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Des Guerres de plus en plus proches !… [2]

| Méditerranée & Levant | Géostratégie | Jacques Borde |

La crise du COVID-19 nous (enfin certains) aura fait oublier l’ensemble des fronts (dits) du djihâd. Ceux-là mèmes qui occupaient l’essentiel des media mainstream dans leur traitement de l’info internationale. Alors, si nous faisions un petit point sur ces menaces qui, in fine, sont toujours présentes & pour certaines ont connu des évolutions pour le moins surprenantes ? Épisode 2.

| Q. Vous parliez du legs de Soleimani : en Irak, je suppose. Qu’entendez-vous par là ?

Jacques Borde. Oui, en Irak. De toute évidence, la double frappe US visait particulièrement l’Irak où les diverses administrations étasuniennes ont toujours été à la peine.

Quelque part, par rapport à l’Arc chî’îte, dont Soleimani était l’architecte, il s’agit d’une tentative de faire rentrer Bagdad, bon gré, mal gré dans les rangs de la sphère d’influence étasunienne. Or, l’obstacle majeur, c’était bien le couple formé par le patron de la Nirouy-é Ghods1, Qassem Soleimani, et son alter ego des Hachd al-Cha’abi (PMU)2, Jamāl Jaʿfar Muḥammad ʿAlīy ʾĀl ʾibrāhīm, l’ingénieur.

En effet, depuis 2003 Qassem Soleimani y avait accompli l’exploit d’y contenir – au sens géostratégique de containment, évidemment – le faiseur de pluie US. Autant politiquement que militairement.

Un travail de fourmi, en fait. En 15 ans, Qassem Soleimani y avait tissé un réseau de référents, alliés, proxys et hommes liges s’étendant aussi bien :

1- à la galaxie des milices.
2- aux forces plus clairement paramilitaires. Des milices sont, certes, des forces paramilitaires, mais les forces paramilitaires ne sont pas toutes nécessairement des milices.
3- aux formations politiques irakiennes.
4- aux institutions du pays.

Rien de bien surprenant à vrai dire, les lecteurs les plus assidus de ce blog auront reconnu là l’essaim relationnel typique de la nébuleuse chî’îte, qu’avait si parfaitement analysé Xavier Raufer, dans son (indispensable, selon moi) livre, La Nébuleuse : le Terrorisme du Moyen-Orient3.

Nébuleuse qui aura permis à Téhéran de s’assurer, en Irak, un niveau de contrôle bien plus élevé et profond que celui dévolu au Hezbollah au Liban.

| Q. Comment ça ?

Jacques Borde. Soleimani a réussi à faire de l’Irak le multiplicateur de la projection de l’Iran dans la région.

Il est donc, géostratiquement parlant, normal que le 3 janvier 2020, ait eu lieu une double décapitation : celle de Qassem Soleimani et d’Abu Mahdi al-Muhandis, qualifié par nos confrères de de la Rivista Italiana Difesa (RID), de « proconsul de Qassem Soleimani en Irak »4.

Hélas pour l’ingénieur, éliminer le premier en épargnant le second n’avait guère eu de sens.

| Q. Bon, alors parlez-nous un peu de l’ingénieur ?

Jacques Borde. Jamāl Jaʿfar Muḥammad ʿAlīy ʾĀl ʾibrāhīm, notre ingénieur, présidait de son vivant aux destinées des Hachd al-Cha’abi (PMU), même s’il n’en était que le vice-président, derrière Faleh al-Fayadh. C’est lui qui, sans surprise, proclamera l’allégeance des PMU à Qassem Soleimani et à la Nirouy-é Ghods. Donc à Téhéran.

Selon les SR de plusieurs pays occidentaux, le 12 décembre 1983, il aurait été impliqué dans les attentats contre les ambassades de France et des États-Unis au Koweït. Il sera contraint de fuir le pays où il avait été rapidement condamné à mort.

En 1987, il est nommé à la tête des Brigades Badr, une milice chî’îte irakienne qui combat dans le camp iranien lors de la Jang-é Tahmîli (guerre imposée)5.

À savoir que les Brigades Badr6 sont la branche armée du Majlis Al-A’ala Al-Islami Al-‘Iraqi (SCIRI)7, formé en 1982.

Évidemment, homme clé du dispositif iranien en Irak, l’ingénieur disposait de sa propre milice (partie prenante des PMU), les Kata’ib Hezbollah8.

Selon Phillip Smyth, spécialiste des groupes armés chî’îtes, al-Muhandis « est le parfait exemple de la manière dont l’Iran a tissé son réseau de lieutenants en Irak. Il est lié à tous les réseaux principaux de l’Iran en Irak. Il n’a aucun équivalent, il est l’incarnation parfaite » de ce rôle écrit pour lui en Iran.

Pour Michael Knights, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, al-Muhandis était « le système nerveux central » des Pâsdâran en Irak. Mais également « l’ennemi invétéré numéro un des États-Unis ».

| Q. Mais si les Américains devaient liquider tous leurs ennemis au Levant…

Jacques Borde. Certes, mais l’ingénieur a aussi été liquidé parce qu’il était l’agrégateur des milices pro-iraniennes à partir de 2014 pour contrer l’avancée d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)9, en Irak.

