Du Kulturkampf au Endkampf : De la Haine de soi à la Haine de l’autre ! [1]

| Occident | Kulturkampf | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

Haïr, se Haïr, n’est-ce pas, quelque part, un peu la même chose ? Un sentiment qui mène bien souvent à la destruction pure & simple de l’autre. Le moins qu’on puisse dire est que l’homme a consacré à la Haine de soi & à la Haine de l’autre (surtout) une bonne partie de son temps, de son imagination & de ses actions. Pas les plus belles, hélas, à compter dans l’histoire de l’Humanité. Épisode 1.

« J’appelle européenne toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise aux disciplines et à l’esprit des Grecs ».
Paul Valéry.

| Q. Commençons par du lourd : Téhéran qui délivre un mandat d’arrêt à l’encontre de Trump…

Charlotte Sawyer. Assez logique, ça entre dans ce que l’on nomme la tension dialectique entre les deux locuteurs de ce Grand jeu qui les oppose durablement au Proche et Moyen-Orient. En fait, depuis la naissance de la République Islamique d’Iran en 1979, jamais acceptée par aucune administration US, sauf celle de B. Hussein Obama. En fait, avec l’arrivée de Trump aux affaires, on note que :

1- le Grand jeu, après cette courte parenthèse obamienne gérée de bric et de broc par un personnel aussi incompétent que prétentieux, a simplement repris de sa vigueur initiale.
2- le président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, à la différence de ses prédécesseurs, n’a entamé aucune guerre contre quiconque.
3- les sanctions économiques font des ravages, mais nettement moins qu’un conflit ouvert.

Jacques Borde. En fait, les autorités ad hoc iraniennes ont délivré un mandat d’arrêt à l’encontre du président des États-Unis, Donald J. Teflon Trump, mais aussi 35 fonctionnaires et hauts responsables américains, tous tenus pour responsables de la mort du major-général Qassem Soleimani, feu le patron du Nirouy-é Ghods1.

Les mandats émis comprenaient également une demande à Interpol émanant du bureau du procureur de Téhéran de publier ce que l’on appelle une Notice rouge, qui informe les services de police du monde entier des mandats d’arrêt en cours afin d’aider à procéder aux arrestations et au déferrement des personnes incriminées. Par ailleurs, les responsables iraniens interrogés ont affirmé que Trump serait poursuivi en justice à l’issue de son mandat présidentiel.

Interpol a, de son côté, indiqué ne pas tenir compte de la requête de l’Iran arguant que ses directives internes concernant les notices rouges (ou jaunes) lui interdisaient « toute intervention ou activité de nature politique ». Interpol « ne prend pas en considération les demandes de cette nature » a précisé l’organisation. Dont acte.

Charlotte Sawyer. Quant à Soleimani, sa mort a été une très importante perte du côté iranien. Comme l’a écrit à son sujet l’ancien analyste de la CIA Kenneth Pollack, « Pour les Chî’îte, s du Moyen-Orient, c’est un mélange de James Bond, Erwin Rommel et Lady Gaga ».

Pas très convaincue par la 3ème comparaison, mais bon !

| Q. Une démarche essentiellement politique, donc ?

Jacques Borde. Pas forcément. Géopolitique, oui. Mais, il peut aussi s’agir de l’aboutissement normal de la procédure judiciaire entamée en Iran à la mort de Soleimani. Et seulement ça. En effet, il est à prendre en compte que c’est le procureur de Téhéran, Ali Alqasimehr, qui a lancé la machine, soulignant que les personnes poursuivies seraient « accusés de meurtre et de terrorisme ».

Comme les Ancien Romains, les Iraniens ont une démarche intellectuelle très juridique. Même si le Chî’îsme duodécimain pense (sic) aussi de manière très cosmique. Mais si cet aspect du problème vous intéresse particulièrement, je vous conseille fortement de vous adresser au Dr. Amélie-Myriam Chelly2, membre associée au Centre d’analyse & d’intervention sociologiques (CADIS) de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS-CNRS)3.

| Q. Dites-donc, dans votre Grand jeu, on ne se fait pas de cadeau ?

Charlotte Sawyer. Oui, tous les coups sont permis. Pas qu’entre Iraniens et Américains d’ailleurs et depuis toujours.

Comme l’a écrit Maxime Chaix, sur Deep-News.media :

« Il y a quelques jours, le New York Times a dévoilé l’existence d’un mystérieux rapport de Renseignement, selon lequel les services secrets russes auraient transféré de l’argent aux Taliban pour tuer des soldats américains. Outre-Atlantique, de nombreux experts, politiciens et journalistes font pression sur Donald Trump pour qu’il sanctionne à nouveau la Russie. Rappelons alors qu’au milieu des années 1980, la CIA avait massivement amplifié son soutien en faveur des futurs Taliban, et ce dans le but de vaincre l’Armée rouge en Afghanistan. C’est pourquoi nous avons traduit un ancien mais passionnant article du Washington Post, qui détaille comment la CIA et ses alliés saoudiens et pakistanais ont soutenu ces islamistes – avec comme objectif central de ‘tuer des officiers militaires russes’ à partir de 1985. Retour sur une vaste guerre secrète, que Moscou n’a certainement pas oubliée »4.

| Q. Petite question sur la Libye : on y reparle de Kadhafi ?

