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Khamenei VS Trump : Guerre des mots ou plus ? [1]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Anticipons : passée la quarantaine1 suivant la mort de leur condottiere, les iraniens devront : 1- avaler leur turban (en clair ne pas répliquer) ; 2- répliquer symboliquement : 3- répliquer à vaste échelle à la décapitation qui a ciblé Soleimani. D’ici là, peu en fait, à la fois Trump & Khâmeneî ont fait le choix de la tension dialectique, s’agonissant respectivement de noms d’oiseaux aussi imagés que variés. Bon & après les gars ? Épisode 1.

« Dieu a créé la guerre pour permettre aux Américains d’apprendre la géographie ».
Mark Twain.

| Q. Avec la mort de 33 Américains en Afghanistan, peut-on parler de la réplique iranienne à la décapitation de Soleimani ?

Jacques Borde. Il est trop tôt pour le dire avec certitude, mais très probablement.

| Q. Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Parce s’il est confirmé, que parmi les 33 ressortissants étasuniens abattus dans ce Bombardier/Northrop Grumman E-11A touché par un missile sol/air, très certainement un Manpads2 en Afghanistan, figuraient bien des opératifs de la CIA, dont Michael D’Andrea, donné par de nombreuses sources comme le planificateur de la décapitation de :

1- Oussāma Bin-Mohammed Bin-Awad Bin-Lāden, fondateur du Al-Jabhah al-Islamiyah al-Alamiyah li-Qital al-Yahud wal-Salibiyyin3.
2- puis du major-général Qassem Soleimani.

Il y a peu de chances que le hasard soit le seul en cause dans ce coup du sort pour les Renseignement US.

| Q. Ce rôle précis d’Andrea est-il confirmé ?

Jacques Borde. Non. Pas officiellement en tout cas. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Michael D’Andrea, dit Ayatollah Mike, était bien le Chief of Iran Operations de la CIA. Le moins qu’on puisse dire que que les opérateurs afghans de ce tir étaient bien renseignés. À rappeler que D’Andrea est bien l’inspirateur du personnage The Wolf, dans le film de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty.

| Q. In fine, qu’a cherché Trump exactement dans la décapitation de Soleimani ?

Jacques Borde. Je ne suis pas dans le tête du président des États-Unis.

Mais, comme l’a souligné assez justement le général Trinquand, répondant aux critiques de ceux qui trouvaient qu’à Biarritz, Washington s’était adressé aux mauvaises personnes – entendre Ḥasan Rowḥâni4 et Moḥammad-Javâd Ẓarif5, pas les vraies têtes du pays, pour beaucoup – « là, le président Trump se met au niveau du guide suprême [Khâmeneî] en s’affrontant directement à lui. Et, donc il a donné une ampleur qui n’était pas nécessaire à un geste qui était peut être nécessaire. Mais il l’a fait, à mon avis, pour son électorat (…). Aux États-Unis, l’électorat républicain est absolument ravi. Et on voit bien là que le président Trump est toujours sur l’élection américaine. C’est la seule chose qui compte et donc il donne un environnement médiatique à une frappe qu aurait pu être plus anodine. À un autre moment. D’une autre façon ».

Au passage, Trump vient aussi de décapiter une des rares personnes qui, côté iranien, était :

1- familière des relations géostratégiques avec l’Amérique.
2- fin manœuvrier.
3- d’une intelligence largement au dessus de la moyenne. Et, croyez-moi, les Perses sont plutôt le dessus du panier oriental. Quoi qu’en toute amitié un peu arrogants parfois.

| Q. Drôle d’idée, alors, cette affaire. Non ?

Jacques Borde. Bonne idée ? Mauvaise idée ? Seul l’avenir nous le dira.

Tout faire pour avoir un jour de l’autre côté de la table des interlocuteurs plus faibles que vous est un truc ancien comme le monde.

Le problème c’est que ça ne marche pas toujours aussi bien qu’on le croit…

| Q. Ah, bon… ?

Jacques Borde. Oui. Deux exemples :

Le divin César6 pensait se jouer aisément de la jeune7 Cléopâtre8. C’est finalement Auguste – pourtant pas un homme de grandes nuances, si vous me passez l’expression – qui réglera la question d’Égypte.