Mais, en réalité, n’oubliez jamais que tout ceci se passes en l’Orient comlpliqué, Jamāl Jaʿfar Muḥammad ʿAlīy ʾĀl ʾibrāhīm était bien plus que ça :

1- l’homme avait la haute main sur le budget des Hachd al-Cha’abi, soit un pactole estimé à 2 Md$US par an.
2- l’ingénieur se coordonnait directement avec Qassem Soleimani, afin d’appliquer le hidden agenda de Téhéran en Irak.
3- outre l’Irak, c’est donc bien grâce à l’expertise d’à peine quelques hommes, dont au premier rang al-Muhandis, que Téhéran a pu créer ex nihilo son réseau de milices en Syrie.

Et, par là même, d’y sauver la tête du président syrien, le Dr. Bachar el-Assad, auquel le Deep State US et ses liges occidentaux prédisaient un bien sombre avenir.

| Q. Mais, encore une fois, ça n’est pas une prise de risque inutile pour Washington d’avoir fait disparaître deux hommes avec qui les Américains travaillaient ?

Jacques Borde. Il y a toujours du pour et du contre dans ce genre de décision. Parmi les conséquences non souhaitées – et encore – de cette double décapitation est à noter le renforcement, en Syrie, du pouvoir central légitime. Celui de Bachar el-Assad.

| Q. Et, plus précisément, pourquoi décapiter ces deux hommes à ce moment précis ?

Jacques Borde. Là, nous repassons en Irak. Du point de vue du faiseur de pluie US, Soleimani et al-Muhandis, étaient au centre de la paralysie politique de l’Irak qui avait tant affecté les élections de 2014.

De fait, ces deux-là apparaissaient comme les éminces grises de la mouvance politique acquise à Téhéran.

Au passage, autre travers de l’élimination de Soleimani et al-Muhandis, le champ libre laissé ainsi à Muqtadā aṣ-Ṣadr, surtout connu en Occident pour être le guide d’Al-Jayš al-Mahdi10 qui a participé à la guerre civile provoquée par l’attentat contre le sanctuaire chî’îte de Samarra, qui a conduit au nettoyage ethnique et religieux de Bagdad.

| Q. Une personnalité de poids, selon vous ?

Jacques Borde. Oh que oui. Sa réputation sulfureuse est à replacer dans le contexte du moment. Car avant de l’accuser lui et son organisation, il faut prendre en considération ce que faisaient les autres milices chî’îtes, les escadrons de la mort gouvernementaux, Al-Qaïda au Pays des deux fleuves de Zarqaoui. Sans parler des puissances étrangères – États-Unis, Grande-Bretagne et… France – qui jouaient la partition de l’Irak. Ce de toutes les manières possibles.

Muqtadā aṣ-Ṣadr est avant tout un homme politique irakien de premier plan. Dans le panel des références chî’îtes, il est jeune et, surtout, charismatique. Plusieurs observateurs n’ont pas hésiter à voir en lui une sorte de De Gaulle arabe.

Mais par dessus tout, Muqtadā aṣ-Ṣadr est le fils le son père. À savoir du chef religieux assassiné en 1999, le Sayyed Mohammad Mohammad Sādiq as-Sadr.

Ses partisans (fort nombreux en Irak) le tiennent pour un marja, ou marja-é Taqlid, terme signifiant littéralement source d’imitation ou source de tradition, qui désigne un juriste possédant la plus haute autorité dans le Chî’îsme duodécimain.

| Q. C’est important ?

Jacques Borde. Essentiel. Dans le sunnisme, les musulmans suivent la jurisprudence d’une des quatre écoles (Hanafisme, Hanbalisme, Chafi’isme ou Malékisme), les Chî’îtes, eux, doivent se référer à une autorité vivante ou dont ils ont au moins été les contemporains.

Certes, Muqtadā aṣ-Ṣadr n’est pas suffisamment capé pour prétendre au titre accordé (pas par ses adversaire, évidemment), à feu son père, mais il reste le chef de file d’une auguste lignée en l’Irak chî’îte.

| Q. Et votre Muqtadā aṣ-Ṣadr, il ne risque pas une fin aussi brutale que Soleimani et al-Muhandis ?

Jacques Borde. En l’Orient compliqué, tout est toujours possible. Y compris la rencontre opportune avec une volée de Hellfire. Mais, au vu et au su des manifestations monstres provoquées par la décapitation de Soleimani et Al-Muhandis, cela semble difficile.

On ne tue le fils d’un Sayyed comme ça. Enfin, normalement.

[À suivre]

Notes

1 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
2 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire. À composition majoritairement chî’îte, mais pas à 100% comment le soutiennent beaucoup de sources occidentales.
3 Publié aux Éditions Fayard, 404 p., 1987.
4 RID (février 2020).
5 Nom officiel de la Guerre Iran-Irak en Iran.
6 Devenu la Munaẓẓama Badr ou Organisation Badr.
7 Ou Supreme Council for Islamic Revolution in Iraq.
8 Ou Brigades du Parti de Dieu.
9 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
10 Ou Armée du Mahdi.

 

A Propos Jacques Borde

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