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Ça Tangue entre Ankara & Moscou… [2]

| Guerre de Syrie | Questions à Jacques Borde |

Ankara & Moscou, après les noms d’oiseaux d’usage, sont passés aux actes & s’affrontent de plus en plus directement autour d’Idlib, ville & région à 100% syriennes semblent vouloir l’oublier, Berlin & Paris (fauteurs de guerre européistes patentés que personne, à part eux-mêmes, n’a sonné en cette affaire). Fors iceux, Jusqu’où ira cette lice russo-turque ? Difficile de le dire. Mais, au-delà des paroles (imagées à l’excès) & les coups portés, tant le maître du Bosphore que celui du Kremlin ont conscience des enjeux. Y compris ceux qu’ils ont en commun. Alors… Épisode 2.

| Q. Pourquoi une telle tension entre Ankara et Moscou. Je veux dire : vu d’Ankara ?

Jacques Borde. Il convient de préciser que, en peu de temps, la Turquie a perdu environ (données non actualisées quotidiennement) 20 chars et plus de 40 véhicules blindés, notamment de ceux remis à ses proxys du Hayat Tahrir al-Chām (HTS)1 engagés en Syrie, semble-t-il. Et une partie non négligeable de ces engins ont été détruits par des frappes aériennes… russes.

| Q. Au-delà, pensez-vous que Erdoğan est aussi exalté qu’il le montre ?

Jacques Borde. Évidemment que non. La plupart des déclarations du Cumhurbaşkanı2, Reccep Tayyip Erdoğan – outre que, bien souvent, elles sont destinés à impressionner sa base électorale et ses alliés politiques, notamment les ultranationalistes pantouraniens du Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)3, dont les militants de sa branche armée, les Bozkurtlar4, servent en première ligne en Syrie – c’est de la posture. C’est souvent le chaud et le froid.

Là, je vous sens sceptique. Laissez-moi vous parler d’une nouvelle passée assez inaperçue et qui, pourtant, est tout sauf anodine :

Le Cumhurbaşkanı Erdoğan a signé un décret présidentiel ad hoc pour confirmer que le Patriarche arménien apostolique de Constantinople, Sahak II Masalyan, a le croit de porter son habit religieux y compris hors des lieux de culte tant en plein air que dans les espaces publics.

Pour être précis, la disposition est contenue dans le Décret présidentiel n°1838 du 16 décembre 2019. Les contenus du décret sont devenus publics seulement début février 2020 et ont été repris surtout par Agos, journal bilingue publié en arménien et en turc à Istanbul.

À rappeler que les règles qui restreignent en Turquie la possibilité de porter des habits religieux dans les lieux publics n’ont rien à voir avec l’administration mise en place par l’Adalet ve Kalkınma Partisi (AKP)5 mais sont un héritage de l’empreinte laïciste imprimée aux institutions par Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et premier président de la République de Turquie. Encore maintenant, les consacrés des différentes communautés religieuses revêtent généralement des vêtements civils lorsqu’ils sortent des lieux de culte ou des sièges des organismes et institutions religieuses. Le privilège de pouvoir revêtir même en public des habits religieux est réservé aux seuls chefs des diverses communautés, comme le Patriarche œcuménique et le Patriarche arménien apostolique de Constantinople, ainsi que le Grand mufti et le Grand Rabbin de la République de Turquie.

| Q. Pourquoi un tel geste ?

Jacques Borde. Pour plusieurs raisons :

1- une forme de normalisation, d’abord. Il n’y avait pas de véritable raison qui fît que Sahak II Masalyan soit traité différemment de ses pairs.
2- de son côté, Sahak II Masalyan, élu le 11 décembre 2019 85ème Patriarche en titre, a débuté son ministère en envoyant force signaux en direction de l’administration Erdoğan. « Toutes les minorités présentes en Turquie », avait-il déclaré au quotidien nationaliste turc Akşam6, « partagent ce même avis : sous le pouvoir du parti AKP (du Président Erdoğan ), nous vivons actuellement la période la plus pacifique et la plus heureuse depuis l’époque de la fondation de la République turque ».
3- Erdoğan n’est nullement un excité du point de vue religieux. Ne l’oublions jamais, c’est un naqshbandi7.

| Q. Mais, enfin, quel intérêt dans la crise actuelle ?

Jacques Borde. C’est fondamental.

D’un côté, nous avons le Président russe, Vladimir V. Poutine, qui s’est posé en vrai protecteur des Chrétiens d’Orient. Odieusement abandonnés par la fripouillerie européiste dans son ensemble. Paris en tête.

