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Des Guerres de plus en plus proches !… [3]

| Méditerranée & Levant | Géostratégie | Jacques Borde |

La crise du COVID-19 nous (enfin certains) aura fait oublier l’ensemble des fronts (dits) du djihâd. Ceux-là mèmes qui occupaient l’essentiel des media mainstream dans leur traitement de l’info internationale. Alors, si nous faisions un petit point sur ces menaces qui, in fine, sont toujours présentes & pour certaines ont connu des évolutions pour le moins surprenantes ? Épisode 3.

| Q. Vous avez été surpris par l’impact de la mort de Soleimani et Al-Muhandis sur les populations tant iranienne qu’irakienne ?

Jacques Borde. Un peu tout de même, mais pas tant que ça : la popularité de ces deux chefs était réelle, et pas seulement dans le sud chî’îte, que je connais (restons modeste) un peu.

Outre que Soleimani et Al-Muhandis, par leur action, ont très certainement sauvé l’Irak de la submersion nazislamiste takfirî, le premier, Soleimani donc, avait été qualifié (un an avant sa mort, je crois) de « martyr vivant »1 par le Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî2. Ce qui avait fait bondir quelques vieilles barbes de Qom.

Pour revenir à Muqtadā aṣ-Ṣadr, je pense qu’il aura un rôle politique accru dans l’Irak post-Soleimani qui se dessine. Mais, là je voudrais souligner – cela va en surprendre quelques-uns – la précision d’orfèvre du coup tenté par Donald J. Teflon Trump.

| Q. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. En fait les élections irakiennes ayant déjà eu lieu, Trump et le US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo3, se donnent du temps. Tout en ayant passablement éclairci, de leur point de vue, le paysage. Une prise de risque limitée, en fait.

| Q. Vous trouvez vraiment que Trump et Pompeo ont marqué des points ?

Jacques Borde. Écoutez, au vu des résultats actuels, oui.

1- Washington a retiré du paysage politico-militaire irakien deux de ses principaux adversaires et obstacles à la politique US dans la région.
2- la quarantaine de deuil pour Soleimani et Al-Muhandis a bien pris fin sans que rien de fâcheux ne se passe. Aucune représaille à ce jour.

A contrario, c’est même Trump qui vient de monter encore en gamme, en demandant à Navy d’envoyer par le fond tout bâtiment iranien représentant une menace. Cf. « J’ai demandé à la marine américaine de tirer et de détruire tout bateau militaire iranien s’il harcelait nos navires en mer »4, a ainsi averti Donald J. Trump, le 22 avril 2020 sur Twitter.

| Q. Et, revenons à l’Irak : à moyen terme, vous vous attendez à quoi ?

Jacques Borde. Là, c’est autre chose. Se posent, d’ores et déjà, plusieurs questions :

1- qui va désormais gérer le colossal budget des Hachd al-Chaabi (PMU)5, les fameux 2 Md$US annuels ?
2- qui va, maintenant, prendre le contrôle durable de ces mêmes Hachd al-Chaabi ?
3- compte tenu de la disparition de Soleimani et al-Muhandis, ce budget – cadeau (sic) de Téhéran – sera-t-il, à l’avenir aussi important que précédemment ?

Plus globalement, passé le moment de sidération, quid de la cohésion de la nébuleuse pro-iranienne en Irak, désormais privée de ses chefs historiques ?

| Q. Le pactole en question pourrait changer de mains ?

Jacques Borde. Peu probable, en fait. La chaine de commandement des Hachd al-Chaabi (PMU) et de la nébuleuse des milices pro-iraniennes reste toujours contrôlée par les référents de Téhéran.

Ainsi, Husayn Falih ‘Aziz al-Lami, plus connu sous son nom de guerre Abu Zaynab al-Lami, qui préside le Directoire central de la sécurité des PMU – qui sous ce vocable abscons est l’organe exécutif des des Hachd al-Chaabi – a fait toute sa carrière dans les pas de l’ingénieur. L’homme paraît le mieux placé pour prendre la suite de son mentor à la tête des PMU.

Si la structure bouge assez peu, elle gardera le contrôle de ses fonds et de ses moyens militaires. Sur ce point, rappelons que toutes les tentatives de Bagdad de faire passer les Hachd al-Chaabi sous son autorité ont échoué. En revanche, à de nombreuses reprises, les forces occidentales n’ont pas hésité à s’en prendre directement aux PMU. Y compris par le biais de frappes aériennes.

Le seul vrai souci d’al-Lami c’est que le bonhomme figure lui aussi sur la liste noire des ennemis de l’Amérique.

Or, si les États-Unis ont toujours gardé une certaine retenue vis-à-vis de Muqtadā aṣ-Ṣadr, en dépit de son rôle à la tête d’Al-Jayš al-Mahdi6, ils n’hésiteront pas à réserver à al-Lami, la potion amère servie à Soleimani et Al-Muhandis.

| Q. C’est un dur ?

Jacques Borde. Oui, si vous voulez. Al-lami aura eu la main très lourde dans la gestion de certaines manifestations d’opposants à la ligne pro-Téhéran.

Par ailleurs, son nom de guerre, Abu Zaynab, est révélateur de sa fermeté idéologique. Il est une références directe à Zaynab (fille d’Ali et de Fatima), la sœur de Abû ʿAbd Allah al-Husayn ben ʿAlî îbn Abî Tâlib, dit Sayyîd ach-Shuhâdâ7, mort le 10 octobre 680 lors de la Bataille de Kerbala. Zaynab est donc particulièrement ventrée par les Chî’îtes, qui la tiennent pour une des femmes les plus honorables du Panthéon musulman.

Sa tombe se trouve à l’intérieur de la Mosquée Sayyida Zeinab dans la banlieue sud de Damas ; les menaces répétées des hordes takfirî sur ce site qui abrite son mausolée, furent un des plus gros facteurs de l’engagement des Chî’îtes irakiens à aller se battre aux côtés de leurs frères syriens et un des éléments déclencheurs à leur action pour nombre d’entre eux.

Pour ceux que ça intéresse, la mosquée abrite aussi la sépulture d’Alî Sharî’atî. Un des plus grands penseurs chî’îtes.

| Q. Mais le point fort des PMU, ça n’est pas leur nombre ?

Jacques Borde. Si. Effectivement, on parle à leur égard de 150.000 mobilisés. Peu ou prou la taille de certaines armées de terre.

Mais, ajoutons que les Hachd al-Chaabi (PMU) ont l’expertise d’à peu près tout l’attirail des armées conventionnelles de la région : chars de combat, dont des T-72 et des T-90 ; véhicules blindés type BMP, MRAP, Humvee, etc. ; des batteries de sol/air variés.

Et même mieux…

| Q. De quoi parlez-vous ?

Jacques Borde. Lorsque des missiles de croisières de type Soumar8 ont été tirés en direction de l’Arabie Séoudite à partir de zones contrôlées par les PMU, rien n’a permis de valider l’hypothèse que seuls des personnels iraniens aient été impliqués. Mème si c’est du domaine des possibilités.

| Q. On est certain qu’il s’agissait bien de Soumar ?

Jacques Borde. Là, oui. Les débris ont parlé. Il est possible que les PMU disposent également de Quds-1. À peu près la même came, si vous me passez l’expression.

| Q. Une montée qualitative le Soumar ?

Jacques Borde. Oui,tout à fait, le Soumar, dans sa version iranienne, a été conçu comme un possible vecteur nucléaire pour équiper les forces iraniennes. Là, est rappelé à l’ensemble des acteurs du Grand jeu que l’Iran, privé des apports du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)9 abandonné par les Américains, n’est pas dépourvu d’arguments (sic). Et de personnels à même de s’exprimer (sic). Y compris en… Irak.

À bon entendeur. Sans parler de matériels plus récents.

| Q. Lesquels ?

Jacques Borde. Là, nous sommes dans le champ lexical de la tension dialectique entre Washington et Téhéran. Donc, on parle et affirme beaucoup. On bluffe donc souvent.

Mais, je me permets, ici, de rappeler que l’ex-ministre iranien de la Défense, le brigadier-général Hossein Dehghan, avait indiqué, il y a un petit moment déjà, que le système iranien de défense anti-aérienne, la DCA comme on disait avant, allait être équipé de S-300.

« J’informe notre peuple que (…), nous sommes en possession du système stratégique S-300 » et qu’il « est au service de notre force anti-aérienne », avait déclaré Dehghan.

