Ça se complique en l’Orient compliqué !… [2]

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Les choses ne s’arrangent guère en l‘Orient compliqué. D’un côté, nous avons la Sublime porte qui nous cherche des noises. Une Turquie néo-ottomane à qui il serait utile de claquer le bec. Téhéran pourrait bien se lier durablement (accord gagnant-gagnant?) avec Pékin. Gros perdant en cette affaire : la Russie qui paiera là ses éternels procrastinations de joueur d’échec. Avec, toutefois, un petite baisse de tension au Liban, où le TSL a dû rendre une copie qui exonère Hezbollah & Syrie de la mort de Rafic Hariri. Épisode 2.

| Q. Pas de perdant en cette affaire ?

Charlotte Sawyer. Si, un grand : les Russes. Qui, risquent fort de perdre pied en Iran. Y compris dans le domaine des ventes d’armes. Le catalogue chinois s’enrichit de jour en jour. Quantitativement et qualitativement. Et, curieusement, les Américains étaient bien au courant des défauts et des qualités des matériels russes livrés à l’Irak. Y compris les plus récents…

| Q. Cette Russie à la traîne, ça vous surprend ?

Jacques Borde. À moitié.

Primo, Moscou n’a pas le cash nécessaire pour contrer les offres chinoises. La Russie est encore un grand. Mais géopolitiquement, pas économiquement.

Secundo, la Russie, là, paye, la faiblesse de son engagement au Levant, qui reste à peine au-dessus (et encore) de celui de la France au Maili. Et, surtout ses erreurs récurrentes.

| Q. Lesquelles ?

Jacques Borde. Énoncons-les dans l’ordre où elles me viennent à l’esprit :

1- pas assez d’hommes sur le terrain. C’est l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)1 et les groupes paramilitaires soldés par Téhéran qui se tapent 90% du travail. Les soldats russes font, comme en Libye récemment, le minimum syndical : ils défendent (fort bien) les bases russes. Bien, très bien, mais pas suffisant.
2- pas assez de moyens. Il eût fallu, dès le début, un rouleau compresseur type Rolling Thunder2 pour sidérer et écraser l’ennemi. Or, pas de choc et effroi (Shock & Awe)3 russe face aux terroristes takfirî.
3- trop de pauses entre les opérations, sous le prétexte de trêves, jamais respectées par quiconque.
4- refus de suivre les choix stratégiques du patron du Nirouy-é Ghods4, feu le major-général Qassem Soleimani, et du secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallâh, lorsque tous deux demandaient de liquider en priorité Deir ez-Zor, au lieu de libérer l’inutile Palmyre.
5- même constat pour Alep, trop longtemps abandonnée à son sort.
6- insuffisance des moyens face au saillant d’Idlib.
7- croyance quasi aveugle dans le processus d’Astana qui, in fine, n’a pas donné grand-chose. Sauf des trêves incessantes accordés aux terroristes takfirî, qu’ils soient de Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)5, de Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām6, de Al-Jayš al-Fateh (Armée de la conquête)7, etc., etc. !

| Q. Dites-moi, vous n’avez pas oublié l’OTAN dans le grand bain méditerranéen ?

Jacques Borde. (Soupir) Vis-à-vis de la Turquie, l’OTAN laissera faire, tout en énonçant de grands principes. Attendre autre chose de ce machin serait illusoire.

| Q. Et Washington ?

Jacques Borde. Pas grand-chose à en attendre non plus, au sens d’aller mouiller son treillis aux côtés de qui que ce soit. Le faiseur de pluie US sifflera probablement la fin de la partie, si les Otaniens cassent trop de leurs beaux jouets guerriers. L’Orient compliqué reste, quoi qu’on en dise, une lice sous égide US.

Charlotte Sawyer. Manœuvre qui devrait permettre à la diplomatie étasunienne de jouer l’honest broker et d’imposer une fin partie écrite sur les rives de notre Potomac.

Là encore, qui sera capable de tenir tête à notre US Secretary of State, Michael Richard Mike Pompeo8 ? Pas les petits joueurs des chancelleries européistes.

| Q. À propos, quid des Allemands, eux aussi sont sans votre grand bain méditerranéen ?  

Charlotte Sawyer. Tout à fait. On parle là de la frégate Hamburg (F-220). À bord, deux hélicoptères et une unité d’abordage du Seebataillon. Durée de la mission : 4 mois et demi. Le retour est attendu juste avant Noël, le 20 décembre 2020.

| Q. Avec quelle capacité ?

Jacques Borde. C’est une frégate classe Sachsen, un navire polyvalent conçu pour l’escorte comme le contrôle maritime. Avec son radar SMART-L, d’une portée de plus de 400 km, le Hamburg est capable de détecter plus de 1.000 cibles simultanément, il peut surveiller un vaste espace aérien.

En fait, les classe Sachsen ont été optimisées pour la lutte anti-aérienne. Ses principales armes sont le système de lancement vertical Mk 41 Mod 10 à 32 cellules, équipé de vingt-quatre missiles SM-2 Block IIIA et de trente-deux missiles Evolved Sea Sparrow. Les navires sont également équipés de deux lanceurs de missiles anti-navires Harpoon RGM-84 à quatre cellules.

