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Exit Soleimani, le Condottiere de Téhéran : Qu’en attendre ? [2]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

La vie d’un chef de guerre est, intimement, liée aux aléas de cet Art difficile. Sans nul doute, le meilleur chef militaire non-occidental des Orients Proche & Moyen de ces trente dernières années, celui qui fut, de si longtemps, le patron du Nirouy-é Ghods, feu le major-général Qassem Soleimani, connaissait cette règle d’airain. Il était donc d’une prudence extrême dans ses déplacements. Mais, il suffit d’une fois ! Son passage à l’aéroport de Bagdad lui aura donc été fatal. Retour sur ce personnage hors normes, condottiere de l’Iran Islamique, autant adulé par ses hommes, liges, partisans ou alliés que détesté par la plupart de ses adversaires. N’en doutons pas, dans l’Histoire militaire de l’Orient compliqué, une page majeure vient de se tourner & Téhéran de perdre un homme-clé. Épisode 2.

« Du strict point de vue national américain, si le général iranien Qassem Soleimani est bien à l’origine de l’attaque contre l’ambassade US à Bagdad, Donald Trump a eu parfaitement raison de le faire éliminer. Dans le cas contraire, ce sera une faute de plus au passif de l’Amérique aux courtes vues et aux desseins ténébreux. Dans tous les cas, du seul point de vue européen, tout ce qui attise le feu dans cette région du monde est d’autant plus une menace pour nos intérêts vitaux que notre impuissance du moment nous contraint de n’être que spectateurs des tempêtes qui se lèvent ».
Jean-François Touzé.

| Q. Pour vous, quel est le risque majeur de cette affaire ?

Jacques Borde. Il pourrait venir de là où on ne l’attend pas, en fait. Le sentiment anti-américain (comme dans tout pays où sont stationnées durablement des forces non-régnicoles, la France, par exemple, n’est plus très aimée au Mali) est très élevé en Irak. Par ailleurs, l’administration irakienne a, récemment, eu à faire face à de forts mouvements sociaux.

Une manière de se rabibocher entre Irakiens pourrait être d’exiger – l’obtenir étant, vous vous en doutez bien, une toute autre chose – le départ des troupes US du pays. Une exigence d’ores et déjà formulée par le parlement irakien, suivi aussitôt par le gouvernement puis le chef de l’exécutif. Une première depuis l’entrée (sic) des Américains en Irak en 2003.

Que fera l’administration Trump si Bagdad lui transmet une demande officielle dans ce sens ?

| Q. Possible, selon vous ?

Jacques Borde. À voir. L’intéressant, c’est que, comme je vous l’ai dit au début de notre entretien, quelque part, Américains et Irakiens, ont un but de guerre en commun : à terme le départ des troupes US d’Irak !…

Pour le reste, la situation des Américains est assez sensible.

| Q. Dans quel sens ?

Jacques Borde. Rappelons que, techniquement parlant, l’allié US a, tout de même, tiré plusieurs engins air/sol (des AGM-114 Hellfire, probablement, deux ad minimo) sur l’aéroport international de la capitale de son supposé partenaire : Bagdad.

Même si comparaison n’est pas raison, forçons le trait : vous imaginez les réactions au Niais d’Orsay et à l’Élysée si l’Aeronautica militare1 faisait de même pour empêcher un ancien des Brigate Rosse (BR), organisation 100% terroriste vue de Rome, d’embarquer à Roissy-Charles-de-Gaulle !

Remarquez, là, l’administration Trump tiendrait là le prétexte idéal de se retirer (plus ou moins) définitivement. Répondant en cela aux requêtes des autorités légales du pays. Mais, nous n’en sommes pas là, car tout ceci passerait, alors, par une de ces phases de discussions dont l’Orient compliqué a le secret et, surtout, la lenteur.

| Q. Vous forcez le trait, une fois encore ?

Jacques Borde. À peine. Mais, comme l’a noté Boniface, l’Irak est un « pays censé être souverain ». Quant à l’Iran, « quand on tue le n°2 d’un régime, c’est un acte de guerre ».

Pour notre consœur Sara Daniel, il est clair qu’« on voit la puissance et l’incroyable coup que les États-Unis ont porté au régime. C’est beaucoup plus important que, si vous voulez, le meurtre de Bin-Lāden ou celui de Baghdadi. C’est vraiment considérable » ?

| Q. Et, côté, occidental, quel jeu vaut réellement la chandelle ?