Paris Vs Alger. Plus près de nous, nos diplomates avaient demandé aux SR français de leur trouver l’oiseau rare qu’ils rouleraient dans la farine, lors des négociations avec le FLN algérien. En gros, nos barbouzes leur conseillèrent de miser sur Ben Bella9, plus facile à manœuvrer et pas très malin. Là encore, les chose ne se sont pas passées comme prévues. Pour avoir rencontré Ben Bella à plusieurs reprises, je confirme que l’analyse de nos SR était à côté de la plaque

Mais, dans ce qu’il faut bien considérer comme le cœur du croissant chî’îte, nous sommes de plus en plus, dans ce que les Anglo-Saxons appellent une Catch 22 situation, une situation sans vraie solution.

En Irak surtout, en fait. Mais même en Iran, pays à propos duquel beaucoup se font des illusions – que leurs relais et/ou proxys locaux paieront probablement au prix fort, comme précédemment – sur la possibilité de regime change. Mais l’exercice du « armons nous et partez », n’a jamais beaucoup coûté à ceux qui se livrent à cet exercice.

| Q. Catch 22 situation. Comment ça ?

Jacques Borde. Comme le dit Trinquand : « Aujourd’hui, vous avez les forces américaines, 82nd Airborne et 26ème Corps expéditionnaires des Marines qui se mobilisent et qui partent vers le Golfe au moment où le parlement irakien demande le départ des soldats américains. On est sans une situation difficile : comment les Américains vont pouvoir continuer à renforcer leur dispositif alors qu’on leur demande de partir ? ».

Reste qu’en Orient (compliqué), il faudra encore que Bagdad et Washington :

1- s’entendent sur ce que se retirer d’Irak veut réellement dire.
2- fixent les modalités de ce retrait.
3- qu’au moment de son éventuelle application, les choses n’aient pas changé au point de rendre l’idée caduque. Donc, gardons raison et croisons les doigts.

| Q. La thèse de la réponse à l’attaque de l’ambassade US de Bagdad, vous y croyez ?

Jacques Borde. À moitié en fait.

Certes, en guerre asymétrique comme classique, on répond aux coups reçus. Donc de toute évidence, il est, géostratégiquement, de bonne guerre pour l’administration Trump de nous présenter l’affaire comme la réponse du berger à la bergère ce qui s’est passé autour de l’ambassade US de Bagdad. Aussi vite, cela signifie narrativement que le président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, est un commander-in-chief réactif et efficace. Le narratif est aussi un message adressé à celui que reste seul en piste à la tête de la RI d’Iran : le Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî10.

Ce d’autant que s’en prendre, de la sorte, à une ambassade US, était, à l’évidence, un message iranien à l’adresse de Washington.

Là, en fait, nous en sommes à 2-0, pour Trump Vs Khâmeneî. Ou 2-1, si la décapitation d’Andrea est avérée.

| Q. Un peu compliqué, non ?

Jacques Borde. Ou beaucoup plus simple : les SR américains ont eu l’info et ont tapé opportunément et vite. TRÈS vite même.

À noter que ce gain de temps (et de moyens) est très bien connu des vrais professionnels : on parle alors de raccourcir la Boucle OODA11. Une des grandes spécialités des Israéliens, mais je vous l’ai déjà dit.

| Q. Et, dans le cas de Soleimani, vous la voyez comment votre Boucle OODA ?

Jacques Borde. Très classique, en fait. Un drone armé de type Reaper emporte jusqu’à quatre missiles air/sol AGM-114 Hellfire. Il s’affranchit donc de la nécessité de devoir impliquer des avions d’armes, type F-16CJ/DJ Block 50D et 52D ou F-15E Strike Eagle, pour taper les objectifs qu’il repère mais qui n’ont pas vocation à attendre qu’on leur tombe dessus. Compte tenu de la cible connue pour sa prudence et sa mobilité, c’était donc la meilleure option possible. Le drone, lui, discret et économe en carburant, peut attendre sa cible un petit moment.

| Q. Et la légalité de la chose, je veux dire l’élimination de Soleimani ?

Jacques Borde. Ici, passons le relais à quelqu’un de plus calé que moi sur ces questions : Me. Philippe Chansay Wilmotte.

Que nous dit-il ? Qu’« À ceux qui prétendent que serait illicite l’élimination du numéro 2 du régime des mollahs, je rappelle l’existence du droit de mener des représailles. Les représailles sont parfaitement licites en droit international. En l’espèce, il y a eu des actes imputables à Téhéran : la mort d’un ressortissant américain et l’agression visant l’ambassade américaine ».

