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Exit Soleimani, le Condottiere de Téhéran : Qu’en attendre ? [1]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

La vie d’un chef de guerre est, intimement, liée aux aléas de cet Art difficile. Sans nul doute, le meilleur chef militaire non-occidental des Orients Proche & Moyen de ces trente dernières années, celui qui fut, de si longtemps, le patron du Nirouy-é Ghods, feu le major-général Qassem Soleimani, connaissait cette règle d’airain. Il était donc d’une prudence extrême dans ses déplacements. Mais, il suffit d’une fois ! Son passage à l’aéroport de Bagdad lui aura donc été fatal. Retour sur ce personnage hors normes, Condottiere de l’Iran Islamique, autant adulé par ses hommes, liges, partisans ou alliés que détesté par la plupart de ses adversaires. N’en doutons pas, dans l’Histoire militaire de l’Orient compliqué, une page majeure vient de se tourner & Téhéran de perdre un homme-clé. Épisode 1.

« Le général Qassem Soleimani a tué ou gravement blessé des milliers d’Américains ces dernières années. Il avait l’intention d’en tuer beaucoup d’autres… mais il s’est fait attraper ! Il était directement ou indirectement responsable de la mort de millions de gens, dont de très nombreux manifestants tués sur le territoire iranien. Même si Téhéran ne l’avouera jamais, Soleimani suscitait la haine et la peur dans le pays. Les Iraniens ne sont pas tristes, comme le pouvoir tente de le faire croire. Il aurait dû être éliminé depuis longtemps ».
Donald J. Teflon Trump.

| Q. L’appareil ukrainien qui vient d’être abattu, piste iranienne selon vous ?

Jacques Borde. Comme représailles à la mort de Soleimani, vous voulez dire ? Fort peu crédible, le Boeing 737-8KV, assurait le Vol PS752 d’Ukrain International Airlines (UIA) était parfaitement identifié. Et, pour des tas de raisons, on peut écarter l’hypothèse de représailles anti-US :

1- l’Ukraine reste un des fournisseurs (même s’ils ne s’en vantent pas) de l’Iran.
2- les derniers missiles ont été tirés à 00h15 (heure française) ; le Vol PS752 a décollé à 04h40 (heure française) et s’est écrasé à environ 45km de Téhéran.
3- les missiles tirés sont des engins sol/sol, pas des sol/air.

| Q. Pourquoi avoir liquidé Soleimani ?

Jacques Borde. Il y a plusieurs grilles de lecture. Nous allons les traiter l’une après l’autre. La première chose que je remarque à propos de cette crise, c’est que – et je ne sais pas combien de fois cela a été constaté au cours des siècles précédents – les deux parties ont en commun au moins un but de guerre…

| Q. Comment ça ?

Jacques Borde. « Sois-en sûr, le prix de ton sang sera le départ des troupes américaines d’Irak », a, notamment clamé Hadi al-Ameri, le patron des députés pro-Iran au Parlement irakien.

Finalement, n’est-ce pas aussi ce que réclame Donald J. Teflon Trump : ramener les boys au pays ?

| Q. Peut-on parler de préparatifs de guerre, côté US ?

Jacques Borde. En partie. Le 7 janvier 2020, le Pentagone a ordonné que six bombardiers B-52 soient déployés à Diego Garcia, dans l’Océan Indien, pour d’éventuelles opérations contre l’Iran.

| Q. Pourquoi Diego Garcia ?

Jacques Borde. Parce que l’île est hors de portée des missiles iraniens.

Attention, ce déploiement ne signifie pas que le Pentagone a programmé des opérations.

Un porte-parole du Pentagone a déclaré, le même jour, à Stars & Stripes qu’il n’était pas « en mesure » de commenter les « mouvements potentiels » des forces américaines. Si vis pacem, para bellum, en tout cas.

| Q. Le soutien de Moscou à Téhéran, ça vous étonne ?

Jacques Borde. Non, d’autant moins que ça reste du discours.

Ensuite, je vous rappelle qu’il existait des désaccords profonds entre les Russes et Qassem Soleimani. Celui-ci (ainsi que le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallâh) avait demandé aux Russes de faire porté leur effort principal sur le saillant de Deir Ez-Zor considéré par eux comme le front prioritaire avec Alep.

Moscou – comprenez Vladimir V. Poutine, et son velléitaire ministre des Affaires étrangères, Sergueï V. Lavrov, et les pontes de le pensée militaire russe – a refusé. Du coup :

1- Alep s’est, à 99,99%, libéré grâce à l’aide de l’Iran et de ses milices-liges.
2- Deir Ez-Zor a été, pour ainsi dire, abandonné à son sort.
3- Les Russes ont libéré Palmyre, sans grande valeur stratégique, mais parfait endroit pour y organiser un… concert, très médiatique mais de peu d’intérêt, pour ne pas dire grotesque.

| Q. Coup de maître ou grosse erreur d’avoir ainsi supprimé Soleimani ?

Jacques Borde. Les deux, en fait.

Bon coup de dés de la part du commander-in-chief US, dans la mesure où, agissant préventivement, il prive la RI d’Iran et les Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (Corps des Gardiens de la révolution islamique) de leur meilleur chef militaire. Celui, en tout cas, qui était l’initiateur et le maître d’œuvre de ce que les Iraniens nomment leur « politique de défense avancée ».

Qassem Soleimani (62 ans), était l’un des hommes les plus capés militairement de cette partie du monde. Général iranien deux étoiles, patron des Opérations extérieures de Téhéran au sein de la Nirouy-é Ghods1 des Pâsdâran, Il avait sous son commandement l’essentiel des milices chî’îtes en Irak et des forces iraniennes déployées en Syrie. Celles qui ont permis à Damas de repousser – oublions les minces forces spéciales russes principalement dévolues à la seule défense des bases russes – le terrorisme takfirî, au premier rang duquel Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)2. Véritable architecte de la puissance iranienne, Soleimani a largement contribué à remodeler le Proche-Orient.

