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Turcs en Méditerranée : Qui est Charybde ? Qui est Scylla ? [1]

| Turquie  / Libye  | Géostratégie | Jacques Borde |

Paris s’étonne, assez stupidement faut-il, objectivement, le reconnaître, que l’un de ses navires de guerre, le Courbet, se soit fait accrocher & illuminer par le système de tir d’une frégate turque. Avec pour seule réaction d’aller cafter auprès de l’…OTAN qui, bien sûr, n’en a eu cure. Autrement dit, c’est la TDK & non la Royale qui applique sa politique de la canonnière au beau milieu de la Méditerranée. À force de se coucher ainsi devant le Turc, le régime de Paris pourrait tout autant refiler à Ankara son Charles-de-Gaulle que la Sublime porte rebaptiserait aussi sec Mustafa-Kémal. Plus sérieusement, jusqu’où s’abaissera Paris pour ne pas affronter les ambitions d’un Reccep Tayyip Erdoğan au mieux de sa forme & de ses provocations ? Épisode 1.

« Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grand carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave ».
Marc Bloch, L’Étrange Défaite (1990), p. 66.

| Q. Mais, à quel jeu joue la Turquie en Méditerranée ?

Jacques Borde. Au sien, tout simplement, inutile de chercher midi à 14 heures. Elle s’installe, grignote le terrain face à des Européens, à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’Européistes qui (n’ayons pas peur des mots) n’ont rien dans la culotte et se font pipi dessus à l’idée de tenir tête à qui que ce soit, préférant courber l’échine à chaque coup de poing sur la table du maître du Bosphore.

Tranquille-comme-Baptiste, Ankara joue donc sa partition en Libye. Et n’a eu de cesse, dans un premier temps d’y projeter miliciens et proxys pro-turcs de Syrie pour combattre les forces du maréchal Ḫalīfa Bilqāsim Ḥaftar1. Ceci avec pas mal de succès.

| Q. De quelle manière cette projection ?

Jacques Borde. D’abord, de manière plutôt indirecte.

Selon des chiffre disponibles, l’OSDH, officine liée aux Renseignements britanniques, nous a appris que des centaines de militants syriens (sic) sont arrivés en Libye via la Turquie, portant à ce jour le nombre de Unlawful combatants2 à débarquer sur le territoire libyen à plus de 7.850 militants. Tandis que le nombre de recrues arrivées dans les camps d’entraînement turcs avait, lui, atteint environ 4.700 combattants illégaux.

L’Observatoire avait également dénombré au moins 261 terroristes takfirî provenant des formations suivantes :

1- Firqat al-Mu’tasim (Division al-Mu’tasim), anciennement Liwa al-Mu’tasim (Brigade al-Mu’tasim).
2- Firqat al-Sultan Murad.
3- Liwa Suqour al-Cham (Brigade des faucons du Levant).
4- Firqat al-Hamzat.
5- Liwa Sultan Souleymane Chah (Brigade du sultan Souleymane Chah).

Ces contingents terroristes prenant alors part aux affrontements sur les axes autour du quartier de Salah Al-Din au sud de Tripoli, l’axe Ramla près de l’aéroport de Tripoli et l’axe de Mashrou ‘Al-Haddabah, en plus des combats autour de Misrata et d’autres zones en Libye.

Mais, depuis, les Turcs ont choisi se se projeter directement en Libye, sous la protection de leur marine de guerre. La Türk Deniz Kuvvetleri (TDK)3 s’appuyant essentiellement sur ses frégates de haute mer, notamment celles de la Classe Gabya (ex-US Classe Oliver Hazard Perry).

| Q. Et, là, c’est du sérieux donc ?

Jacques Borde. Oui. Pas un balade en pédalo, mais une projection, au sens militaire du terme. Cinq sur les 19 frégates que possède la TDK ont été, ensemble ou séparément, vues au large de Tripoli et, plus largement, en Méditerranée.

Au moment de la reprise des hostilités avec la LNA, deux d’entre elles ont même assuré la couverture aérienne de la capitale du GNA, Tripoli. Ce grâce à leurs engins surface/air Standard SM-1. Ce qui est, en fait, le rôle pour lequel ces bâtiments sont taillés.

Ankara met le paquet, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pendant ce temps, Paris avale son chapeau et rappelle à la niche le Charles-de-Gaulle.

Poussant là leur avantage, les Turcs ont également déployé un E-7T Wedgetail4 de veille aéroportée pour appuyer leurs opérations au sol. Offrant, par là, un avantage substantiel aux troupes du régime de Tripoli.

Là, ce ne sont plus de proxys ou alliés politiques dont on parle, mais de troupes et de moyens 100% turcs dans un pays, la Libye, théoriquement sous embargo militaire.

| Q. Et du point de vue aérien ?

Jacques Borde. Là, il semblerait que les Turcs ont choisi de faire confiance à leurs drones armés Bayraktar TB-2 équipés de missiles à longue portée air/sol UMTAS, développés par Roketsan, ainsi que de « micro-munitions » MAM-C et MAM-L.

