Ça se complique en l’Orient compliqué !… [1]

| Proche & Moyen-Orient | Géostratégie | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde |

Les choses ne s’arrangent guère en l’Orient compliqué. D’un côté, nous avons la Sublime porte qui nous cherche des noises. Une Turquie néo-ottomane à qui il serait utile de claquer le bec. Téhéran pourrait bien se lier durablement (accord gagnant-gagnant?) avec Pékin. Gros perdant en cette affaire : la Russie qui paiera là ses éternels procrastinations de joueur d’échec. Avec, toutefois, un petite baisse de tension au Liban, où le TSL a dû rendre une copie qui exonère Hezbollah & Syrie de la mort de Rafic Hariri. Épisode 1.

| Q. Ankara qui menace d’attaquer la France pour son soutien à Athènes ?

Jacques Borde. Oh, ça reste encore très vague. Mais, si vous voulez mon avis, quelque part ça serait une excellente chose.

| Q. Carrément ?

Jacques Borde. Oui. À force de nous faire marcher sur les pieds, il va bien falloir réagir un jour ou l’autre.

Heureusement, même à l’os – pour reprendre la formule du général (2S) Vincent Desportes1 – nos forces armées sont de taille à affronter la Türk Silahli Kuvvetleri (TSK)2. Sans compter que nous devrions tirer profit de l’appui du Caire et d’Athènes pour coller une raclée à Reccep Tayyip Erdoğan et ses sbires takfirî. Entre l’Al-Qūwwāt al-Mūsallaḥa Al-Miṣriyya3 et l’Ellinikés Énoples Dynámis4, les deux pays alignent des forces raisonnables.

Associées aux nôtres, ça devrait suffire.

| Q. Forces raisonnables ? Comme…

Jacques Borde. Prenons les forces aériennes des parties en présence, ça devrait éclairer votre lanterne :

La Türk Hava Kuvvetleri (THK)5 dispose bien d’un parc impressionnant de Lockheed F-16 Fighting Falcon, 276 au total. Mais ce sont des Block 50+ (incluant un retrofit CCIP par la TAI).

Les Grecs, eux, alignent un total de 155 F-16, mais des F-16C Block 52+ et des F-16C Block 70, les fameux Viper qui viennent d’arriver. Des bêtes de guerre redoutables. Les Égyptiens alignent 16 Rafale DM, 45 MiG-29DM Fulcrum. Quant aux 139 F-16C de l’Al-Qūwāt al-Gawwīyä al-Misrīya6, ce sont bien des Block 52.

Attention, je vous cite pas tous les appareils en parc.

Sans compter, côté français, la surprise du chef : nos Sous-marins nucléaires d’attaque (SNA)7, Les SNA classe Rubis, actuellement. À noter que le Programme Barracuda (classe Suffren) a démarré le 21 décembre 2006. Le premier bâtiment, le Suffren a été lancé le 12 juillet en 2019. La commande du 4ème SNA a été notifiée à la DCNS en juillet 2014.

Donc, ne pinaillons pas l’outil est là : simple, indétectable et sans bavure. Mais, là, nous entrons dans un autre registre : celui d’un pays dirigé par un vrai chef d’État.

D’où l’intérêt (sic) à ce que le Turc fasse le premier pas, notre munichois locataire de l’Élysée n’aurait, alors, d’autre choix de nous défendre.

Enfin, espérons-le.

| Q. Selon le Gatestone Institute, l’Iran serait en train de se faire avaler par la Chine ?

Jacques Borde. J’ai lu l’analyse du Pr. Majid Rafizadeh8. Elle est à la fois complète et bien faite. Et mérite, donc, d’être débattue.

Effectivement, les conditions acceptées par l’Iran sont, sur le papier, draconiennes : En échange de 400 Md$US investis dans les industries pétrolière, gazière et pétrochimique, la Chine « aura priorité sur tout nouveau projet iranien lié à ces secteurs. Un rabais de 12% sera aussi consenti à la Chine sur ses achats d’hydrocarbures. Pékin aura la possibilité d’échelonner ses paiements sur deux ans et pourra régler dans la devise de son choix. Certains ont calculé qu’au total, la Chine bénéficiera d’une remise globale de près de 32% ».

En sus, l’accord « a aussi une dimension militaire : la Chine déploiera 5.000 membres de ses forces de sécurité sur le sol iranien, une concession sans précédent dans l’histoire de la République islamique » d’Iran (RII).