De l’autre, se tient le très naqshbandi Reccep Tayyip Erdoğan, qui fait montre de sa bonne disposition à l’endroit de ses propres communautés chrétiennes. Le message turc est donc très clair : cher Vladimir nous nous mettons des torgnoles, mais :

1- je ne suis pas Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)8, ni même Al-Qaïda. Même si j’utilise ses ouailles du HTS.
2- nous restons du même monde : des dirigeants de puissances régionales.
3- notre lice est, et restera, géostratégique, pas religieuse et encore moins théologique.

| Q. Et, là, franchement, vous croyez Erdoğan ?

Jacques Borde. Ce que je crois n’a, en l’espèce, aucune importance. Je ne suis pas dans la boucle décisionnaire de cette crise.

De toute évidence, c’est à son homologue russe, Vladimir V. Poutine, que le Cumhurbaşkanı Erdoğan s’adresse. Donc, ce qui aura de l’importance c’est si et comment ces deux-là finiront par s’accorder (ou pas) de bonne ou de mauvaise foi.

Ce qui, à mes yeux, est beaucoup plus important c’est que cela se fasse avec le retour des zones irrédentes du Takfir à leur mère-patrie syrienne. Et, à cette fin, seuls importent les résultats. Pas les moyens.

| Q. Comment, en cette affaire d’Idlib, analysez-vous les critiques des Occidentaux, Européens en tête ?

Jacques Borde. Les éructations de M&M, Macron et Merkel ? C’est du pipi de chat, rien d’autre.

Lorsque Al-Qaïda a balayé Idlib en 2015, forçant un million de civils à fuir et mettant deux autres millions innocents de plus sous le régime de la terreur takfirî, personne en Occident n’a pipé mot face à ce « bon travail » !… Maintenant que l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)9, réduit à néant les proxys d’Al-Qaïda et libère Idlib – l’AAS a, notamment, libéré Kafranbel l’un des plus importants et plus grands bastions des terroristes takfirî – nos deux Jean-foutre européistes se réveillent. Ce qui en dit long sur leurs réels engagements sur ce front précis du djihâd, non ? Entre nous : qu’ils aillent se faire voir.

Rappelons qu’Al-Qaïda est venu avec quelque 30.000 Unlawful combatants10 étrangers de 110 pays. 10.000 d’entre eux étaient des Ouïghours et des Ouzbeks. Ils sont venus avec leurs familles. La Turquie était le principal sponsor.

Alors, Ya Bachar, Ya Suriya et Ya Loubnan !…

Notes

1 Ou Organisation de Libération du Levant, formé le 28 janvier 2017 par la fusion de six groupes rebelles islamistes syriens : le Front Fatah ach-Chām (ex-Al-Nosra), le Harakat Nour al-Din al-Zenki, le Front Ansar Dine (Front des partisans de la religion), le Liwāʾ al-Haq (Brigade du Droit), Jayš al-Sunna (Armée de la tradition) et Jayš al-Ahrar (Armée des hommes libres).
2 Ou Président de la République de Turquie.
3 Ou Parti d’action nationaliste.
4 Ou Loups gris. Officiellement connus sous le noms de Ülkü Ocakları (Foyers de l’idéal).
5 Ou Parti de la justice & du développement.
6 En date du 2 janvier 2020.
7 Soit membre de haut vol de la Tariqa naqshbandiyya, une des quatre principales confréries soufies. Elle tire son nom de Khwaja Shâh Bahâ’uddîn Naqshband, qui est considéré comme son maître, bien que ne l’ayant pas fondée. Abû Ya’qûb Yûsuf al-Hamadânî, né en 1140, et ‘Abd al-Khâliq al-Ghujdawânî, né en 1179, sont les fondateurs des principes de cette voie soufie. Le soufisme compte 41 branches initiales de confréries soufies, dont 40 tirent leurs secrets spirituels de Ali ibn-Abi Talib, le gendre du prophète. Les Soufis expliquent ce fait par cette tradition prophétique (hadith) rapportée par Tirmidhi où Mahomet dit : « Je suis la cité de la science et Ali en est la porte ». L’initiation d’Ali a été faite par le dhikr (évocation, mention, rappel, répétition rythmique, du nom de Dieu) Lâ ilâha illa-llâh, en français : Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité autre que Dieu (tawhid).
8 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
9 Armée arabe syrienne.
10 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

 

A Propos Jacques Borde

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