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Khamenei VS Trump : Guerre des mots ou plus ? [2]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Anticipons : passée la quarantaine1 suivant la mort de leur condottiere, les iraniens devront : 1- avaler leur turban (en clair ne pas répliquer) ; 2- répliquer symboliquement : 3- répliquer à vaste échelle à la décapitation qui a ciblé Soleimani. D’ici là, peu en fait, à la fois Trump & Khâmeneî ont fait le choix de la tension dialectique, s’agonissant respectivement de noms d’oiseaux aussi imagés que variés. Bon & après les gars ? Épisode 2.

« La vraie vengeance de l’assassinat du général Soleimani n’a pas tardé. Après le coup de semonce tiré sur les bases américaines en Irak et destiné à démontrer les capacités balistiques des missiles iraniens, le crash de l’avion espion US en Afghanistan a décapité l’état-major des actions spéciales étasuniennes en Asie centrale ».
Emmanuel Leroy.

| Q. Ceux qui nous disent que « Pour l’Iranien lambda, Soleimani était un monstre »…

Jacques Borde. En géopolitique et géostratégie, deux travers majeurs sont à éviter comme la peste :

1- sous-estimer son adversaire.
2- prendre ses désirs pour des réalités.

Ce que fait manifestement Mahnaz Shirali nous sortant être « révoltée par les commentaires que j’ai entendus venant de certains pseudo-spécialistes de l’Iran, le présentant (…) comme un individu charismatique et populaire. Il faut ne rien connaître et ne rien comprendre à ce pays pour tenir ce genre de sottises. Pour l’Iranien lambda, Soleimani était un monstre, ce qui se fait de pire dans la République islamique ».

Bla, bla, bla ! Si l’on totalise le nombre de manifestants sortis pleurer Soleimani (Iran et d’Irak confondus), on va sans doute, dépasser la quinzaine de millions ! Aucun régime, aucune administration au monde n’est matériellement en mesure de mettre autant de gens dans les rues en si peu de temps.

Ensuite, ceux qui, à la fois :

1- soutiennent cette contrevérité.
2- encensent Trump pour son coup de maître manquent cruellement de logique.

En effet, si Qassem Soleimani était ce monstre détesté de tous, déclencher une crise de première pour nous débarrasser d’un second couteau était tout ce qu’on voudra sauf une bonne idée.

A contrario, Donald J. Teflon Trump s’en est pris à Qassem Soleimani – outre que donner quitus à une partie de son establishment militaire qui, de longtemps, réclamait son scalp – en raison de son aura, de sa stature et de sa dangerosité, telles qu’appréhendées des rives du Potomac (É-U) et du Jourdain (Israël).

| Q. OK. Mais que peut faire, militairement, le guide iranien face à la puissance US ?

Jacques Borde. Pas l’affronter directement. Après…

| Q. Après quoi ?

Jacques Borde. Le Rahbar-é Enqelâb Khâmeneî n’a certes pas sous le pied la puissance de son rival étasunien, Donald J. Teflon Trump et ses 719 milliards-et-quelques de dollars de budget militaire. Mais, il y a plusieurs mais. Car dans une guerre, même asymétrique, il y a toujours des impondérables. Comme le confirmerait la mort brutale d‘Ayatollah Mike et de ses collègues de la CIA disparus au-dessus de l’Afghanistan.

Parmi ces mais : une nouvelle peu traitée par nos media généralistes mais dont la portée est cependant incalculable : les Russes ont, récemment installé une batterie de S-400 sur l’aéroport de Qamishli (Nord-Est de la Syrie).

Or, tout récemment, leur radar de tir a illuminé un groupe de six (6) chasseurs furtifs F-35 Lightning II américains à la frontière Syrie-Irak – techniquement à l’intérieur du rayon d’action des S-400, soit 600km – ; pour ceux qui l’ignorant les étapes suivantes à l’illumination d’une cible sont :

1- le verrouillage.
2- le tir.
3- (éventuellement) la destruction.

Rappelons que le F-35 Lightning II est un appareil de combat de 5ème génération tous temps, furtif, multirôle, développé par Lockheed-Martin, avec comme principaux partenaires Northrop-Grumman et BAE Systems.

