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F-104, F-4E, F/A 18 : 2020, Berlin toujours à la ramasse !…

| Allemagne | Défense | Questions à Jacques Borde |

Rien n’y fait : le pays de Goethe & de Kant – à moins qu’il ne soit devenu celui du Cumhurbaşkanı1 Erdoğan, j’avoue qu’on s’y perd parfois – toujours prêt à donner des leçons à autrui en matière de tropisme européen (ou plutôt… européiste), est de plus en plus à la ramasse. En matière de Défense, je veux dire. Après ses mythiques, mais totalement dépassés, chars Leopard explosant comme des boites de conserve avariées aux moindre tir d’antichar (bien souvent made in Russia), Berlin & son industrie d’armement se retrouvent aujourd’hui infoutus de répondre aux exigences de leur propre Bundesluftwaffe & ont dû se réduire à passer commande auprès de l’Oncle Sam, d’une bonne cinquantaine de Super Hornet de Boeing. Du coup, c’est le père Kurt Tank qui a dû se retourner dans sa tombe ! Bon que les inquiets se rassurent le Super Hornet est, en l’espèce, un excellent choix !

| Q. Affligeant et surprenant ce choix de Berlin en faveur du Super Hornet US, non ?

Jacques Borde. Affligeant, oui et non. D’un point de vue strictement technique, le Super Hornet est, en l’espèce, un excellent choix, pour ce genre de mission. Surprenant, pas tant que ça, l’Allemand est un vieux client de l’industrie aéronautique US.

Affligeant, en fait parce que, depuis une bonne quinzaine d’année, les diverses administrations berlinoises se la jouaient donneuses de leçons en matière d’équipements militaires. Sur ce thème, parfaitement faux-cul et typique du Bochistan merkelien (sic)2, se rappeler la soupe à la grimace faite à Varsovie lors de l’achat par la Pologne d’appareils de chez Boeing, justement3.

| Q. Cet achat allemand controversé : c’est un peu, qu’on le veuille ou non, un état des lieux d’un Nouveau monde plutôt ancien ? On avance ou on recule ?

Jacques Borde. Les deux, en fait.

Question recul, on aura vu l’Allemagne merkelienne, guère avare de leçons en matière de rigueurs européennes renouer avec le passé en refusant d’acquérir un appareil de combat que, comble du comble, elle fabrique elle-même, l’Eurofighter Typhoon, pour prendre du Super Hornet et Growler, tous deux made in USA.

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Des tas de raisons que nous allons examiner. Mais, il faut aussi voir que la Bundesluftwaffe, c’est aussi un grand mythe :

1- sur les 216 Typhoon et Tornado en parc, seuls 69 sont en état de voler.
2- sur les 5 A400M Atlas, un seul est en état de voler.
3- sur les 30 C-160 Transall, seuls 19 sont en état de voler. Et pourtant le Transall, c’est du solide.

Ensuite, ce à quoi nous assistons c’est le retour à des pratiques d’achat de l’ancien monde :

Republic F-84F Thunderstreak.
– Canadair Sabre CL-13 Mk.6.
– 916 F-104 (soit 749 R/F-104G, 137 TF-104G et 30 F-104F).

Berlin a toujours été un client historique de l’Oncle Sam pour doter ses pilotes. Au moins avec le couple Super Hornet / Growler, les Allemands auront des appareils opérationnels.

| Q. Mais un recul aussi ?

Jacques Borde. Oui. Il fallait à Berlin des appareils plus récents pour remplacer sa flotte vieillissante d’avions d’armes Tornado IDS. La flotte à remplacer comptant 93 appareils au total. En 2017, le F-35A Lightning II américain semblait bien placé pour l’emporter, mais il a finalement été écarté. Une sage décision à mon avis.

La Bundesminister der Verteidigung (BMVg)4, Annegret Kramp-Karrenbauer, a confirmé que l’Allemagne prévoyait désormais l’achat de :

1- 93 avions européens Eurofighter.
2- et 45 F-18 américains.

Plus précisément : 30 F/A-18E/F Advanced Super Hornet pour les frappes tactiques nucléaires et 15 EA-18G Growler de guerre électronique.

| Q. Le Growler ?

Jacques Borde. Le Boeing EA-18G Growler est un appareil de guerre électronique dérivé du F/A-18F Super Hornet, plus précisément à partir d’une cellule du biplace F/A-18F Block II Super Hornet. Il a été conçu pour remplacer les Grumman EA-6 Prowler (modèle B) en service dans la Navy. Les capacités de guerre électronique sont principalement fournies par Northrop Grumman. Il n’est pas certain, en dépit des rodomontades de la concurrence (Dassault, notamment), qu’il existe un autre appareil pour mener à bien, et aussi bien, ce type de mission que le EA-18G Growler.

| Q. Et, cet achat soudain ne fait pas grincer quelques dents ?

Jacques Borde. Si. L’affaire fait polémique au sein du gouvernement allemand.

En fait, en un mot comme en cent, la Bundeskanzlerin5 Angela D. Merkel, avec ses F/A-18, continuera à jouer la petite télégraphiste nucléaire pour le compte de l’hêgêmon thalassocratique étasunien. Pas vraiment une surprise, mais agaçant pour celle qui se prend pour la patronne de l’Europe.

| Q. Avec un coût ?

Jacques Borde. Oui, élevé à tous les points de vue.
Car, la solution américaine sera lourde sur les plans financier, diplomatique, industriel, et de ce fait, pèsera beaucoup plus lourd que la décision d’acheter uniquement de l’Eurofighter européen.
Jusqu’à présent ce rôle ingrat de camionneur nuke (sic) de l’Oncle Sam état dévolu au Panavia Tornado.