De l’excellent matériel, mais :

1- Le Hamburg est là dans le cadre de l‘Opération Irini. Même si sa mission est, officiellement, de contrôler les navires qui pourraient faire passer des armes à destination de la Libye, il n’est évidemment pas là pour se battre pour de vrai avec les Turcs.
2- en cas de clash avec la Türk Deniz Kuvvetleri (TDK)9, nos teutons merkeliens feront comme le Courbet et le Forbin, ils détaleront. Purement et simplement. Et, concrètement, rappelons que Berlin s’est contenté de « prendre acte » de la tension actuelle.

Bigre ! On tremble sur pieds à Ankara !

| Q. Le Liban toujours sous haute tension ?

Jacques Borde. Le Liban semble sous un double choc, en fait. Celui du drame qui l’a frappé le 4 août 2020 et le verdict du TSL concernant l’assassinat de Rafic Hariri. Pour beaucoup, en première ligne : le Hezbollah. Sauf que…

Sur le premier, passés les premiers soubresauts, les tensions semblent s’assagir. Ainsi, pour Anthony Samrani, de l‘Orient-Le Jour – support aussi peu pro-Hezb qu’on puisse l’être – d’écrire que « Bien qu’aucune information ne vienne pour l’instant confirmer l’hypothèse d’un lien entre le parti chî’îte, et ce tragique événement, ses opposants l’accusent de contrôler le port ou même d’être le « propriétaire » des tonnes de nitrate d’ammonium qui ont explosé »10.

Quant à la situation économique du pays, Samrani, d’en tempérer le cliché :

« Le Hezbollah serait responsable de la crise qui frappe le Liban car il aurait contribué à l’éloigner de ses principaux alliés sur la scène internationale et à en faire une cible de la politique américaine contre l’Iran. L’argument n’est pas faux, mais il est réducteur. Le parti chî’îte n’est pas directement responsable de la dette colossale qui a mis le pays du Cèdre à genoux ni du système comparable à une pyramide de Ponzi qui a permis de financer l’État et de faire la fortune des banques. Parce qu’il avait ses propres circuits financiers, le Hezbollah est resté pendant des années à l’écart du jeu clientéliste et du système bancaire »11.

Le Hezb, poursuit Anthony Samrani : « n’est pas en première ligne dans la majorité des réformes réclamées par la communauté internationale », ni « le principal élément de blocage dans les dossiers de l’électricité, de l’audit de la banque centrale ou encore de la justice, bien qu’on puisse s’interroger sur la notion de justice indépendante dans un pays où le parti dominant est une milice armée »12.

| Q. Et pour Hariri, qui est coupable ?

Jacques Borde. Officiellement, on appelle ça un lampiste ! Tout ramener au Hezb, comme le pensait l’accusation, n’a pu être possible. Même le dossier de Moustapha Badreddine, présenté comme le cerveau (sic) de l’attentat par les enquêteurs, qui est mort depuis, n’a pu être étayé.

En effet, selon le juge Re, le tribunal n’a pu soutenir « au-delà de tout doute raisonnable qu’il était le cerveau de l’attentat, comme le soutient l’accusation ».

Tout ça pour ça ?…

Notes

1 Armée arabe syrienne.
2 Campagne de bombardements aériens intensifs durant la Guerre du Viêt-Nam, effectués par l’USAF, l‘US Navy et la Force aérienne du Sud-Viêt-Nam contre le Nord-Viêt Nam et le Laos, entre le 2 mars 1965 et le 1er novembre 1968. Elle est, toutefois, considérée comme un échec stratégique.
3 Doctrine militaire basée sur l’écrasement de l’adversaire à travers l’emploi d’une très grande puissance de feu, la domination du champ de bataille et des manœuvres, et des démonstrations de force spectaculaires pour paralyser la perception du champ de bataille par l’adversaire et annihiler sa volonté de combattre. Elle est issue de la National Defense University of the United States (Université de la défense nationale des É-U) et a été rédigée par les Pr. Harlan K. Ullman et James P. Wade en 1996. Elle a principalement été mise en œuvre lors de l’invasion de l’Irak en 2003.
4 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran, historiquement commandée par feu le major-général Qassem Soleimani. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
5 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
6 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
7 Coalition articulée autour d’an-Nusrah li-Ahl ach-Chām (Front Al-Nosra), le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie. Se compose, pour être complet, de : Ahrār ach-Chām (Mouvement islamique des hommes libres du Cham), Jund al-Aqsa (Les soldats de Jérusalem), Liwāʾ al-Haqq, Jayš al-Sunna, Ajnad ach-Chām et de la Légion de Cham.
8 Ex-directeur de la CIA, élu républicain du Kansas, siégeait à la Commission du Renseignement au Congrès sortant et a participé à la Commission d’enquête sur l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, en septembre 2012, où l’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains ont été tués.
9 Ou Marine de guerre turque.
10 L’Orient-Le Jour.
11 L’Orient-Le Jour.
12  L’Orient-Le Jour.

 

A Propos Jacques Borde

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