Le souci est qu’il est présenté par ses concepteur comme opérationnellement furtif.

Comme cela a été écrit par un estimé confrère : « On imagine que le patron de Lockheed-Martin a du être cordialement invité au Pentagone pour expliquer ce qu’il entendait exactement par « furtivité » ».

| Q. C’est important ?

Jacques Borde. Fondamental. Le F-35 – outre, passez-moi l’expression, qu’il coûte la peau des fesses – à la réputation d’être un véritable fer à repasser. Si sa furtivité, qui est son seul et véritable atout, est remise en cause, cela pourrait aussi signifier que même dans un combat tournoyant avec des appareils de la Nirouy-é Havei-é Jomhouri-é Eslami-é Iran (IRIAF)2, sa survivabilité ne serait pas garantie.

| Q. Vous exagérez ?

Jacques Borde. Pas du tout.

Le souci quant à des missions dévolues au F-35, est que nombre de ses cibles potentielles se situeraient en profondeur dans le territoire iranien.

Or, par exemple, si vous prenez le vénérable F-50E Tiger  II (47 en dotation, selon les estimations basses) – ou ses variantes locales made in Iran : Saeqeh, Saeqeh-80 et Azarakhsh-2, ou encore le biplace Kowsar – il a une vitesse maximale de 1.700 km/h (Mach 1,63, en altitude). Et que le F-35, lui, ne dépasse pas la vitesse maximale de 1.930 km/h (Mach 1,6+), il ne lui faudra pas s’attarder, les F-5 étant connus, eux, pour leur extrême maniabilité.

Ajoutons, évidemment, que l’IRIAF aligne d’autres appareils. Notamment des Mirage F1EQ et BQ

| Q. Parce que les Iraniens ont des Mirage ?

Jacques Borde. Oui. En 1991, au cours de la 1ère Guerre du Golfe, 18 Mirage F1EQ et 6 BQ irakiens ont fui vers l’Iran afin d’échapper aux bombardements de la coalition. Ces avions ont été saisis et utilisés par l’Iran à titre de « réparation » pour la guerre Iran-Irak. En 2017, l’Iran comptait 4 biplaces (BQ) et 9 monoplaces (EQ).

Mais aussi des F-14A Tomcat (20) ou des MiG-29 Fulcrum (35), et de, plus anciens F-4E Phantom II (47). Il est à noter que les Iraniens fabriquent désormais leur version du air/air AIM-54 Phoenix : le Fakur 90. Un engin redoutable3.

Mais, inutile de vous préciser que le danger principal pour des F-35 Lightning II serait celui représenté par les nombreuses batteries sol/air dont disposent les Iraniens. Notamment (liste non limitative) des :

9K330 Tor (classification OTAN : SA-15 Gauntlet).

S-200 et S-250 optimisés.

S-300 PMU2 (classification OTAN : SA-20C Gargolye)4.

3-Khordad. Qui, techniquement, seraient la réponse iranienne au refus russe de leur livrer des S-400. Les 3-Khordad sont déployés par l’Aerospace Force of the Army of the Guardians of the Islamic Revolution (AFAGIR)5.

Quant à l’efficacité des sol/air made in Iran, ces deux rappels :

1- c’est un sol/air syrien de la génération des S-200 et S-250 optimisés fournis par Téhéran qui a abattu un F-16I Soufa israélien.
2- c’est un 3-Khordad iranien qui a shooté un RQ-4 Global Hawk US, en Mer d’Oman.

| Q. Mais, c’est nouveau le 3-Khordad ?

Jacques Borde. C’est récent, dirais-je. Maintenant, mettons une ou deux choses au clair :

