Les Relations (souvent) ambiguës Jérusalem-Washington [1]

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Sous l’égide tutélaire de l’Oncle Sam, on aurait tendance à croire que tout n’est que miel & roses entre Washington & Jérusalem. Mais les relations entre ces deux-là ont souvent été passionnelles & agitées !… Épisode 1.

Q. Sur la question syrienne, on dit les Américains peu satisfaits du rôle joué par les Israéliens ?

Charlotte Sawyer. Cela se dit, en effet.

Q. Et pour quelles raisons ?

Jacques Borde. Jérusalem suit sa propre route vis-à-vis de la Guerre de Syrie. Le Premier ministre israélien, Binyamin Bibi1 Nétanyahu, se contente de coller aux lignes rouges qui sont en vigueur et n’ont guère varié. Et, de toute manière, en s’affranchissent des desiderata de Washington. Mais, la vraie crise de confiance c’était entre Nétanyahu et l’ex-président B. Hussein Obama. Avec Donald J. Teflon Trump, on est plus proche de la lune de miel.

Charlotte Sawyer. Au-delà, sortons des fantasmes que certains cénacles nourrissent relativement aux relations USA/Israël : les deux puissances – l’internationale sise à Washington, et la régionale sise à Jérusalem – ne s’entendent pas toujours aussi bien que beaucoup le croient. Par certains côtés, parfois, si c’est de l’amour, ça serait plutôt de l’amour vache ! Voyez l’Affaire Pollard. Jacques en parle dans son prochain livre…

Q. Affaire Pollard : une petite « piqure de rappel » sur le sujet…

Jacques Borde. Si vous voulez. De loin l’un des plus ténébreuses aventures des SR israéliens. Entrons tout de suite dans le vif du sujet : le 21 novembre 1985, Jonathan Jay Pollard et sa femme Ann Henderson Pollard2, poursuivis par des agents du Federal Bureau of Investigation (FBI), tentent de se réfugier à l’ambassade d’Israël. En pure perte, l’ambassadeur les faisant, purement et simplement, refouler, le couple est arrêté à la porte même du bâtiment. L’affaire démarrait. Elle reste assez simple à résumer. Pendant des mois les époux Pollard furent de besogneux agents du Leshkat Ley’Keshrei Madao (Lekem)3. Service peu connu des Occidentaux, et pour cause, sa raison sociale étant l’espionnage des technologies de pointes… occidentales, donc, en premier lieu, nord-américaines !

Ébahi, le FBI va remonter sa ligne découvrant l’impensable. Pendant ses dix-huit mois d’activité, Jonathan J. Pollard aurait livré plusieurs milliers de documents confidentiels. De l’aveu même du secrétaire US à la Défense, Caspar Weinberger, s’adressant au président de la cour, Aubrey Robinson, les documents transmis étaient « suffisamment importants pour modifier l’équilibre des forces au Proche-Orient », ajoutant combien « il m’est difficile d’imaginer qu’on puisse porter un plus grand tort à la Défense nationale de notre pays que ne l’a fait l’accusé ».

Q. Du gros gibier…

Charlotte Sawyer. En quelque sorte. Dans son livre consacré au Mossad, Gordon Thomas prête ces mots au sténographe du Conseil des ministres israélien de l’époque : « Quand on écoutait Admoni4, on avait presque l’impression d’être avec le président américain dans le Bureau Ovale. Non seulement on était tout de suite informé de la dernière idée surgie à Washington sur toutes les affaires nous concernant de près ou de loin mais on avait encore le temps avant de prendre une décision »5.

Jacques Borde. L’attitude peu diplomatique du gouvernement hébreu n’allait rien arranger. Au président de la Commission restreinte pour les Affaires de sécurité de la Knesset, Abba Éban, qui demandait que toute la lumière fut faite de manière à satisfaire Washington, le Premier ministre, Yitzhak Shamir, répliqua sentencieusement que « Ceux qui savent, savent. Ceux qui ne savent pas n’ont pas besoin de savoir ». CQFD !

Q. Et ça ne s’est pas arrangé ?

Jacques Borde. Sur le dossier Pollard ? Très tardivement, Pollard n’a été libéré que sur le tard. Il faut dire, qu’à l’époque, les révélations du correspondant du Jerusalem Post, Wolf Blitzer, dans son controversé Territory of Lies n’iront pas arranger les choses. Le journaliste (israélien) affirmant que la taupe du Lekem n’agissait pas uniquement par idéal. Jonathan J. Pollard aurait touché, en effet, 2.500 $US par mois de l’État hébreu pour ses activités de Renseignement.