Ces représailles étaient-elles un brin disproportionnée ? Là c’est de géostratégie, dont il convient de parler…

| Q. Biden, lui, a critiqué l’exécution de Soleimani ?

Jacques Borde. Oui, en effet, affirmant qu’en décidant de liquider Qassem Soleimani, Trump « a jeté un bâton de dynamite dans une poudrière », a prétendu l’ancien vice-président Joseph Robinette Biden, Jr., dit Joe Biden.

Une remarque particulièrement inappropriée et stupide, à bien la considérer.

Certes, comme l’a noté notre confère Georges Malbrunot cette mort « constitue en effet un tremblement de terre aux conséquences gravissimes dans un Moyen-Orient où il était devenu l’un des hommes les plus puissants ». Mais on ne peut pas avoir tout et son contraire.

Le camp démocrate ne peut pas, à la fois, fustiger le retrait (partiel) amorcé par Trump au Proche et Moyen-Orient et, en même temps, dénoncer l’élimination du meilleur chef militaire du camp adverse12. Du point de vue US, c’est un joli coup : à la guerre (même asymétrique) on TUE ses ennemis. Et éliminer, d’entrée, le plus dangereux d’entre était tactiquement logique.

En fait, cloaca médiatica et Démocrates nous font le même numéro d’indignation que pour la disparition du primus inter pares de ISIS/DA’ECH, le Calife Rolex Ibrahim13. Ce alors que le principal architecte de la guerre des drones étasunienne a été l’un d’entre eux : l’ex-président B. Hussein Obama !…

| Q. Tous les Démocrates partagent-ils l’analyse de Biden ?

Jacques Borde. Rien n’est moins sûr.

Ainsi, l’élue démocrate Elissa Slotkin, une ex-analyste de la CIA experte des mouvements chî’îtes, qui a travaillé à la Maison-Blanche et au Pentagone sous les administrations de George W. Bush et B. Hussein Obama, a rappelé que ces deux présidents s’étaient interrogés sur l’opportunité de liquider Soleimani. Et que l’objectif, dans leur esprit, n’était pas particulièrement tabou. En fait, a tweeté Slotkin, « Ce qui a toujours empêché deux présidents, un Républicain et un Démocrate, de prendre Soleimani lui-même pour cible était une simple question (…). Est-ce qu’une frappe valait les probables représailles qu’elle impliquait et la possibilité de nous entraîner dans un conflit ? (…). Les deux administrations pour lesquelles j’ai travaillé avaient conclu que la fin ne justifiait pas les moyens. L’administration Trump a fait un calcul différent ».

Avec le résultat que l’on connaît.

[À suivre]

Notes

1 40 jours de deuil.
2 Un Sol/air à courte portée (SACP).
3 Front islamique mondial pour le combat contre les juifs & les croisés.
4 Pour l’état civil, Hasan Fereydoun.
5 En charge du Vezârat-é Omur-é Khârejé, les Affaires étrangères.
6 Qui ne fait aucune mention de sa liaison avec elle dans ses Commentarii de Bello civili (Commentaires sur la Guerre civile).
7 Associée, dès ses dix-huit ans au pouvoir de son père Ptolémée XII
8 Cléopâtre VII Philopator, « Qui aime son père » (en grec ancien : Κλεοπάτρα Θεὰ Φιλοπάτωρ), puis Théa Néôtera Philopatris, « Déesse nouvelle qui aime sa patrie » (en grec ancien : Θεὰ Νεωτέρα Φιλοπάτριϛ), reine d’Égypte de la dynastie lagide née vers -69 et morte le 12 août 30 av. J.-C.
9 Ahmed Ben Bella est un des neuf « chefs historiques » du Comité révolutionnaire d’unité & d’action (CRUA), à l’origine du Front de libération nationale (FLN), parti indépendantiste algérien. Il est arrêté pendant la Guerre d’Algérie. Devient le premier président de la République algérienne le 15 septembre 1963, poste qu’il cumule avec celui de Premier ministre. Il est renversé par le coup d’État du 19 juin 1965 mené par son vice-Premier ministre, le colonel Houari Boumédiène.
10 Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).
11 Pour Observation-orientation-décision-action. Appelée aussi Cycle de Boyd.
12 Du point de vue occidental.
13 Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri, dit Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi. Il succède en 2010 à Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi à la tête de ISIS/DA’ECH, le 29 juin 2014, premier jour du mois de Ramadan, il se proclame calife de l’État islamique.

 

A Propos Jacques Borde

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