Quant aux résultats, le 5 avril 2020, un Antonov An-26 aurait été détruit sur une piste d’atterrissage près de Tarhounah. Et, le 20 mai 2020, un porte-parole du GNA, Mohammed Gununu, affirmait que les Bayraktar TB-2 avaient détruit 7 systèmes antiaériens Pantsir S-1, fournis par la Russie, sur la base aérienne d’Al-Watiya. Ce qui, au passage, laisse planer quelques doutes sur la valeur du Pantsir S-1.

À terme, la plus importante composante militaire en Libye sera la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)5 et pas les factions libyennes. Sans parler des proxys d’Ankara dont beaucoup sont amenés à rester. On a bien fait de rapatrier le Mustafa-Kém… pardon le Charles-de-Gaulle ! Pour ce qu’il servait.

| Q. Un déploiement 100% turc au sol également, si vous parler de la TSK ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait.

Avec probablement une centaine de véhicules allant du MRAP aux ACV-15 (6 semble-t-il), du KIRPI BMC-350 à des chars de combat M606 et/ou Sabra7. Et quelques T-155 Firtina pour matraquer les positions adverses. Ceci étant, évidemment, une estimation basse.

Rappelons, ici, que si les Turcs avaient à l’esprit de suréquiper le GNA en chars de combat, la TKK a eu en stock jusqu’à 932 M60

| Q. Qui débarquent comment ?

Jacques Borde. Au vu et au su de tous. Pourquoi se gêner ?

Me penchant sur des photos, j’ai pu noter une bonne trentaine de KIRPI BMC-350 débarquant d’un seul navire. Qui, bien sûr, gardent leurs livrée & marquages de la Türk Kara Kuvvetleri (TKK)8. Là encore, pourquoi se gêner.

| Q. Et l’incident entre les frégates Gökova et Colbert en Méditerranée ?

Jacques Borde. L’illumination, à trois reprises consécutives, de la frégate Courbet (F712)9 par la frégate turque TCG Gökova (F-492), qui escortait des cargos remplis d’armes et de munitions n’est ni le premier incident de ce genre ni le dernier.

| Q. Parce qu’il y a un précédent ?

Jacques Borde. Oui. Le 27 mai 2020, le Cirkin, cargo battant pavillon… tanzanien, affirmait se rendre au port de Gabès en Tunisie, mais traçait sa route vers la Libye. Après qu’il ait effectué plusieurs manœuvres d’évitement, dont une pour empêcher son identification, le Forbin (D620)10, Frégate de défense aérienne (FDA), a, alors, décidé de l’inspecter, en vertu de l’embargo sur les armes contre la Libye.

Du coup, deux frégates turques se sont interposées afin d’empêcher les Français d’effectuer tout contrôle.

| Q. Et, les soupçons français étaient fondés ?

Jacques Borde. Tout à fait. Le Cirkin, supposé livrer des médicaments en Tunisie, accostera à Misrata pour y débarquer des chars M60, des missiles MIM-23 Hawk et des personnels.

En fait, au-delà de la Turquie, ce sont les armées de l’OTAN qui se battent entre elles en Libye.

De son côté le site Strategika51 parle même d’un « scénario impliquant un éventuel combat aérien opposant des F-16 turcs ou des F-35 italiens contre des Rafale français, égyptiens ou émiratis n’est plus à exclure après le face-à-face des F-16C turcs et les nouveaux MiG-29 du LNA envoyés par la Russie pour tenter de limiter les très lourdes pertes subies par le groupe privé PMC Wagner ».

| Q. Vous avez utilisé le terme militants syriens pour évoquer les proxys projetés par Ankara en Libye, qu’entendez-vous par là ?

Jacques Borde. D’abord, des ressortissants syriens tout court. Ensuite, j’ai tout de même fichtrement l’impression que nous assistons aussi à un glissement sémantique du terme qui va finir par recouvrir tous ceux qui sont allés se battre sur le front syrien du djihâd. Comme le terme afghan a fini par qualifier ceux des activistes takfirî algériens qui étaient allés se battre contre les Chouravi. Je veux dire les Russes, en Afghanistan.

[À suivre]

Notes

1 Promu à ce grade en septembre 2016 par le Parlement de Tobrouk.
2 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.
3 Ou Marine de guerre turque.
4 Un Boeing B737 AEW&C, en fait.
5 Forces armées turques.
6 Le M60 Patton est un Main Battle Tank (MBT) américain de deuxième génération développé à partir du char M48A2. Il fut massivement utilisé durant la Guerre froide par les États-Unis et leurs alliés (en particulier ceux de l’OTAN) et reste encore largement utilisé aujourd’hui.
7 Version du M60, optimisé par Israël.
8 Ou Forces terrestres turques.
9 Frégate française furtive multimissions de seconde ligne Courbet (F712), Classe Lafayette.
10 Frégate de type Horizon.

 

A Propos Jacques Borde

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