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Des Guerres de plus en plus proches !… [1]

| Méditerranée & Levant | Géostratégie | Jacques Borde |

La crise du COVID-19 nous (enfin certains) aura fait oublier l’ensemble des fronts (dits) du djihâd. Ceux-là mêmes qui occupaient l’essentiel des media mainstream dans leur traitement de l’info internationale. Alors, si nous faisions un petit point sur ces menaces qui, in fine, sont toujours présentes & pour certaines ont connu des évolutions pour le moins surprenantes ? Épisode 1.

| Q. Un Virus utilisé comme une arme d’épuration ethnique. De la science-fiction, selon vous ?

Jacques Borde. Non, de l’Histoire, plus simplement. Celle des Premières nations amérindiennes en Amérique du Nord, déjà. Épurées à la variole, notamment.

Cas emblématique, celui du commandant de Fort Pitt, un mercenaire suisse le colonel Henry Bouquet, à qui le commandant en chef britannique, le Field marshal Jeffery Amherst1, ordonnait alors de « répandre la variole parmi la vermine » (comprendre les Indiens). À quoi Bouquet lui répondit qu’il avait exécuté les ordres reçus au moyen de couvertures contaminées provenant de l’hôpital du fort. Un classique qui resservira à de nombreuses reprises.

Amherst2 lui même en rendra compte, en termes ne laissant gère de doutes sur la commission des faits :

1- le 9 juillet 1764, au Superintendent of the Northern Indian Department, William Johnson, en ces termes plus qu’explicites : « … Measures to be taken as would Bring about the Total Extirpation of those Indian Nation ».
2- le 7 août 1764, au Deputy Agent for Indian Affairs, George Croghan : « … their Total Extirpation is scarce sufficient Atonement… ».

Je pense que la traduction de ces deux phrases est superflue, non ?

| Q. Selon-vous, que s’est-il passé de plus marquant sur ces fronts extérieurs oubliés par beaucoup ?

Jacques Borde. Le plus marquant, c’est bien sûr notre aveuglement occidentalo-centré qui, depuis qu’un virus, nous assure-t-on made in China, a frappé à nos portes, fait que :

1- notre lutte contre Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)3 n’intéresse plus personne.
2- le basculement progressif de Mare nostrum en une sorte de bassin néo-barbaresque et néo-ottoman, ne sembler gêner personne et n’est guère empêché par le Mustafa-Kém… pardon le Charles-de-Gaulle. À se demander ce qu’il pouvait bien foutre de géopolitiquement utile dans le coin.
3- la question syrienne est toujours en voie de règlement et toujours à la pointe du fusil. Là encore sans que les frasques d’Ankara ne nous gênent guère. Bien au contraire.

Autant d’avancées majeures devenus, autant que ça puisse surprendre, des questions secondaires.

| Q. Et, c’est important ?

Jacques Borde. Bigrement, dans la mesure, où la (ou les) donne a passablement changé sur plusieurs de ces fronts oubliés.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. Le principal changement dans ces guerres proches, est sans doute la mort du chef historique du Nirouy-é Ghods4, feu le major-général Qassem Soleimani, sans qui rien ne se faisait au Levant depuis une grosse vingtaine d’années. Proprement shooté par un ou plusieurs drones armés, type MQ-9 Reaper. Mais également des hélicoptères d’assaut AH-64D Apache. Et, très classiquement, à l’aide d’engins air/sol AGM-114K1A Hellfire, le Condottiere de Téhéran, n’avait que peu de chances d’échapper au traquenard.

| Q. Donc quelque-chose d’important ?

Jacques Borde. Oui,

1- du point de vue des États-Unis, nous sommes bien en présence du principal acte militaire à porter au crédit de président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, dans la mesure, où dans l’esprit du commander-in-chief US, il ne s’agissait pas d’un acte de rétorsion – ce qu’a été l’élimination ciblée du primus inter pares de ISIS/DA’ECH, le Calife Rolex Ibrahim5, ne nous trompons pas à ce sujet – mais d’une action préventive, visant à empêcher la perpétration d’actes terroristes visant des cibles américaines. Je parle là, bien sûr, de la version officielle donnée à cette action préventive.
2- Soleimani en tant que n°2 de facto du pouvoir iranien avait un statut protocolaire de quasi chef d’état (traitant avec Moscou, Delhi, Rome, etc.)
3- surtout, Soleimani a longtemps travaillé avec les… Américains en Irak et en Syrie face à Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH), coordonnant même certaines de ses opérations avec l’aviation US.

| Q. Pas un risque tout de même, cette élimination : Soleimani jouait un rôle majeur dans la lutte contre DA’ECH ?

