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Khamenei VS Trump : Guerre des mots ou plus ? [3]

| É-U / Iran | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Anticipons : passée la quarantaine1 suivant la mort de leur condottiere, les Iraniens devront : 1- avaler leur turban (en clair ne pas répliquer) ; 2- répliquer symboliquement : 3- répliquer à vaste échelle à la décapitation qui a ciblé Soleimani. D’ici là, peu en fait, à la fois Trump & Khâmeneî ont fait le choix de la tension dialectique, s’agonissant respectivement de noms d’oiseaux aussi imagés que variés. Bon & après les gars ? Épisode 3.

« Nous sommes profondément préoccupés par l’escalade de la tension entre les États-Unis et l’Iran et par son impact négatif sur l’Irak. Nous qualifions l’opération américaine contre (…). Qassem Soleimani et son entourage, survenue le 3 janvier 2020, d’acte torpillant la stabilité et la sécurité dans la région ».
Déclaration commune de Vladimir V. Poutine & Reccep Tayyip Erdoğan.

| Q. Comment expliquez-vous la réelle popularité dont jouissait Soleimani en Irak ?

Jacques Borde. Outre que les Chî’îtes sont la principale composante du pays, ce sont les milices, levées et organisées par Qassem Soleimani en temps que patron de la Nirouy-é Ghods, qui, à l’été 2014, ont été expédiées sur le front pour combattre Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)2. Ce alors que le gouvernement irakien, à la dérive, ne pouvait compter ni sur les États-Unis ni sur l’Europe. « Le gouvernement irakien a appelé les puissances occidentales, mais personne n’a voulu bouger », nous rappelle à juste titre Thierry Coville, « Les seuls à l’avoir soutenu sont les Iraniens, par le biais de Soleimani »3.

Rappelons qu’en ces temps pré-trumpiens, des lumières (sic) occidentales comme :

1- le Sénateur John Sidney McCain III4 s’affichait sans vergogne aux côtés de groupes terroristes avérés : la Liwa Asifat al-Chāmal5, ou même en compagnie du patron d’Al-Jayš as-Suri al-ħurr (ASL)6 le général (sic) Sélim Idriss.
2- le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, estimait le plus officiellement du monde que Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām7, « faisait du bon travail ».

Plus clairement, épurait ethniquement la Syrie.

| Q. Ces voix qui disent que Soleimani était à Bagdad, à la demande des Américains ?

Jacques Borde. Pourquoi pas ? Tout est possible en l’Orient compliqué. Si vrai, ce qui est encore à prouver, cela prouverait seulement que :

1- Donald J. Teflon Trump aurait tendu un piège à Qassem Soleimani.
2- que le piège à fonctionné. Tout simplement.

Ceux qui croient naïvement que le grand jeu et la géopolitique se font avec de bons sentiments n’ont qu’à prendre un doliprane et aller se coucher !

Mais, désolé de le dire, j’ai du mal à accepter cette version des faits. Le major-général Qassem Soleimani était un homme d’expérience et méfiant. Je vois mal quel type de garanties (sic) aurait pu lui donner l’administration Trump pour l’attirer dans un tel piège.

| Q. Mais, sinon, Américains et Iraniens ont bien coopéré face à DA’ECH ?

Jacques Borde. Parfaitement. Comme l’a souligné François Clemenceau, sur C’est-dans-l’air, « … C’est que le général Soleimani a même collaboré avec les Américains. Il y a eu des opérations conjointes qui ont été menées et par l’armée américaine et par certaines unités pro-iraniennes en Irak contre DA’ECH auxquelles ont participé le général Soleimani… », ainsi que d’autres officiers de la Nirouy-é Ghods8, et des Hachd al-Chaabi (PMU)9.

« Maintenant », poursuit François Clemenceau, « l’erreur de calcul, côté américain, c’est de croire que tout va s’arrêter » parce qu’ils ont liquidé Soleimani.

Le tout étant bien de savoir si un point de non-retour a été atteint entre ces deux-là dans le grand jeu auquel ils se livrent depuis 197910.

| Q. Diriez-vous que Washington a passablement fait le ménage en cet Orient compliqué, où il propose maintenant son plan de paix ?

Jacques Borde. Oui et non. Mais, notez que l’un n’empêche pas l’autre.

Oui, si l’on compte les têtes coupées (décapitations), chez les adversaires de l’Oncle Sam :

1- DA’ECH avec al-Baghdadi.
2- Téhéran avec Soleimani.
3- Bagdad, avec les Hachd al-Cha’abi (PMU) qui viennent de perdre Jamal Jafaar Mohammed Ali Āl-Ebrahim, dit Abu Mahdi al-Muhandis, l’ingénieur.

Non, dans la mesure où les hommes ça se remplace. Et qu’une guerre se juge surtout aux buts de guerre atteints par les forces en présence. À la fin des affrontements, et pas avant.

Qui plus est, la perte d’une chef de guerre ou meneur du djihâd ne signifie pas pour autant que ses hommes abandonnent ses objectifs et buts de guerre.

Prenez Abou Bakr al-Baghdadi, qui prônait dans ses prêches l’extermination de tous les mécréants, sa mort n’a pas arrêté grand-chose. Enfin, pas autant qu’on pouvait l’espérer ?

Rappellerons, ici quelques-unes de ses meilleures incantations :

« Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen – en particulier les méchants et sales Français – ou un Australien ou un Canadien, ou tout (…) citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière, frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture, jetez-le d’un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le ».