Q. Et depuis ?

Charlotte Sawyer. Pollard a été libéré.

Q. Un véritable scenario de film ?

Jacques Borde. Vous ne croyez pas si bien dire : L’Affaire Pollard a servi (pour partie) à l’excellent film sur les SR israéliens du cinéaste français Éric Rochant : Les Patriotes, dans lequel on reconnaît aisément Pollard sous les traits du personnage de Jeremy Pelman. Et si au sujet des Patriotes, Pierre Razoux écrit qu’il s’agit de « l’un des meilleurs films traitant du monde trouble du Renseignement »6, j’estime, qu’à ce jour, il s’agit toujours du meilleur film traitant des SR israéliens.

Q. En quoi Pollard a-t-il autant cristallisé la rancœur de la communauté du Renseignement US ?

Jacques Borde. Parce que, même à un niveau hiérarchique somme toute modeste, c’était un homme du sérail. D’abord analyste civil au sein de l’Office of Naval Intelligence (ONI) de l’US Navy, Pollard traitait les informations collectées par les bâtiments de la marine américaine dans le monde. En 1983, il rejoindra l’antenne de Lutte antiterroriste de la Navy pour s’y spécialiser dans… le monde arabe.

Charlotte Sawyer. Officiellement, l’analyste de la marine, en poste au Naval Anti-Terrorist Alert Center7 au moment des faits, Pollard aurait offert ses services aux Israéliens qui ont, alors refilé le bébé au Lekem.

Jacques Borde. Pour traiter Pollard, la structure est, à peu près connue : Yosser 8 Yagur, le conseiller scientifique auprès de l’ambassade à Washington mais également Irith Erb, employée au consulat new-yorkais. C’est à son domicile que Pollard venait photocopier les documents qu’il empruntait (sic) à sa centrale ! Les Américains iront jusqu’à affirmer que Rafi Eitan se serait déplacé à plusieurs reprises9 pour rencontrer sa taupe. Se sentant grillés, les époux Pollard, avant de tenter d’obtenir l’asile politique auprès de l’ambassade, auront tout de même le réflexe d’avertir leurs contacts. Le démontage sera si rapide que les agents mentionnés ci-dessus abandonnèrent jusqu’à leurs effets personnels avant de sauter à bord d’un avion d‘El Al.

Q. Les Israéliens n’ont pas tenté de récupérer leur agent ?

Charlotte Sawyer. Si. À de nombreuses reprises. Mais ce sont les Américains qui ont, à chaque fois, refusé. Parfois de peu…

Q. À quelle occasion ?

Jacques Borde. De mémoire, on a, notamment, parlé d’un échange entre Pollard et Marwan Barghouti. Une option qui aurait été envisagée, un temps, par l’administration Sharon, à en croire Ben Caspit, du Ma’ariv. Selon Caspit, Arik aurait proposé un arrangement aux Américains, juste avant d’appliquer son plan partiel de retrait des territoires occupés. Sharon aurait alors indiqué qu’il était prêt à libérer Marwan Barghouti, si, de son côté, Washington hâtait la libération de Jonathan J. Pollard.

Toujours selon Caspit, l’intermédiaire dans cette affaire aurait été l’ambassadeur d’Israël à Washington, Dany Ayalon, qui aurait transmis la proposition aux Américains. Mais ces derniers auraient repoussé l’offre. Ayalon, commentant cette affaire, affirmera que « la situation a changé » et qu’il est « de l’intérêt des USA, d’Israël et du monde de freiner le Hamas en renforçant le Fatah »10. Et de relancer le projet, affirmant que « Barghouti est un élément déterminant dans ce processus et il serait peut-être temps de proposer une nouvelle fois cette transaction aux États-unis »11. À l’époque, rapportait Arouts 7, « l’affaire aurait été gardée secrète, et seuls les conseillers de Sharon, Dov Weissglass, et Ayalon auraient été mis dans la confidence. Celui-ci aurait été chargé par Sharon de vérifier discrètement si un tel échange était envisageable. Ayalon, qui aurait eu d’excellentes relations avec Condoleezza Rice, aurait alors sollicité un entretien privé, qu’il aurait obtenu, et aurait exposé à son interlocutrice les projets israéliens »12. Mais Rice aurait répondu qu’il était hors de question de libérer Pollard, rappelant qu’« Il s’agit d’un sujet très douloureux »13.