Jacques Borde. Oui, mais justement, avant il y a eu la décapitation de Baghdadi et, encore avant, la perte de ses territoires par DA’ECH. C’est cette quasi-disparition de DA’ECH sur le terrain qui a rendu caducs les arrangements entre le Nirouy-é Ghods6 et les Américains qui, tout simplement, sont passés à autre chose dans leur rôle immuable de faiseurs de pluie en l’Orient compliqué.

Et, c’est bien là où nous sommes bien dans l’action préventive de la part de Trump, car la reductio ad minimo de DA’ECH a fait que, quelque part, cette baisse d’intensité de la dangerosité de DA’ECH, signifiait pour Washington la rupture de l’alliance de facto liant Nirouy-é Ghods-Qassem Soleimani/Washington dans l’éradication de la terreur takfirî.

Comme disait Staline : « Plus d’hommes, plus de problèmes. La mort résout tous les problèmes ». Pas très gentlemen like, je vous l’accorde. Mais c’est aussi comme ça que se fait la vraie géopolitique.

| Q. Pas d’autres raisons ?

Jacques Borde. Si, bien sûr, plein. Qassem Soleimani était en tête de la short list des hommes à abattre pour Washington.

Comme je vous l’ai déjà dit au moment des faits, il s’est agi, à la fois :

1- d’un coup préparé depuis un bon bout de temps. Soleimani n’était pas dans les petits papiers du Pentagone. Et ce depuis un bail. Ou plus exactement les attaques contre l’ambassade des États-Unis (18 avril 1983, 63 morts) et le QG des Marines à Beyrouth (23 octobre 1983, 241 morts).
2- d’un concours de circonstances. D’une « frappe d’opportunité », pour reprendre le terme utilisé par François Clemenceau, sur C-dans-l’air. La volonté du commander-in-chief ne suffisant pas, manquait la « fenêtre d’opportunité », pour frapper
3- donc de sacrés infos obtenues on se ne sait trop comment pour l’instant, qui ont permis la frappe.

À noter qu’au plan militaire, en plus de Qassem Soleimani, les Américains ont également décapité les Hachd al-Cha’abi (PMU)7, tuant dans la même frappe leur chef, Jamal Jafaar Mohammed Ali Āl-Ebrahim, plus connu sous le kunya8 d’Abu Mahdi al-Muhandis, l’ingénieur.

Ensuite, Soleimani agissait beaucoup – beaucoup trop au goût de Trump et, surtout, de son Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo9, ennemi juré de Téhéran – comme l’architecte géopolitique et géostratégique de l’Arc Chî’îte, en Irak.

C’est par lui, et à son initiative, que l’Iran a mis le paquet en Irak au moment où les Unlawful combatants10 de DA’ECH taillaient des croupières aux forces irakiennes sans que les Occidentaux ne bougent le petit doigt.

Et, se pose aujourd’hui, la question centrale du legs de Soleimani en Irak. Assurément, le commander-in-chief Trump, n’a pas frappé au hasard. Après…

[À suivre]

Notes

1 Commandant en chef de l’armée britannique en Amérique du Nord (1778-1782).
2 Nommé commandant en chef en Amérique du Nord en remplacement de James Abercromby.
3 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
4 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, historiquement commandée par feu le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
5 Ou Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri, dit Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi. Il succède en 2010 à Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi à la tête de ISIS/DA’ECH, le 29 juin 2014, premier jour du mois de Ramadan, il se proclame calife de l’État islamique.
6 À noter que l’appellation souvent usité de Sêpah-é Ghods est abusive, bien que rencontrée. Un Sêpah c’est, au sens militaire, un Corps.
7 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire. À composition majoritairement chî’îte, mais pas à 100% comment le soutiennent beaucoup de sources occidentales.
8 Surnom.
9 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement au Congrès et a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
10 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

 

A Propos Jacques Borde

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