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Exit Soleimani, le Condottiere de Téhéran : Qu’en attendre ? [3]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

La vie d’un chef de guerre est, intimement, liée aux aléas de cet Art difficile. Sans nul doute, le meilleur chef militaire non-occidental des Orients Proche & Moyen de ces trente dernières années, celui qui fut, de si longtemps, le patron du Nirouy-é Ghods, feu le major-général Qassem Soleimani, connaissait cette règle d’airain. Il était donc d’une prudence extrême dans ses déplacements. Mais, il suffit d’une fois ! Son passage à l’aéroport de Bagdad lui aura donc été fatal. Retour sur ce personnage hors normes, condottiere de l’Iran Islamique, autant adulé par ses hommes, liges, partisans ou alliés que détesté par la plupart de ses adversaires. N’en doutons pas, dans l’Histoire militaire de l’Orient compliqué, une page majeure vient de se tourner & Téhéran de perdre un homme-clé. Épisode 3.

« Une nation peut survivre à ses fous, et même à ses ambitieux. Mais elle ne peut pas survivre à la trahison de l’intérieur. Un ennemi aux portes est moins redoutable, car il est connu et il porte sa bannière ouvertement. Mais le traître se déplace librement parmi ceux qui sont à l’intérieur des murailles, ses murmures pervers bruissent à travers les ruelles, et on les entend dans les allées même du pouvoir. Un traître ne ressemble pas à un traître ; il parle avec une voix familière à ses victimes, et il porte leur visage et leurs arguments ; il en appelle à la bassesse qui se trouve ancrée dans le cœur des hommes. Il pourrit l’âme d’une nation, travaillant en secret, inconnu dans la nuit, sapant les piliers de la ville. Il contamine le corps politique qui ne peut plus résister. Un assassin est moins à craindre. Le traître c’est la peste ».
Marcus Tullius Cicéron.

| Q. Peut-on assister à une désescalade entre Washington et Téhéran  ?

Jacques Borde. Possible. C’est, peut-être, déjà le cas, en fait.

Je m’explique. Les Iraniens clament à cors et à cris que leurs dernières frappes sur des bases irakiennes où étaient stationnés des Américains auraient causé pas loin de 80 morts.

Or, de son côté, Donald J. Trump, lors de son allocution à la Maison-Blanche, le 8 janvier 2020, a affirmé qu’« Aucun Américain n’a été blessé dans les attaques de la nuit dernière et c’est une très bonne chose pour le monde entier (…). L’Iran semble reculer ». Position réitérée à plusieurs reprises.

| Q. Alors : qui croire ? Zéro ou 80 morts ?

Jacques Borde. Restons froids et lucides : qu’importe. Ce qui compte c’est le narratif.

L’administration iranienne peut rassurer sa population : l’affront a été vengé. Côté US, affirmer (ou nier) une certaine réalité, permet de faire le jeu de la désescalade souhaitée par beaucoup.

| Q. C’est important ?

Jacques Borde. Primordial, même. Le temps a son rôle à jouer. Normalement, à la fin du deuil de la perte de Soleimani, 40 jours, les Iraniens pourraient aussi lancer des représailles. Mais tant Khâmeneî que Rowḥâni pourront aussi se dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle.

| Q. Que veut dire Pascal Boniface lorsqu’il laisse entendre que l’assassinat de Soleimani serait aussi une forme de trahison US ?

Jacques Borde. Le terme, polémologiquement et sémantiquement, de trahison me semble exagéré et peu approprié.

Un traître c’est ad minimo quelqu’un de chez vous qui passe chez l’autre. À rappeler que Washington et Téhéran, même s’ils l’ont longtemps été, ne sont plus dans le même camp. C’est le moins qu’on puisse dire.

Tout ceci pour aussi dire que :

1- Décapiter Soleimani était aussi un élément de la campagne électorale de Donald J. Teflon Trump : le bad guy at the wrong place and at the wrong time, au mauvais endroit et au mauvais moment.
2- les Américains ont donc éliminé un very bad guy sur la liste noire du Pentagone.
3- Trump, en l’espèce, a donné quelques gages aux durs de son establishment militaire.

Là encore : mauvais endroit, mauvais moment pour Soleimani.

D’entrée, et quitte à décevoir certains de nos lecteurs, rappelons encore que cette stratégie de la décapitation – dans sa version moderne des assassinats ciblés – n’est pas un concept israélien comme cela a souvent été écrit, mais bien… états-unien1. Quid novi sub solem ? Nada !

Mais, il est vrai que l’assassinat de Soleimani n’est pas très fair play (sic) de la part de l’administration Trump. En effet, à prendre en compte que :

1- Soleimani en tant que n°2 de facto du pouvoir iranien avait un statut protocolaire de quasi chef d’État (traitant avec Moscou, Delhi, Rome, etc.)
2- surtout, Soleimani a longtemps travaillé avec les… Américains en Irak et en Syrie face à Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)2, coordonnant ses attaques au sol avec l’aviation US.
3- last but not least, selon Boniface, mais j’aurais plutôt tendance à lui donner raison sur ce point, ce serait Soleimani qui aurait emperché les manifestants d’investir l’ambassade US à Bagdad.

Mais, in fine, peu importe !…

| Q. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. Qui a jamais cru que la guerre – chaude, froide, classique ou asymétrique, etc. – se faisait en dentelles ? Les hommes d’État, quelque part, sont des animaux à sang froid.

| Q. Vous avez à plusieurs reprises employé le terme de décapitation, vous pouvez développer ?