Charlotte Sawyer. Oui. Back to basics ! C’est ce que note notre ami Emmanuel Leroy qui écrit qu’« Après l’échec de la prise de Tripoli par les forces du maréchal Haftar, les Russes semblent décidés à rejouer la carte de Seïf al-Islam Kadhafi qu’ils avaient déjà envisagée il y a quelques années. L’enjeu libyen est énorme car au-delà de ses ressources hydriques et pétrolières ce pays est le véritable verrou ou la porte d’entrée de l’immigration africaine. Et derrière ces questions stratégiques se dessine aussi la rivalité entre Frères musulmans et wahhabites séoudiens qui ont brisé leur alliance depuis leur échec en Syrie ».

| Q. Et, la responsabilité turque dans le conflit, soulignée par Macron ?

Jacques Borde. [Soupir) Certes. Mais, c’est un peu l’hôpital qui se fout la charité. Emmanuel Macron a accusé à Meseberg (Allemagne) la Turquie d’avoir dans le conflit libyen une « responsabilité historique et criminelle » en tant que pays qui « prétend être membre de l’OTAN ».

Sauf que :

1- Ankara n’est entré (sic) que tardivement dans la lice libyenne.
2- Ankara n’a aucune part de responsabilité dans l’effondrement de ce que fut la Jamahiriya libyenne.
3- Macron oublie (sic) de nommer BHL et Sarkozy dans l’effondrement de la Jamahiriya libyenne et dans l’état actuel des lieux de ce malheureux pays.
4- Quid, plus précisément, du rôle de Paris dans l’assassinat de feu le Guide de la Grande Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire & Socialiste5, le colonel Mouammar Kadhafi ?

Ce qui fait que c’est davantage Paris qu’Ankara qui a une une « responsabilité historique et criminelle » en Libye.

Charlotte Sawyer. Il est, de plus, assez comique, pour ne pas dire particulièrement crétin, de se gausser du poids de la Turquie au sein de l’OTAN : Ankara ne « prétend [pas] être membre de l’OTAN », comme ironise Macron ; par sa Türk Kara Kuvvetleri (TKK)6 elle est la première composante terrestre de l’OTAN.

Jacques Borde. Et, par la pusillanimité du commander-in-chief (sic) de nos armées, Macron himself, c’est bien le pitoyable Tartarin de Brégançon qui a ordonné à nos frégates de se retirer (sic) face aux éléments de la Türk Deniz Kuvvetleri (TDK)7.

Après, il est toujours loisible de se payer de mots en compagnie de la Bundeskanzlerin8 Angela D. Merkel. Mais cet onanisme franchouillard est franchement minable et ne va pas bien loin.

| Q. Mais comment tirer au clair ce qui du rôle des uns et des autres sur ce qui s’est passé en Libye ?

Jacques Borde. Oh, j’y vois une solution assez simple – applicable également aux crimes imputés aux Occidentaux en Irak et en Syrie – : lorsque les choses se seront apaisée en ces pays, cinq, dix ans peut-être, déférer aux magistrats, qui libyens, qui irakiens, qui syriens, ceux des responsables politiques non-régnicoles qu’ils souhaiteront alors faire comparaitre devant leurs juridictions.

| Q. Et les Américains ?

Charlotte Sawyer. Nos législateurs, qui pensent plus loin que les vôtres – ce qui, je vous le concède, n’est pas trop difficile – ont prévu ce cas de figure : les responsables civils et militaires étasuniens n’ont pas de comptes à rendre devant des juridictions autres qu’étasuniennes.

Comme dit l’autre : à l’impossible, nul n’est tenu.

| Q. Mais, on juge bien des responsables militaires et politiques ?

Jacques Borde. Oui, mais oubliez les acronymes (TPI, TPIY, TPIR, etc.) c’est toujours de la justice des vainqueurs dont on parle.

Charlotte Sawyer. Une exception à la limite du concept, toutefois : le procès d’Adolf Eichmann en 1961. Retrouvé, puis enlevé par l’équipe du Ha’Mosad Ley’Modi’in Ley Tafkidim Méyuh’Adim (MOSSAD)9 conduite par Rafael Rafi Eitan, en mai 1960 à Buenos Aires, où il vivait depuis dix ans sous le nom de Ricardo Klement.

Bien sûr, sur le sujet : lire Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt, où elle développe le concept de la banalité du mal. Un livre qui n’a pas pris une ride, même s’il a suscité plus que des controverses.

Jacques Borde. Et, plus modestement, mon livre, Les Services secrets israéliens d’Eichmann à la Guerre de Syrie, Renseigner, désinformer, liquider, paru ches V.A Editions.

| Q. En quoi le passage de la Libye sous égide turque est-il inquiétant ?

Jacques Borde. Conforté par ses succès et, surtout, la lâcheté des régimes européistes, à commencer par le nôtre, qui déblatère mais n’agit guère, Erdoğan, pourra user de l’arme migratoire simultanément sur deux axes, Turquie/Grèce et Libye/Italie-France.

C’est plus clair, comme ça ?

[À suivre]

Notes

1 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, historiquement commandée par feu le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
2 Universitaire & chercheur, auteur de Sécularisation contre sécularisation : une compréhension du système de la République islamique d’Iran, in Raison publique.fr (14 juin 2015) ; Les dessous du pouvoir iranien : l’influence néo-hojjatieh, in Eurorient n°40-2013 et de Iran, autopsie du chiisme politique, Cerf, coll.Religions, 2017, ISBN 978-2204117753.
3 Auteur de la thèse La sécularisation du chiisme & la République islamique d’Iran, sous la direction de Farhad Khosrokhavar.
4 Deep-News.media, [cliquer ici].
5 Titulature officielle.
6 Ou Forces terrestres turques.
7 Ou Marine de guerre turque.
8 Chancelière fédérale.
9 Ou Institut Central de Renseignements & des Opérations Spéciales, Mossad signifiant l’Institut).

 

A Propos Jacques Borde

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