En 2015, la Bundesluftwaffe comptait dans son inventaire un total de 29 Tornado ECR et de 94 Tornado IDS. Fin 2016, 85 étaient toujours en ligne. Le retrait du service des derniers Tornado allemands n’est pas prévu avant 2040.

| Q. Donc, les Allemands ont des armes nucléaires ?

Jacques Borde. Oui, mais pas les leurs, en fait. La dimension dissuasion nucléaire du dossier mérite explication.

L’une des missions des Tornado IDS de la Bundesluftwaffe était d’emporter des bombes nucléaires américaines B-616, stockées en Allemagne sur la base aérienne de Büchel, dans le cadre du rôle nucléaire dévolu à l’OTAN.

Le binôme F/A-18 Super Hornet / EA-18G Growler reprend tout simplement ce rôle.

Ces Tornado sont ceux du Taktisches Luftwaffengeschwader 33 (TaktLwG 33), anciennement Jagdbombergeschwader 33. L’unité est installée sur la base de Büchel depuis octobre 1957 : la seule de la Bundesluftwaffe à avoir une capacité de frappe nucléaire.

A Büchel, 44 bombes de type B-61 peuvent être stockées, il y en aurait une vingtaine actuellement.

| Q. Diriez-vous que cette décision constitue une rupture, un appareil européen, le Tornado, étant remplacé par un avion américain ?

Jacques Borde. Je parlerai plutôt d’un retour au statu quo ante. Dès sa naissance, la Bundesluftwaffe a fait le choix d’appareils US.

Toutefois, cette décision de remplacer les anciens Tornado IDS de la Bundesluftwaffe (développé par l’Italie, le Royaume-Uni et l’Allemagne et mis en service dans les années 1980) est très révélatrice des profondes et réelles tendances de l’État allemand.

La décision d’acheter à Boeing 45 F-18 (30 Super Hornet Block III et 15 Growler), via le système Foreign Military Sales (FMS) qui est un contrat d’État à État, témoigne de la volonté de Berlin de rester collé comme un oursin à son rocher, y compris au détriment des accords de coalition CDU/SPD, à une mission stratégique de l’Alliance atlantique.

Donc de se soumettre au faiseur de pluie de l’OTAN : Washington.

| Q. Mais, ça ne fait pas beaucoup d’appareils différents pour les ailles allemandes ?

Jacques Borde. Si, justement. Berlin va se retrouver avec quatre types d’appareils différents :

1- F/A-18 Super Hornet.
2- EA-18G Growler, mais le premier ne va pas sans le second
2- EF-2000 Typhon Tranche 3.
2- EF-2000 Typhon Tranche 4.

Ce, notamment, pour une mission nucléaire non-permanente, sur décision unilatérale des États-Unis qui décideront, bien évidemment, de l’opportunité, du tempo et la teneur en mégatonnes. Et dont ils assumeraient le commandement plein et entier. Les appareils allemands jouant à cette affaire, je le répète, le rôle ingrat de petits télégraphistes nucléaires de l’hêgêmon thalassocratique étasunien.

Techniquement, les ogives nucléaires stockées à Büchel sont sous l’autorité du 817th Munitions Support Squadron. Unité 100% américaine.

Par comparaison, la France n’aura besoin d’aligner qu’un seul modèle d’appareil pour assurer en toutes circonstances la pérennité de sa dissuasion. 100% nationale elle, du moins jusqu’à présent.

| Q. Lequel ?

Jacques Borde. Le Rafale des Forces aériennes stratégiques (FAS) et de la Force aéronavale nucléaire (FANU)7. Les Mirage 2000N appartiennent déjà au passé.

En tout cas, cette décision allemande prouve, une fois de plus, que l’Europe de la Défense est de l’esbroufe, du vent, du baratin. Les Nations souveraines doivent à tout prix se cramponner à leurs pouvoirs régaliens. La grave crise sanitaire que nous vivons en ce moment, en est une autre preuve.

| Q. Mais était-il nécessaire de se coucher ainsi devant Washington ?

Jacques Borde. Techniquement, oui. Car en effet, aucun des appareils actuellement en dotation au sein de la Bundesluftwaffe n’a été certifié pour cette mission et conçu pour pouvoir emporter la dernière version de la bombe B-61. Or ça, l’administration Trump a clairement fait savoir que l’obtention de la certification serait bien plus rapide sur F-18 que sur Eurofighter.

End of the game, Fraü Merkel !

Pour finir, les partisans du F-35A, font grise mine. Ils estiment qu’une prise en compte de la furtivité pour un appareil de pénétration tactique aurait dû conduire Berlin à se doter du F-35A Lightning II. Un choix qui a été écarté par l’Allemagne, notamment pour des raisons financières à l’époque. Or, même si le binôme F/A-18 Super Hornet / EA-18G Growler est moins cher que le F-35A Lightning II, la facture va quand même être salée pour le contribuable allemand.

Ach : Kant on aimeu, on ne Komptier pas !

Notes

1 Ou Président de la République de Turquie.
2 Jusqu’à Helmut Kohl, l’Allemagne.
3 Des F-16C Block 52+ et F-16D Block 52+.
4 Ou ministre allemand de la Défense.
5 Chancelière fédérale.
6 Seule arme nucléaire tactique de l’arsenal US. Sa puissance est variable, allant de 0,3 kt (tactique) à plus de 100 kt (stratégique). Sa puissance maximale est de 340 kt. Le nouveau modèle B-61 12 a été classé selon ses caractéristiques comme tactique et stratégique.
7 La France qui dispose également des Forces océaniques stratégiques (FOST) et leurs Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE).

 

A Propos Jacques Borde

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