Le moins qu’on puisse dire est qu’il reste beaucoup à faire.

| Q. Donc c’est aussi du court terme, non ? Même DA’ECH a un nouveau boss !…

Jacques Borde. Possiblement, en tout cas.

Selon, le quotidien de gauche britannique, The Guardian – qui affirme tirer son info de deux Services de Renseignement (SR) différents, mais qu’il se refuse à nommer – Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH), est désormais dirigé par Amir Mohamad Abdel Rahmane al-Maoula al-Salbi, l’un des fondateurs du groupe, « considéré comme l’un de ses idéologues ». Originaire de la minorité turkmène d’Irak, al-Salbi est l’un des rares non-Arabes dans la direction de DA’ECH. Diplômé de l’Université de Mossoul (Irak), il aurait joué un rôle clé dans l’épuration ethnico-religieuse des Yézidis.

Pour le reste :

1- al-Salbi figure depuis août 2019 sur la liste des « terroristes les plus recherchés » des États-Unis, qui offrent jusqu’à 6 M$US pour des informations permettant sa capture.
2- al-Salbi est présenté sur le site ad hoc du US Department of State (DoS) comme « un successeur potentiel du chef de [DA’ECH] Abou Bakr al-Baghdadi ».

| Q. Vous ne cessez de nous dire que Paris, Macron regnante, a perdu pied au Levant. Quid d’Israël plus précisément ?

Jacques Borde. Premièrement, je ne pense pas que notre décote au Levant soit particulièrement le fait de l’actuel locataire de l’Élysée. Bien qu’Emmanuel Macron fasse preuve en matière de relations internationales d’une incompétence rarement atteinte, notre descente aux enfers géostratégiques avait pris sa vitesse de croisière sous Chirac, qui confondait allègrement – politique pro arabe et non plus politique arabe de la France, oblige – les Affaires étrangères avec ses affaires plus que troubles avec le clan Hariri.

Quant à aujourd’hui : à l’orée de la venue en Terre promise du président Macron, un sondage IFOP réalisé pour la chaîne franco-israélienne I24News nous montrait que :

1- pour 66% des Israéliens, le gouvernement français n’agit pas efficacement contre l’antisémitisme.
2- pour 60% d’entre eux, les Français de confession ou de culture juive ne sont pas en sécurité en France.
3- seuls 28% des Israéliens estiment que le gouvernement français mène une politique favorable à Israël.
4- 36% seulement ont une bonne opinion d’Emmanuel Macron, contre 57% pour Donald Trump.

Ajoutons que, repassé de ce côté-ci de la Méditerranée, selon une autre étude de l’IFOP 34% des Français de confession ou de culture juive se sentent « régulièrement menacés », et que 70% de nos compatriotes juifs disent avoir déjà été victimes d’un acte antisémite.

Bon, après ça, les sondages.

Évidemment, ça n’est pas son (Macron) lamentable numéro de cirque hiérosolymitain qui va arranger les choses…

| Q. Justement, l’incident de l’Église Sainte-Anne, qu’en dire ?

Jacques Borde. Si Macron s’en était pris une [balle, NdlR] dans la tête, que n’aurait-on entendu ? Une affaire grotesque et tellement inutile ! Comme TOUT ce que le prurit médiatique de Macron et de son Niais d’Orsay nous imposent.

En fait, la poignée de flics hiérosolymitains escortant – parce c’est tout simplement leur boulot – a fait quelques pas en avant de l’escorte des V.O français [le Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), en fait, NdlR] précédant le président de la République française dans l’Église Sainte-Anne territorialement un morceau de France en Terre promise. N’y commettant, ni trouble, ni dégâts ni tumulte. Et, n’ayant l’intention d’en commettre aucun.

Pas de quoi fouetter un chat.

Tout ce qu’a fait, en l’espèce, Macron c’est un mauvais remake – jusqu’à imiter son accent – du numéro (déjà pas topissime, si on réfléchit bien) de Chirac, le 22 octobre 1996, à Jérusalem dans la Vieille Ville. Soit, soyons précis : une opération de com à destination de ce que Macron pense être le vote musulman en France. En l’espèce, un vote musulman radicalisé, puisque largement métastasé par l’antisémitisme nazislamiste qui ronge banlieues et cités perdues de la République.

C’est indigne. Surtout de la part d’un autocrate de facto qui, depuis des mois et des mois, lâche ses CRS, BAC et tutti quanti sur des manifestants sans la moindre retenue.

Com raté, donc. L’affaire de l’Église Sainte-Anne, c’est ça et rien d’autre. À se demander si, comme l’a souligné Alain Attal, le chef de l’État ne doit pas être « nominé au César du premier rôle masculin pour son rôle inoubliable dans « Colère sincère à Jérusalem » ».

O tempora, o mores, comme disaient les Anciens Romains. Remarquez : quand on a une Sibeth N’Diaye qui occupe le poste tenu par Malraux, de quoi peut-on vraiment se surprendre ?

Notes

1 40 jours de deuil.
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 TSS24News.
4 Douteux héros (sic) de la Guerre du Viêt-Nam, semble-t-il.
5 La Brigade de la Tempête du Nord.
6 Ou Armée syrienne libre.
7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
8 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, historiquement commandée par feu le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
9 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire.
10 Avènement de la République Islamique d’Iran (RII).

 

A Propos Jacques Borde

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