoğan est grand-turc (ou pan-turc), néo-touranien avec, à la clef, la résurrection de la Sublime porte comme acteur majeur du Moyen-Orient.

C’est pour cette raison que la droite turque, celle du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP) et de ses Boz Kürtlar, s’est rallié à la doxa pantouranienne mise en avant par Erdoğan, qui les a complètement tétanisés. En fait, Erdoğan leur a piqué leur propre rhétorique. Sur certains points de son discours, Erdoğan est plus Loup gris que les Loups gris !

Pour le reste, ce que dit Erdoğan se situe dans ce qui a toujours été le discours, à la fois régalien et pragmatique des hommes politiques de l’Empire, comme disaient les grands commis de la Sublime Porte.

Tenez, lisez donc, ce qu’écrivait, au printemps 1798, le Reis ül-Küttab9, Ahmed Ati Efendi :

« Étant donné les observations précédentes, la question à considérer est celle-ci : l’Empire est-il exposé au même danger que les autres États, ou non ? Bien que depuis le début de ce conflit, l’Empire ait choisi le chemin de la neutralité, il ne s’est pas privé de montrer de l’amitié et de la bonne volonté et de se conduire de telle sorte qu’il donnait virtuellement assistance à la République française, au point de provoquer les protestations répétées des autres puissances. À l’époque où la France était dans de grandes difficultés et souffrait de pénurie et de famine, l’Empire a permis l’exportation de vivres en abondance à partir des royaumes divinement protégés [les pays ottomans] et leur transport vers les ports de la France, les sauvant ainsi des affres de la faim. En récompense, la République française et ses généraux ne se sont pas privés d’essayer, par des mots et par des faits, de corrompre les sujets de l’Empire. En particulier, à l’époque du démembrement de Venise, ils s’emparèrent des îles et de quatre villes sur la terre ferme près d’Arta appelées Brutinto, Parga, Preveza et Vonitza ; leurs actions, en rappelant la forme de gouvernement des Grecs anciens et en installant un régime de liberté en ces lieux, révèle, sans qu’il soit besoin d’aucun commentaire ni explication, des intentions mauvaises dans leurs esprits. Au moment présent, outre les préparatifs contre l’Angleterre, on sait qu’ils font des préparatifs de grande envergure dans les chantiers navals de Toulon, dans la Méditerranée. Il n’est pas invraisemblable qu’un grand dommage soit caché derrière ces préparatifs. En conséquence, à ce moment, il est obligatoire pour l’Empire, afin d’être préparé contre le mal qui menace, de faire de puissants préparatifs, sans négliger aucun des moyens de défense, et sans omettre de faire une enquête soigneuse dans tous les détails et toutes les activités. Puisque la prolongation d’une guerre virtuelle dans un semblant de paix implique des dépenses vastes et répétées, il es nécessaire, en ce moment et vu les circonstances, de voir d’abord comment il es possible de se procurer de l’argent ; en second lieu – puisqu’il es clair et évident que, quelles que soient les précautions, l’étendue des territoires de l’Empire empêche de protéger toutes ses parties d’une attaque soudaine – de considérer si, en cas de formation d’une alliance générale, comme décrite plus haut, l’adhésion de l’Empire à une telle alliance est ou non conforme à ses intérêts ; et, une fois compris les bons et les mauvais côtés de ces affaires, décider en conséquence de la politique à tenir. Car chaque État doit avoir deux sortes de politique. L’une est la politique permanente, qui est prise comme la base de toutes ses actions et de toutes ses activités ; l’autre est une politique temporaire, suivie pour un temps, en accord avec les exigences du moment et les circonstances. La politique permanente de l’Empire est d’empêcher tout accroissement des forces de la Russie et de l’Autriche qui, du fait de leur situation, sont des ennemies naturelles ; et d’être allié avec des États qui pourraient être capables de briser leur pouvoir et sont ainsi les amis naturels de l’Empire. Mais en ce moment et vu les circonstances, la politique contribuant le mieux aux intérêts de l’Empire est, d’abord, d’exercer sa force pour éteindre de feu de la sédition et du mal et, ensuite, ce but accompli, d’agir une fois de plus comme le demande la politique permanente »10.

Désolé pour la longueur, mais franchement, vous trouvez beaucoup de différence avec le grand jeu d’Erdoğan, louvoyant entre son statut de membre de l’OTAN, de partenaire de l’Union européenne et de mentor, faussement contrarié, de certains Unlawful combatant11, de Syrie ?

Moi, pas…

Notes

1 Au siècle derniers prospérait une espèce aujourd’hui quasiment disparue : le journaliste !…
2 Ou Président de la République de Turquie.
3 Loups gris.
4 Parti d’action nationale, nationaliste et pantouranien.
5 Soit membre de haut vol de la Tariqa naqshbandiyya, une des quatre principales confréries soufies. Elle tire son nom de Khwaja Shâh Bahâ’uddîn Naqshband, qui est considéré comme son maître, bien que ne l’ayant pas fondée. Abû Ya’qûb Yûsuf al-Hamadânî, né en 1140, et ‘Abd al-Khâliq al-Ghujdawânî, né en 1179, sont les fondateurs des principes de cette voie soufie. Le soufisme compte 41 branches initiales de confréries soufies, dont 40 tirent leurs secrets spirituels de Ali ibn-Abi Talib, le gendre du prophète. Les Soufis expliquent ce fait par cette tradition prophétique (hadith) rapportée par Tirmidhi où Mahomet dit : « Je suis la cité de la science et Ali en est la porte ». L’initiation d’Ali a été faite par le dhikr (évocation, mention, rappel, répétition rythmique, du nom de Dieu) Lâ ilâha illa-llâh, en français : Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité autre que Dieu (tawhid).
6 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
7 Désigné comme le Roi de trèfle dans le jeu de 55 cartes diffusé par les Américains sur les responsables du régime de Saddam Hussein, Al-Duri feu l’un des artisans du coup d’État de 1968, amenant les ba’athistes au pouvoir. En 1979, al-Duri soutient Saddam Hussein lorsque ce dernier renverse Ahmad Hassan al-Bakr.
8 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
9 Ou Reis Efendi, qui, en Turquie, se chargeait des Relations internationales. Il faudra attendre 1836 pour qu’un ministère des Affaires étrangères soit créé.
10 Ahmed Ati Efendi, printemps 1798, cité in Le Retour de l’Islam, pp. 114-118,Pr. Bernard Lewis, Folio Histoire, ISBN 2-07-032796-5, 1985.
11 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

 

A Propos Jacques Borde

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