Pour le Pr. Majid Rafizadeh, « L’accord est entièrement au profit de la Chine. En échange de 400 milliards de dollars investis sur 25 ans – soit une petite somme pour la deuxième économie du monde, la Chine a obtenu les pleins pouvoirs sur les îles du territoire iranien, un prix préférentiel sur le pétrole produit en Iran et un droit d’ingérence dans presque tous les secteurs de l’industrie iranienne, y compris les télécommunications, l’énergie, les ports, les chemins de fer et les services bancaires ».

J’y apporterai, toutefois, quelques bémols.

| Q. Avant : ça passe comment auprès des Iraniens ?

Jacques Borde. Ça dépend. Quelques critiques ont fusé, dans les media notamment :

Dans Hamdeli, Shirzad Abdollahi, cité par Majid Rafizadeh, a publié un article intitulé L’Iran est-il en train de devenir une colonie chinoise ?.

De son côté, Arman-é Melli a titré : L’Iran n’est pas le Kenya ou le Sri Lanka.

Plus net, le député Ahmadi Bighash, qui passe pour un dur du régime, a déclaré sur le plateau d’une chaîne publique que l’accord signé avec la Chine incluait « un transfert d’autorité à la Chine sur les îles iraniennes ».

Même ton dans la bouche de Mahmoud Ahmadinéjad, qu’il me semble inutile de présenter, pour qui « Il n’est pas pensable de conclure un accord secret avec des puissances étrangères sans tenir compte de la volonté de la nation iranienne ; si cet accord va à l’encontre des intérêts du pays, la nation iranienne ne l’acceptera pas (…). Êtes-vous propriétaire de ce pays que vous le mettiez aux enchères à l’insu du peuple ? Nous avons fait une révolution pour qu’aucun problème ne soit caché à la nation et que personne ne se considère comme le propriétaire de la nation ».

Maintenant, ne chargeons pas trop la barque du Rayis Jomhur-é Irān9, Ḥasan Rowḥâni10, tout ça n’est pas une invasion, non plus.

Les quelques milliers de militaires (ou policiers) chinois ne vont pas changer la donne locale. Rappelons que le Nirouy-é Moghavémat Bassidj11 pèse nettement plus lourd et quadrille le pays.

Le général de brigade les commandant, Mohammad Hejazi, estimait le nombre de Bassidji à 10,3 millions en mars 2004 et à 11 millions en mars 2005. Le 14 septembre 2005, il avait affirmé que les Bassidj comptaient plus de 11 millions de membres dans le pays. Selon d’autres sources, ils seraient 4 millions.

Chiffres forcément exagérés, mais, même en prenant le plus petit divisé par deux : 2 millions de Bassidji face à 5.000 Chinois…

| Q. Et sur le plan économique ?

Jacques Borde. Là aussi, sachons raison garder. D’abord, pour un pays étranglé par les sanctions étasuniennes, 400 Md$US, ça n’est pas rien.

Quant à une remise globale de 32%, trouvez-moi un pays qui le lâche pas du lest au moment de conclure un méga-contrat. Demandez à Airbus et Boeing à combien ils lâchent vraiment leurs zincs. Là, croyez-moi, on dépasse largement les 12% consentis « à la Chine sur ses achats d’hydrocarbures ».

Quant au « droit d’ingérence », c’est très joli en théorie, mais face aux Iraniens roués comme personne, nos amis Chinois ne sont pas sortis des ronces !…

| Q. Accord gagnant-gagnant, alors ?

Charlotte Sawyer. Probablement, un dossier à ne pas perdre de vue, en tout cas.

[À suivre]

Notes

1 Ex-patron du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), ancien directeur de l’École de guerre (ex-Collège interarmées de Défense), Professeur associé à Sciences Po. Paris, diplômé de l’US Army War College (équivalent US du Centre des hautes études militaires de l’armée de Terre).
2 Ou Forces armées turques.
3 Ou Forces armées égyptiennes.
4 Ou Forces armées grecques.
5 Ou Armée de l’Air turque.
6 Ou Armée de l’Air égyptienne.
7 Ou SSN pour Ship Submersible Nuclear, selon la classification OTAN.
8 Stratège et consultant en affaires, politologue, membre du conseil d’administration de la Harvard International Review (HIR)et président du International American Council, Middle East & North Africa (IAC). Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’islam et la politique étrangère américaine. On peut le contacter à Dr.Rafizadeh@Post.Harvard.Edu.
9 Président de la RI d’Iran.
10 Pour l’état civil, Hasan Fereydoun.
11 Ou Force de mobilisation de la Résistance, couramment appelé Bassidj, le nom persan signifiant mobilisé.

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Erdogan : Sultan néo-ottoman & « Victor » de l’Occident ? [2]

| Kulturkampf | Questions à Charlotte Sawyer & Jacques Borde | L’Embarras des chancelleries occidentales …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer