lundi , 23 octobre 2017
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Levallois-Perret : l’après De Villiers frappe à nos portes

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Même si beaucoup ont fait mine de l’oublier, l’affaire (dite) De Villiers n’était pas un remake de la byzantine dispute sur le sexe des anges, mais bien le questionnement, ô combien d’actualité, par son chef d’une réalité bien prenante : celle de l’engagement au quotidien des soldats placés sous son commandement. Il n’aura pas fallu longtemps pour que les agents dormants de la doxa takfirî viennent nous en rappeler les rigueurs & l’acuité…

« … C’est très simple. C’est l’effet du paratonnerre qui attire la foudre. Ils patrouillent comme des troufions devant la gare Montparnasse. Ils sont bien visibles. Ils sont donc devenus des cibles privilégiées pour tous les illuminés de DA’ECH et ceux prennent le chemin de leur idéologie ».
Général (2S) Vincent Desportes.

| Q. Que vous inspire l’attaque de militaires de l’opération Sentinelle, mercredi 9 août 2017 à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Opération terroriste qui a fait six blessés dont deux dans un état grave ?

Jacques Borde. Rien de bien particulièrement nouveau hélas ! Si ce n’est la mollesse (sic) se dégageant des réactions officielles. Notamment, celle, quasiment psychédélique, de la Préfecture de police des Hauts-de-Seine qui, au moment des faits, se bornera à évoquer, je cite, un « acte a priori volontaire ».

Apprécions le nouveau concept métaphysique à la mode (préfectorale) : le terrorisme qui, par là, pourrait être involontaire !

J’avoue attendre, avec impatience, des attentats terroristes :

1- par désœuvrement ;
2- par inattention ;
3- par distraction.

Pas très churchillien comme réaction, en tout cas.
Idem pour le président Macron, qu’on a connu plus réactif lorsqu’il se sentait visé par les remarques (de bons sens) de son chef d’État-major des armées (CEMA), Pierre de Villiers…

| Q. Vous trouvez que le chef de l’État a loupé son affaire ?

Jacques Borde. Disons qu’en matière de patriotisme, il nous aura laissé sur notre faim en ne publiant sur son compte Twitter qu’un court un message de soutien aux militaires blessés. En fait, pour être précis, Emmanuel Macron a mis 12 heures et 40 minutes pour leur accorder sa laconique attention.

| Q. Qu’aurait-il pu faire ?

Jacques Borde. La même chose que les ministres de l’Intérieur et de la Défense, Gérard Collomb et Florence Parly, qui, eux, se sont rendus à l’Hôpital d’instruction des armées Bégin, voir les blessés.
Rappelons que, depuis janvier 2015, la France est visée par une vague d’attentats takfirî qui a fait au total 239 morts, beaucoup ciblant spécifiquement les forces de l’ordre, sur des sites emblématiques.

| Q. Vous parleriez donc d’une forme de routine de la terreur ?

Jacques Borde. Non, c’est pire. Ce à quoi nous avons assisté à Levallois-Perret1, c’est à une montée aux extrêmes, au sens clausewitzien du terme.

Là, le terroriste takfirî a franchi une étape supplémentaire dans le cycle de la terreur…

| Q. Laquelle ?

Jacques Borde. Le fait que, comme l’a indiqué Patrick Balkany sur BFMTV, l’attaque « s’est passé dans une voie en cul-de-sac DEVANT le casernement des militaires ».

Les moyens en moins, nous sommes plus dans le type d’attaques asymétriques qu’ont connu les forces occidentales en Irak ou en Afghanistan : une frappe directe visant un site militaire. Identifié et visé comme tel.

| Q. Et, plus globalement, cela a-t-il une signification particulière ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait. Cela signifie l‘inadéquation profonde de nos modi operandi en la matière. En effet, non seulement Sentinelle n’a, à proprement parler, empêché aucun attentat terroriste, mais, tout au contraire :

1- a prouvé l’inadaptation de la troupe, réduite à des postures statiques au détriment de la traque des combattants takfirî, à répondre aux risques terroristes (Bataclan, Hyper Casher, etc.). Au Bataclan, les militaires à proximité refusant même d’engager l’ennemi. À Levallois-Perret, le véhicule visant expressément une base-arrière du dispositif Sentinelle, parlons comme les militaires, a pu se replier son opération commando accomplie ;
2- évidence qui saute aux yeux : les militaires de Sentinelle – sorte de tartines de miel posées à bonne vue des plantigrades djihâdistes, si vous me permettez cette image zoologique – ne dissuadent plus guère les adeptes de doxa takfirî, ils les attirent carrément.

| Q. Mais, vous ne pouvez pas dire que nos militaires n’empêchent pas le terrorisme ?

Jacques Borde. Si, justement. Je crois d’ailleurs que des voix comme celle de Michel Goya, le général Desportes et de plus en plus de militaires du rang, ont amplement, et mieux que moi, souligné l’ambiguïté même de Sentinelle .

Majoritairement, Sentinelle n’a préventivement (le propos initial du dispositif) empêché aucune frappe majeure d‘Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)2, sur notre sol. Ceux de nos militaires qui ont, toujours courageusement, neutralisé des terroristes takfirî ont, à 90%, été confrontés à des proxies de DA’ECH venant à leur contact et les visant spécifiquement.