1- la famille des RQ-4 Global Hawk, ce ne sont pas, contrairement, à ce que nous claironnent des sites pro-iraniens, des « drones furtifs sophistiqués » inabattables.
2- non, le RQ-4A Global Hawk n’est pas un « drone de reconnaissance furtif », c’est un HALE classique et relativement discret en terme de signature, mais pas invisible.
3- le RQ-4A Global Hawk a, tout de même, la signature d’un petit avion de combat.
4- il été shooté en vol rectiligne, sans manœuvre évasive. Le plus simple pour toute batterie sol/air qui se respecte.
5- le RQ-4A Global Hawk ne dispose pas de leurres d’autodéfense.
6- Le 3-Khordad est la version optimisée (et allégée) du système de défense sol/air de moyenne portée RAAD, opérationnel depuis 2006-2007. La batterie actuelle pourrait engager six à huit cibles en simultané à plus de 200 kilomètres.
7- le 3-Khordad, souci pour le F-35, est donné engager des cibles furtives à une distance de 85 kilomètres. Ce qui est possible. Mais non prouvé.
8- à ce jour, le 3-Khordad n’a pas engagé un appareil de combat de type EF-18 Super Hornet ou F-16I Soufa. Et encore mois de F-22A Raptor qui, pourraient un jour être ses adversaires les plus coriaces.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les Iraniens avec le 3-Khordad et leur variété de S-200 et S-250 optimisés et S-300 détiennent des engins capables de suppléer, assez efficacement semble-t-il, au refus russe de leur livrer du S-400.

Donc, en résumé, si le F-35 Lightning II américain n’est pas aussi furtif que le prétend son concepteur, ça n’est pas vraiment une bonne nouvelle pour les Américains. À se dire aussi que le F-35 Lightning II n’est qu’un élément parmi d’autres de la flotte de guerre aérienne étasunienne.

| Q. Bon, à quoi faut-il s’attendre alors ?

Jacques Borde. Si, une guerre conventionnelle est plus qu’improbable entre l’Iran et les États-Unis, des chocs asymétriques conséquents sont envisageables. Mais, normalement nos deux acteurs du grand jeu persan ne devraient pas aller au-delà. Espérons-le, en tout cas.

| Q. Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Parce que stratégiquement et tactiquement, ni les Américains ni les Iraniens n’y ont intérêt.

Ensuite, parce que comme nous l’explique le Pr. Amélie Chelly6 les théâtres d’affrontement possibles ou déjà bien en place sont suffisamment nombreux.

Donc, « On devrait assister à une intensification des recrutements et des élans d’exaltés vers les milices chî’îtes. Avec la mort de Qassem Soleimani en martyr, on va voir la reconstitution de certaines milices. La réactivation de la milice Al-Mehdi en Irak, comme Moqtada al-Sadr l’a promis, par exemple. C’est une milice extrêmement violente, extrêmement idéologisée et extrêmement exaltée. C’est surtout ça qui est intéressant : c’est-à-dire que l’Iran, quand elle recrute des troupes à l’extérieur – ça arrive beaucoup ces dernières décennies – le fait surtout via des personnes qui sont exaltées. L’Iran ne recourt absolument pas au mercenariat ».

| Q. Finalement, la mort de Qassem Soleimani change-t-elle quelque-chose ?

Jacques Borde. Forcément. Mais pas autant qu’on le croit.

Comme l’a noté Thierry Coville, chercheur spécialiste de l’Iran à l’Institut de relations internationales & stratégiques (IRIS) : « La notoriété de Soleimani a joué contre lui. Les Américains ont cru qu’en le ciblant, l’Iran mettrait fin à sa politique extérieure offensive, alors qu’il n’est qu’un produit du système »7.

Avis que partage Matteo Puxton, pour qui « Sa mort ne change rien à la stratégie régionale de l’Iran. Téhéran n’a d’ailleurs pas tardé à lui trouver un successeur : le général Esmail Qaani. En revanche, l’Iran ne pourra pas se permettre de laisser sa mort sans réponse »8.

Dans quelles proportions, c’est bien là la question.

[À suivre]

Notes

1 40 jours de deuil.
2 Armée de l’air islamique iranienne.
3 Dotation opérationnelle confirmée par notre confrère italien Aeronautica & Difesa (janvier 2020), in Le Forze armate iraniane, Greg Sanders, p.39.
4 Dotation opérationnelle confirmée par notre confrère italien Aeronautica & Difesa (janvier 2020), in Le Forze armate iraniane, Greg Sanders, p.38.
5 Ou IRCG-CASF, pour les Occidentaux.
6 Auteur, entre autres de : Iran, autopsie du chiisme politique, paru aux éditions du Cerf.
7 TSS24News.
8 TSS24News.

 

A Propos Jacques Borde

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