Ayalon aurait alors répliqué que « Pollard s’était déjà acquitté de sa dette en purgeant une peine de 20 ans de prison »14 et aurait souligné que d’autres espions plus coupables que lui avaient été libérés par le passé des geôles US. Mais Rice de répondre que « Pollard avait trahi sa patrie »15 et qu’il s’agissait d’un « sujet tabou à Washington »16.

Q. Ce blocage ne vous semble pas bizarre ?

Charlotte Sawyer. Oui, pas mal. Mais les Américains feront, en cette affaire, preuve d’un dogmatisme d’airain. D’habitude, les espions, ça s’échange. De plus, Pollard, qui était gravement malade, ne représentait plus l’ombre d’un risque sécuritaire pour qui que ce soit.

Q. Vous ne pensez pas que cela soit lié au peu d’entrain israélien sur le dossier syrien ?

Jacques Borde. Même pas. Sur ces questions, chacun agit toujours en fonction de ses intérêts. De son hidden agenda, comme disent les Anglo-Saxons. Sur le dossier syrien, il est évident que le partenaire hiérosolymitain traîne des pieds. Et ce depuis le début. Jérusalem n’avait pas de contentieux direct et sérieux avec Damas. Et, à vrai dire, n’en a toujours pas. Le statu quo contentait tout le monde : Damas et Jérusalem.

Q. Mais les Israéliens interviennent régulièrement…

Charlotte Sawyer. Sur la Syrie ? Évidemment. À chaque fois qu’ils estiment leurs propres lignes rouges franchies. À savoir que certains types d’armes tombent – ou sont susceptibles de tomber – entre de mauvaises mains. À leurs yeux : celles du Hezbollah.

Q. Et le Liban ?

Jacques Borde. Du point de vue israélien, le Liban n’a jamais constitué une menace par lui-même. Ni géopolitiquement, ni géostratégiquement. Le souci est que le Pays du Cèdre a toujours été instrumentalisé. Par à peu près tout le monde…

Q. Un rapport avec les printemps arabes ?

Jacques Borde – Aucun. Le printemps arabe est un fantasme occidentalocentré, l’ombre portée de l’onanisme géopolitique de quelques intellectuels germanopratins qui refusent de comprendre que les Libanais n’ont pas besoin de nous – d’eux, à vrai dire – pour s’organiser politiquement.

[À suivre]

Notes

1 Surnom donné, tant par ses adversaires que ses partisans, à Binyamin Nétanyahu, et détesté par celui-ci. Qui se consolera en se disant que feu le maître-espion, Rafaël Eitan Hanitman, plus connu sous le nom de Rafi Eitan, lors de son passage dans la Pal’Mach, suite à sa chute malencontreuse dans un trou d’égouts, reçut, à cette mémorable occasion, le surnom de Rafi le puant. Surnom dont il ne réussira jamais à se défaire.
2 J.J. Pollard a depuis divorcé et est remarié à une Israélienne, Esther Zeits.
3 Ou Bureau de liaison & de recherches scientifiques.
4 Nahum Admoni, alors directeur du Mossad. Son rôle dans cette affaire, bien que le Mossad n’y eut joué aucun rôle direct, était celui de patron du Renseignement israélien, de Ha’Mémouné, autrement dit celui qui dirige la communauté du Renseignement israélien, comme le patron de la CIA, aux USA, assumait le rôle de Director of Intelligence auprès du pouvoir politique.
5 Histoire secrète du Mossad, de 1951 à nos jours, p.127, Gordon Thomas, Nouveau Monde, 2007.
6 Tsahal, Nouvelle Histoire de l’Armée israélienne, p.395, Pierre Razoux, Perrin, 2006.
7 Sis à Suitland, dans l’État du Maryland.
8 Ou Yossef, selon d’autres sources.
9 Il ne l’aurait probablement rencontré qu’une seule fois, en Europe (Paris) ou Israël.
10-11 Ma’ariv (24 janvier 2007).
12-16  Arouts 7 (26 juin 2007).

 

A Propos Jacques Borde

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