Une partie des équipements du système anti-missiles S-300, notamment des tubes de missiles et le système radar, avait même été révélé au public, le 17 avril 2019, lors d’un défilé militaire dans le sud de Téhéran. Après…

Le général Dehghan avait également annoncé « l’entrée en production cette année du système anti-aérien iranien Bavar 373, capable de détruire des missiles de croisière, des drones, des avions de combats et des missiles balistiques (…). Ce système longue portée est capable de détruire plusieurs cibles à la fois ». Et, « Aujourd’hui, nous sommes capables de produire des systèmes anti-aériens, d’artillerie et des missiles sans l’aide des autres et nous allons continuer dans cette voie à l’avenir », avait encore déclaré Dehghan.

| Q. Dites-moi, à part Lami, il y d’autres personnalités intéressantes au sein des Hachd al-Chaabi ?

Jacques Borde. Bien sûr, citons déjà Shibl al-Zaydi, le secrétaire-général des Kataʾib al-ʾImām ʿAlīy10, un ancien chef militaire d’Al-Jayš al-Mahdi. À noter qu’à partir de décembre 2014, les Brigades de l’imam Ali ont intégré un bataillon chrétien, les Kataʾib Rouh ʿAllah Issa Ibn Miriam11.

En fait, on ne manque pas de chefs autour des PMU.

| Q. Une source de tension, peut-être. Gênant pour Téhéran ?

Jacques Borde. Il semble que non. Car même s’il devait se produire quelques frottements entre la vieille garde et les jeune loups, au sein des Hachd al-Chaabi, celui (ou ceux) qui l’emporterait resterait, de toute façon, un référent de Téhéran.

| Q. In fine, était-il si utile que ça de liquider Soleimani et Al-Muhandis ?

Jacques Borde. Du point de vue américain, indubitablement oui. Qassem Soleimani était un acteur majeur de cette pièce de l’échiquier que nous appelons Arc Chî’îte. La question est donc bien de savoir à quelle vitesse cette subtile machine – et au tout premier d’icelle, la Nirouy-é Ghods12 – saura se remettre du choc causé le 3 janvier 2020. La seule inconnue, en Irak, est comment réagira à ce vide la kyrielle de chefs de milices qui, jusqu’alors liaient leur allégeance à la personnalité du Condottiere de Téhéran ?

Mais les Iraniens auront très vite réagi en désignant pour succéder à Soleimani, Ismaël Qaani. À la fois son bras droit, mais aussi un des officiers supérieurs les plus capés des Pâsdâran. Et lui aussi dans la ligne de mire des Américains : depuis le 27 mars 2012, Qaani figure en bonne place sur la liste des personnes faisant l’objet d’un gel de leurs actifs et d’une interdiction de transactions avec des entités américaines par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC)13 du US Department of the Treasury14.

Selon Ali Alfoneh, chercheur à The Arab Gulf States Institute, si « Soleimani émerge rapidement comme un chef charismatique (…). Qaani semble plus cantonné à des tâches quotidiennes administratives et bureaucratiques ». Cependant il partageait avec Soleimani une grande « capacité d’improvisation dans les opérations militaires », à laquelle il convient d’ajouter « le courage de remettre en question la sagesse des décisions prises par ses supérieurs ».

Au plan strictement militaire, Ismaël Qaani, a commandé les divisions Nasr-5 et Imam Reza-21 des Pâsdâran et a, notamment, contribué à la conquête de la Péninsule de Fao, à la libération de Mehran, à la prise de Chelemtche et aux opérations conduites à Kerbala.  En Syrie, il a notamment contribué à la formation de la Liwā’ al-Fāṭamiyūn15, constituée d’Hazaras afghans.

La relève est donc assurée. Reste à Ismaël Qaani à se tenir à bonne distance des drones tueurs de Washington. Ce qui est, je vous l’accorde, une toute autre affaire.

Notes

1 Terminologie dont, ce me semble, je n’avais jamais entendu parler auparavant.
2 Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).
3 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement au Congrès et a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
4 En anglais : « I have instructed the United States Navy to shoot down and destroy any and all Iranian gunboats if they harass our ships at sea ».
5 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire. À composition majoritairement chî’îte, mais pas à 100% comment le soutiennent beaucoup de sources occidentales.
6 Ou Armée du Mahdi.
7 Le Prince des martyrs.
8 Un dérivé du Kh-55 russe. Vendus à l’Iran par l’Ukraine in 2005.
9 En français Plan d’action global commun (PAGC), l’accord 5+1 sur le nucléaire iranien.
10 Ou Brigades de l’imam Ali.
11 Ou Bataillons de l’Esprit de Dieu & de Jésus fils de Marie.
12 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
13 Ou Bureau du contrôle des actifs étrangers.
14 Ou Département du Trésor américain.
15 Ou Division des Fatimides.

 

A Propos Jacques Borde

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