Plus globalement, Qassem Soleimani aura été l’homme-orchestre de la plupart des affrontements asymétriques opposant l’Iran aux Occidentaux.

C’est bien lui qui pilotait, commandait ou articulait les opérations des organisations suivantes (liste non limitative) :

1- Hezbollah.
2- Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)3.
3- Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn4,.
4- Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)5.
5- Hachd al-Cha’abi (PMU).

Entre autres, au Liban en 1982, on lui doit (selon plusieurs sources concordantes) le Drakkar où 58 paras français avaient trouvé la mort.

Las but not least, géopolitiquement, Soleimani était aussi l’artisan de ce Croissant chî’îte, qui relie l’Iran à la Syrie alaouite – véritable moteur d’un espace pan-chî’îte – intégrant le Liban, le Bahreïn, l’Azerbaïdjan, et certaines parties de la Turquie et du Pakistan. Pas rien !

| Q. Mais avoir retiré Soleimani de l’équation géostratégique du Levant, ça signifie quoi ?

Jacques Borde. Se débarrasser de Soleimani, c’est, un peu, comme si en 1939, les SR français avait liquidé Guderian6, le vrai théoricien et premier praticien de la Blitzkrieg. Mais, sans s’offrir Rommel ! Ou Giáp7 avant les redoutables batailles d’Indochine et… Ðiện Biên Phủ.

Vous imaginez.

Erreur – de quelle taille ? Nul ne le sait… – Car comme nous l’a souligné le Pr. Amélie Chelly, chercheur au CNRS (notre meilleure spécialiste de la pensée iranienne) sur Franceinfo. : « Penser que tuer Soleimani, c’était comme de tuer Al-Baghdadi, c’était une erreur ! Dans le chî’îsme, on est dans une logique d’émulation des troupes, surtout lorsqu’une icône tombe en martyr ».

Nous sommes dans un autre univers mental. Un simple exemple pour vous le prouver : « Le drapeau rouge flotte sur le mausolée de l’Imam Mehdi à Qom » a noté Régis Le Sommier, sur Paris-Match, « Il ne sera retiré que quand la vengeance sera assouvie à l’issue d’une  »bataille féroce ». Maintenant, la question : c’est où et quand ? ».

À ce stade, rappelons que les Hachd al-Chaabi (PMU)8, touchées à leur tête par la frappe trumpienne, sont particulièrement animés par ce mysticisme chî’îte que nous venons d’évoquer.

| Q. Avec cette ampleur ?

Jacques Borde. Oui. Max Boot, expert du Council on Foreign Relations (CFR), dans une tribune publiée par le Washington Post, a clairement affirmé que « Sa mort fait de lui le plus important chef militaire étranger assassiné par les États-Unis depuis que l’avion transportant l’amiral Isoroku Yamamoto a été abattu en 1943 »9.

| Q. Si Téhéran réveille le front irakien, ça pèsera lourd dans la balance ?

Jacques Borde. Oui, plutôt. Si vous prenez comme référence les manifestations chî’îtes de l’Achoura, on parle alors de 4, 8 millions de personnes ad minimo selon les années. Pour la manif de Qom, en Iran, on était à cinq millions.

[À suivre]

Notes

1 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, historiquement commandée par feu le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 Ou Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
4 Ou Jihâd islamique palestinien (JIP).
5 Ou Parti social nationaliste syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien, PPS, ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste ).
6 Heinz Guderian, général (Generaloberst ) de l’Armée de terre allemande, Wehrmacht Heer (WH)de la 2ème Guerre mondiale. Surnommé Schneller Heinz (Heinz le Rapide), il est l’un des concepteurs de l’arme blindée allemande. Il a appliqué la doctrine de la guerre éclair (Blitzkrieg), incluant l’utilisation intensive des chars d’assaut, lors des invasions de la France (1940) et de l’Union soviétique (1941). Dans son livre, Achtung – Panzer !, paru en 1936, Guderian développe ses conceptions d’utilisation de ces chars en unités autonomes et très mobiles, concentrées en un point du front et soutenues par l’aviation. Tombé en disgrâce auprès de Hitler après son échec lors de la bataille de Moscou à la fin 1941, il est rappelé comme inspecteur de l’arme blindée en 1943, puis comme responsable du front de l’Est de juillet 1944 à mars 1945. Prisonnier de guerre des Américains de 1945 à 1948, il est libéré sans être inculpé de crimes de guerre. Après sa libération, il devient un des conseillers pour l’organisation des forces blindées de la future armée de l’Allemagne de l’Ouest, la Bundeswehr, laquelle voit le jour un an et demi après sa mort, le 12 novembre 1955.
7 Võ Nguyên Giáp Chef de l’Armée populaire vietnamienne (APV) pendant la Guerre d’Indochine et ministre de la Défense du Nord Viêt-Nam durant la Guerre du Viêt-Nam, il est le seul général ayant vaincu à la fois l’armée française, l’armée américaine, l’armée chinoise et l’armée Khmer rouge, au cours de sa vie. Quant à la France est connu pour être le vainqueur de la Bataille de Ðiện Biên Phủ (1954), qui a sonné la défaite et le départ des Français d’Indochine.
8 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire. À composition majoritairement chî’îte, mais pas à 100% comment le soutiennent beaucoup de sources occidentales.
9 Référence à l’architecte japonais de l’attaque contre Pearl Harbor en décembre 1941.

 

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