Jacques Borde. Oui. Des éliminations physiques à titre préventif. Comme celle du charismatique prédicateur… américain, Anwar al-Aulaki3, éliminé au Yémen par une frappe de drone de la CIA. Ce alors qu’il n’avait fait l’objet d’aucune poursuite de la part du Department of Justice (DoJ) dans son propre pays. Al-Aulaki étant un ressortissant étasunien de plein droit né à Las Cruces (Arizona).

| Q. Et, techniquement, on parle de quoi ?

Jacques Borde. De frappes aéroportées, notamment, à l’aide d’hélicoptères de combat de type AH-64D Apache ou de drones armés. Type MQ-9 Reaper.

En Asie a même fleuri l’expression Drone anti-mariage (DAM), en référence aux dommages collatéraux causés lors de cérémonies de ce type en Afghanistan et au Pakistan, où, il est vrai, s’exprime la tradition de brandir et tirer (en l’air) avec des armes…

| Q. Avec des… missiles donc votre décapitation ?

Jacques Borde. Tout à fait. Principalement des engins air/sol AGM-114K1A Hellfire, ou du tir-canon. Au passage, si d’aventure la France se décidait à liquider préventivement nos radicalisés (sic) en Syrie et en Irak, nos Gazelle de l’ALAT4 feraient çà très bien. Même, si au Sahel ce sont nos drones MQ-9 Reaper qui ont, enfin, commencé à opérer.

Là, je parle de technicité. En réduisant la Boucle OODA5 entre les Renseignements et les frappes nécessaires, les Israéliens – qui, en quelque sorte, ont lancé la mode (sic) – ont quasiment obligé leurs ennemis à renoncer aux méthodes de terrorisme que nous subissons aujourd’hui. Que cet aspect ne règle pas la question de la paix nécessaire au Proche-Orient est un tout autre problème qui concerne les administrations concernées du Levant et pas les nôtres.

| Q. Mais pourquoi, comme vous le dites, décapiter Soleimani maintenant ?

Jacques Borde. À ce stade, difficile à dire. Revenons à ce que je vous disais au début : il y a dans cette affaire plusieurs grilles de lecture.

De mauvaises langues auraient pu vous dire que le 5 janvier 2020 était une des dates-butoir pour le Speaker of the US House of Representatives6, Nancy P. Pelosi, pour déposer les pièces permettant de poursuivre la procédure d’impeachment au Sénat. Mais, ça n’a pas fonctionné. Ne serait que parce que beaucoup de Sénateurs républicains voulaient aussi que la procédure passe par leur chambre.

Par ailleurs, Qassem Soleimani était en tête de la short list des hommes à abattre pour Washington. Donc, il doit s’agir, à la fois, d’un coup préparé depuis un bon bout de temps. Mais, sans doute aussi, d’un concours de circonstances. D’une « frappe d’opportunité », pour reprendre le terme utilisé par François Clemenceau, sur C-dans-l’air – et de sacrés infos obtenues on se ne sait trop comment pour l’instant – qui ont permis la frappe.

À noter qu’au plan militaire, en plus de Qassem Soleimani, les Américains ont également décapité les Hachd al-Cha’abi (PMU)7, tuant dans la même frappe leur chef, Jamal Jafaar Mohammed Ali Āl-Ebrahim, plus connu sous le kunya8 d’Abu Mahdi al-Muhandis, l’ingénieur.

Donc une des plus marquantes frappes de drone jamais effectuées par les États-Unis. Ou même par les Israéliens, pourtant spécialistes du genre. Sans compter, bien sûr, leurs opérations de décapitation plus généralement effectuées par des appareils de la Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal9.

Mais, tout ceci posé, ne mettons point de charroi avec les bœufs !

| Q. Un impact économique ?

Jacques Borde. Oui, mais modéré pour le moment.

Le Brent, référence européenne, pour livraison en mars 2020, a pour sa part gagné 4,4% bondissant à 69,16 dollars. Indubitablement, cette hausse des cours qui est une conséquence directe de l’élimination de Qassem Soleimani.

Le risque est donc, qu’à court terme, de nouvelles tensions se répercutent sur les cours pétroliers avec le risque d’un retour sur les derniers plus hauts seuils constatés en mai 2019. Ce aux alentours de 70-75 dollars le baril sur le Brent. Sachant que des cours élevés favorisent l’exploitation énergétique des gisements (schiste) proprement étasuniens.

Plus globalement, on rappellera que, comme l’avait rappelé Alain Juillet, les troubles en Syrie ont commencé quelques semaines à peine après la signature de l’accord syro-iranien de 2011 portant sur la création d’un port méthanier à côté de la base russe de Tartous, aboutissement d’un gazoduc à construire entre le plus grand gisement gazier du monde, le gisement iranien de South Pars, et la Syrie, via… l’Irak.

La stratégie du croissant chî’îte oblige, récemment renforcée par la découverte de nouveaux gisements pétroliers iraniens de nature à augmenteraient ses capacités, déjà massives, d’un bon tiers.

Notes

1 Ayant fait l’objet d’au moins deux directives présidentielles : l’une du président américain, Gerald Ford, la seconde, revue à la baisse dans son énoncé (quid des actes ?) est-il important de le préciser, de Jimmy Carter. À noter que si le Presidential Executive Order n°12333 (4 décembre 1981) limite effectivement les opérations de décapitation, en revanche, celles-ci restent parfaitement réalisables sur Lethal Findings, signés par n’importe lequel des présidents US.
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 De son nom complet Anwar Bin-Nasser Bin-Abdullâh al-Aulaqi.
4 Aviation légère de l’armée de Terre.
5 Pour Observation-orientation-décision-action. Appelé aussi Cycle de Boyd.
6 Présidente (et chef de la majorité démocrate) à la Chambre des Représentants.
7 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire. À composition majoritairement chî’îte, mais pas à 100% comment le soutiennent beaucoup de sources occidentales.
8 Surnom.
9 Armée de l’air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.

 

A Propos Jacques Borde

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