Jacques Borde.Vous pensez qu’un conflit avec l’Iran serait une bonne chose ? Et, pour reprendre Samuel Atlani :

« Qu’il faudrait vitrifier ces odieux mollahs et mettre à bas ce régime totalitaire ? Que nous autres occidentaux quasi américains devrions apporter la démocratie libérale à ces sauvages ?
En ce cas, j’ai plusieurs questions pour vous :
– Les vitrifications de l’Irak, de la Libye, de la Syrie ont-elles été des réussites ?
– Êtes-vous prêts à accueillir chez vous, dans votre petit appartement ou dans votre quartier, les millions de réfugiés qu’un tel conflit ne manquerait pas de créer, et que ni l’Arabie Séoudite, ni Israël n’accueillerons ?
– Êtes vous Américains ? Ou Israéliens ? Ou Séoudiens ?
– Quel est l’intérêt de la France dans cette histoire ?
Vous vous insurgez de l’horreur de ce régime totalitaire ? Des régimes comme celui-ci, la région en déborde. On leur achète même du pétrole, et on leur vend des armes, et notre patrimoine.
Alors, pour être cohérent, on vitrifie toute la région, y compris l’Arabie Séoudite et le Qatar qui ont bien plus d’influence sur notre pays ?
Alors, parce que certains Français se rêvent en Américains, on crée une autre crise majeure, des millions de réfugiés, une crise pétrolière et une pétaudière à côté de laquelle l’Irak et la Syrie serait un conflit de maternelle ?
Entrer dans le délire de ce conflit, c’est reproduire l’Irak, la Syrie et la Libye à la puissance 1.000, et ce sans aucun intérêt pour nous ».

| Q. Donc, si je comprends bien, les Américains ont beaucoup à perdre dans cette question d’Irak ?

Jacques Borde. À voir. Ça dépend que qui l’on parle aux États-Unis.

Car, comme l’a noté Maxime Chaix, sur son site : « … depuis le lancement de la campagne afghane des États-Unis et de leurs alliés en octobre 2001, Washington a perdu toutes ses guerres sans exception – la fin de l’organisation « État Islamique »étant loin d’être acquise malgré la disparition du « Califat »syro-irakien. Or, il s’avère que les firmes d’armement américaines ont massivement bénéficié de ces campagnes militaires, comme vient de nous le rappeler l’essor boursier soudain des principaux marchands d’armes américains après l’assassinat du général Qassem Soleimani »2.

Alors, qui perd quoi ? Tous ne sont pas placés à la même enseigne…

| Q. Mais, il y a bien unanimité sur la question du terrorisme ?

Jacques Borde. Oh, que non ! C’est le moins qu’on puisse dire. Ainsi, comme l’a rappelé le directeur adjoint de l’Institut de Relations Internationales & Stratégiques (IRIS), Didier Billion3, l’ONU elle-même n’est jamais parvenue à se doter d’une définition unique du terrorisme, « certains États considèrent que telle ou telle organisation est terroriste et puis d’autres pas, au contraire ».

| Q. Vous avez des exemples, je suppose ?

Jacques Borde. (Sourire) Oui, plutôt. Prenez le Sazéman-é Mujaheddin-é Khalq-é Iran (MeK)4, plutôt en cour à Londres ou Paris, Téhéran le tient et le traite comme une organisation terroriste. Et, les Américains – qui ont toujours eu besoin de pions ou de proxys pour tenir la dragée haute aux Iraniens – ont beaucoup varié à leur sujet. Et ils ne sont pas les seuls…

| Q. On aurait cru les États-Unis plus rigoureux sur le sujet ?

Jacques Borde. (Éclat de rire) Vous plaisantez. En la matière : la définition même du terrorisme, le puissant hêgêmon thalassocratique étasunien est une vaste pétaudière.

| Q. Encore une fois, vous exagérez ?

Jacques Borde. Pas du tout. En fait, comme l’a rappelé Pascal Boniface, On y trouve « … plusieurs définitions du terrorisme (…). Pour le Département de la Défense, il s’agit du « recours délibéré à la violence qui est destiné à inspirer la peur pour contraindre ou intimider les pouvoirs publics ou la société, en vue de fins qui sont généralement d’ordre politique, religieux ou idéologique ». Pour le FBI, il s’agit du « recours illicite à la force et à la violence, dirigé contre des personnes ou des biens aux fins d’intimider ou de contraindre les pouvoirs publics, la population civile ou tout segment de celle-ci dans la poursuite d’objectifs d’ordre politique ou social ». Enfin, selon le Département d’État, c’est une « violence préméditée, à mobile politique, qui est perpétrée à l’encontre de cibles non combattantes par des agents clandestins dont le but est généralement d’influencer une opinion’‘ »5.