Désolé où est la dissuasion ?

Quelque part, ce qu’a le plus réussi Sentinelle, c’est de multiplier les cibles potentielles sur notre sol.

Il va sans dire que nos militaires du rang ne portent aucune espèce de responsabilité en cette affaire. Les responsables sont nos politiques. Ne serait-ce que parce que sur le sol national, notre comportement et notre discours ne sont toujours pas ceux d’un pays en guerre…

| Q. Mais, l’armée est-elle adaptée, structurellement et opérationnellement, à ce genre de situation ?

Jacques Borde. En tant qu’outil ? Oui, bien sûr. Une armée peut parfaitement gérer des opérations de sécurité intérieure. Deux exemples, si vous le voulez bien :

1- la Bataille d’Alger (janvier à octobre 1957), gagnée au plan militaire par la 10e Division parachutiste du général Jacques Massu.
2- la reprise en main de la Nouvelle-Orléans, après Katrina (2005).

À cette égard, je vous rappelle que les techniques de l’US Army en matière de guerre contre-insurrectionnelle et/ou asymétrique sont très largement d‘inspiration française. David Galula3 notamment.

Ceci posé, Sentinelle et Vigipirate ont perdu tout effet de dissuasion, ceux qui devaient au départ intimider sont ceux que l’on attaque.

Nous devons donc revoir l’organisation de ces opérations. Voire leur remplacement par d’autres formes de réponse armée.

L’étonnant est que nous disposons des outils de réflexion et de pensée militaires pour y arriver. Je pense notamment au Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), qui fut commandé par le général (2S) Vincent Desportes4.

Donc, si l’on résume :

1- l’esprit analytique et la pensée stratégique sont bien là ;
2- les hommes aussi ;
3- les matériels beaucoup moins, mais les hommes sauront faire avec.

Manque, et c’est bien là le problème, le déclic politique.

| Q. Et pour les suites immédiates ?

Jacques Borde. La routine, comme d’hab : la Section antiterroriste du Parquet de Paris s’est saisie des faits et a ouvert une enquête en flagrance des chefs de « tentative d’assassinats sur personnes dépositaires de l’autorité publique en lien avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Les investigations ont été confiée à la police judiciaire (DRPJ) de Paris, à la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) ainsi qu’à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).

Que dire d’autre…

| Q. Et, la France est particulièrement visée ?

Jacques Borde. Par, la terreur takfirî ? Oui, tout à fait.

C’est, en tout cas, ce qu’a démontré un récente enquête du Centre d’analyse du terrorisme (CAT) basée sur les 139 attentats ou projet d’attentats recensés depuis 2013 en Europe, Amérique et Australie,

Trente-huit (38) attentats, 9 tentatives d’attentats et 92 projets avortés, soit 139 événements terroristes ont été décortiqués par le (CAT). Or que nous apprend précisément cette étude ? Que « La France est le pays le plus visé par le terrorisme islamiste, devant les États-Unis, l’Allemagne, l’Australie et le Royaume-Uni ». En quatre ans, la France des droits de l’Homme (sic) et du vivre ensemble (sic) a cumulé 10 attentats, 4 tentatives et 28 projets d’attentats, soit 30% de la totalité des actes terroristes commis dans les pays occidentaux. Seuls les pays du Levant – à l’exception d’Israël, qui certes à une praxis plus musclée que la notre pour juguler le terrorisme – nous coiffent au poteau…

| Q. Peut-on établir une corrélation aussi directe que vous le supposez entre la commission des attentats et DA’ECH ?

Jacques Borde. Oui, comme l’a noté le CAT, « le 22 septembre 2014, le porte-parole de l’État islamique, Abu Mohammed Al-Adnani appelait ouvertement les partisans du califat à mener des attaques contre les pays occidentaux. Or, cette année-là, 10 des 19 attentats et projets d’attentats recensés sont survenus postérieurement au message d’Al-Adnani ».

Et puis je vous rappellerai deux choses :

1- la plupart du temps, les auteurs de ces actes clament eux-mêmes, et sans qu’on les y force, leur attachement idéologique à la doxa takfirî ;
2- Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH), ou Al-Qaïda, en revendiquent bien par paternité.

Que vous faut-il de plus ? Quant à la réponse des autorités, la simple réorganisation du dispositif, si elle soulage un peu les militaires, elle ne change rien quant au fond : le syndrome du pot de miel n’a pas été résolu…

Notes

1 Où se trouve également le siège de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).
2 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
3 David Galula (1919- 11 mai 1967), officier et penseur militaire français, théoricien de la contre-insurrection. De retour d’Algérie où il a participé aux opérations militaires françaises, Galula s’installe aux États-Unis où il théorise une approche renouvelée de la contre-insurrection. Les travaux ont fortement influencé la communauté militaire américaine qui considère l’officier comme le principal stratège français du XXe siècle. « Le Clausewitz de la contre-insurrection », selon le général (CR) David King Petraeus. Galula est d’ailleurs l’une des trois références mentionnées dans le manuel de contre-insurrection de l’armée américaine, Headquarter Department of the Army, FM3-24 MCWP 3-33.5: Insurgencies & countering insurgencies (mai 2014).
4 Ex-patron du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l’École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences P.o Paris, diplômé de l’United States Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).

 

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