Et, en toute franchise, je ne vous garantis pas que la CIA n’a pas aussi sa propre version…

| Q. Ça n’est pas un peu anecdotique tout ça ?

Jacques Borde. Pas tant qu’il y paraît. Il y a aussi un côté pratique de la chose. Prenez la CIA. C’est elle qui hérite du sale boulot des éliminations parajudiciaires6 que s’octroie l’exécutif US lorsqu’il lui en prend l’envie.

Nous parlons notamment de ces Lethal Findings, signés par n’importe lequel des présidents. Procédure qui permet de passer outre la réglementation plus restrictive des Presidential Executive Orders7 qui limite effectivement les opérations de décapitation8.

| Q. Et cela fonctionne comment ?

Jacques Borde. C’est simple et complexe à la fois : il existe une chaîne de commandement au sein du Pentagone et de la CIA qui permet de déterminer des cibles. Ensuite, il y a une autre chaîne de commandement qui mène au Principals Committee9, c’est-à-dire les happy few du cabinet restreint du président (et représentants du Renseignement) qui jouent un rôle majeur dans le processus10. Enfin, dans chaque cas, la décision finale est prise par le président. En clair, chaque personne liquidée dans la guerre des drones l’a été avec l’autorisation du locataire de l’Oval room. Obama, hier, et Trump aujourd’hui. Mais, tout cela passe, notamment, par des prérogatives précises, comme les Lethal Findings que je viens de vous citer, et qui, quoiqu’en disent leurs adversaires, ont une valeur juridique.

Le tout coexistant avec les définitions du terrorisme propre à chacun.

| Q. Y compris en tuant des gens sans autre forme de procès ?

Jacques Borde : Tout à fait. Et la liste, chez nos amis Américains, est longue comme le bras.

Notez, d’ailleurs, que l’administration Obama avait largement répondu aux critiques dans son US Policy Standards & Procedures for the Use of Force in Counterterrorism Operations Outside the United States & Areas of Active Hostilities, qui affirme, notamment, que « Autant que possible, nous préférons capturer [les suspects] plutôt que de les tuer. Nous avons des critères spécifiques pour l’emploi de la force létale, et ces critères comprennent, sans s’y limiter, la quasi-certitude que la cible terroriste est présente ; la quasi-certitude que des non-combattants ne seront pas blessés ou tués ; le jugement que la capture n’est possible à aucun moment de l’opération ; le jugement que les autorités gouvernementales des pays où l’on compte intervenir ne peuvent ou ne pourront représenter aucune menace pour les citoyens américains ; et le jugement qu’aucune autre alternative raisonnable n’existe pour déjouer la menace posée aux Américains ».

Bon, un brin hypocrite, je vous l’accorde. Mais ça a le mérite d’exister.

[À suivre]

Notes

1 Armée de l’air italienne.
2 In Deep-News-Media.
3 Spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient.
4 Ou Organisation des Combattants du peuple iranien, appelés plus couramment les Moudjahidin du peuple. opérant (notamment) à partir de la… France.
5 Vers la 4ème Guerre Mondiale, p.127, Pascal Boniface, Armand Colin, 2009.
6 Ayant fait l’objet d’au moins deux directives présidentielles : l’une du président américain, Gerald Ford, la seconde, revue à la baisse dans son énoncé (quid des actes  ?) est-il important de le préciser, de Jimmy Carter. À noter que si le Presidential Executive Order n°12333 (4 décembre 1981) limite effectivement les opérations de décapitation, en revanche, celles-ci restent parfaitement réalisables sur Lethal Findings, signés par n’importe lequel des présidents US.
7 Cf. Presidential Executive Order n°12333 (4 décembre 1981). De manière générale, un Executive Order désigne une directive écrite de la main du président des États-Unis. Équivaut aux décrets présidentiels en France.
8 Ou éliminations ciblées.
9 Ou Comité des décideurs.
10 « [t]he senior interagency forum for consideration of policy affecting national security. The regular members of the NSC/PC consist of the Secretary of State, the Secretary of the Treasury, the Secretary of Defense, the Chief of Staff to the President, and the Assistant to the President for National Security Affairs, who serves and chair. Resident’s ». Preeview Group on Intelligence & Communications Technologies, Liberty & Security in a Changing World (12 décembre 2013).

 

A Propos Jacques Borde

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