Les Relations (souvent) ambiguës Jérusalem-Washington [2]

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Sous l’égide tutélaire de l’Oncle Sam, on aurait tendance à croire que tout n’est que miel & roses entre Washington & Jérusalem. Mais les relations entre ces deux-là ont souvent été passionnelles & agitées !… Épisode 2.

Q. Revenons à Washington et Jérusalem : les Américains ont beaucoup traîné à régler la vente du F-35I Adir à Jérusalem. Une première ?

Jacques Borde. Même pas ! Les États-Unis ont toujours usé de leurs ventes d’armes pour peser sur leurs relations avec leur allié hiérosolymitain. En plus, à propos du F-15I Adir, c’est surtout l’ex-président B. Hussein Obama, qui a fait traîner le dossier.

Q. Mais les Américains finissent toujours par céder ?

Charlotte Sawyer. Là encore, c’est du fantasme. Les Américains ont même réduit à néant le projet du Israel Aerospace Industries (IAI) Lavi qui devait être un chasseur-bombardier made in Israel à, disons 99% pour ne vexer personne.

Q. Pourquoi ?

Charlotte Sawyer. Pour ne pas avoir un rival trop sérieux dans le domaine réservé de l’aéronautique militaire. Une chasse gardée aux yeux de Washington.

Q. Le danger était réel ?

Jacques Borde. Oui. Relativement. Or, le plus moderne des appareils chinois actuellement en dotation, le J-10 Vertueux Dragon, déjà déployés à plus de 150 exemplaires sur le continent, doit beaucoup au défunt Lavi1…! On a, en effet, souvent présenté le J-10 (Jian 10 ou Jianji-10 pour chasseur) appareil multirôle de la firme Chengdu Aircraft Corp., comme la copie conforme du Lavi.

Q. Et c’est vrai ?

Jacques Borde. Vrai et faux à la fois. C’est en 1985 que le projet du J-10 a débuté, ce à la demande des forces aériennes de l’Armée populaire de libération (PLAAF) qui cherchaient à bénéficier d’un chasseur de nouvelle génération en complément des appareils de 4ème génération soviétiques2 que Beijing commençait à recevoir. Octobre 1986. L’APL et le gouvernement chinois approuvent le programme sous le nom de code Project 8610 et baptisent l’appareil J-10 Vertueux Dragon. Song Wen-Cong est placé à la tête du développement du J-10. Mais ça n’est qu’en 1987 que le programme aurait bénéficié de l’apport des technologies du IAI Lavi. De plus, certaines sources accusent le Pakistan d’avoir prêté (sic) un F-16 au bureau d’étude de Chengdu.

Présenté comme un chasseur de 4ème++ génération, les performances du J-10 pourraient le classer au-dessus des derniers F-16C/D, avec une maniabilité supérieure à celle du F/A-18E/F Super Hornet et du Typhoon. Le Lavi remontant aux années 80, vous imaginez à quoi l’industrie aéronautique US a échappé en termes de concurrence…

Q. Donc, l’administration Obama a fait la sourde oreille aux demandes israéliennes ?

Jacques Borde. Oui, et pas pour le Lavi, qui est une histoire ancienne. Comme l’a écrit Moshé Kravitz traitant du sujet pour le site JSSNews, « L’administration Obama a doublement bloqué Israël : elle a interdit la vente par Boeing d’hélicoptères à l’armée israélienne, et a bloqué les efforts d’Israël de moderniser sa flotte d’hélicoptères Apache »3.

Q. Cela a dû pénaliser les Israéliens ?

Jacques Borde. Pas vraiment. En fait, précise Moshé Kravitz « Israël s’est débrouillé pour faire seul une mise à niveau de sa flotte d’hélicoptères d’attaque, et a modernisé ses Apache AH-64D Longbow – qui sont utilisés lors des attaques à Gaza – en les équipant de deux systèmes électroniques de combat développés en Israël »4. Par ailleurs, « Les Apache ainsi améliorés pourront également transporter plusieurs nouveaux missiles israéliens » avait indiqué une source citée par JSSNews, qui précisait que « la modernisation a été développée à la base aérienne de Ramon, et consistait également à assurer l’interdépendance entre les Apache, les avions et les équipements terrestres en matière de communication, de cartes digitales et avec les tank de combat Merkava Mk-4 »5.

Q. Et les Américains…

Jacques Borde. Comme l’a dit Moshé Kravitz : « L’histoire est un éternel recommencement. C’est parce que de Gaulle a bloqué les livraisons de pièces détachées et d’armement à Israël en juin 1967 (même si l’embargo n’a pas été totalement appliqué) que l’État hébreu s’est souvenu des enseignements de l’histoire humaine : un juif ne peut compter que sur lui-même pour survivre, et a développé sa propre technologie militaire. L’excellence de l’esprit juif et la liberté d’entreprendre ont fait le reste, et Israël est devenu un des principaux exportateurs mondial d’armement »6.

Q. C’est un peu du copier/coller du discours officiel israélien, non ?

Jacques Borde. Bon le style de Moshé Kravitz est sans doute un peu emphatique, mais, outre que je trouve assez mal élevé de tronquer une citation, pour le reste, force est de constater que les Israéliens sont passés maîtres dans l’art de se sortir de ce genre de guêpier. Et d’avancer à partir de ce qu’ils ont entre les mains.

Rappelez vous lorsque IAI a sorti le Kfir7. Après tout, la base c’était du retrofit de Mirage IIIS suisse qui a donné le Nesher et le Dagger. Et parti pour durer : équipé d’un réacteur General Electric J79, le Kfir, s’il n’est plus en service au sein de l’Heyl Ha’Avir depuis 1996, a été commandé à 24 exemplaires8 par la Colombie en 2008. Son moteur (sous réserve) est le même que celui du Kfir C-79, il est muni d’un radar Elta EL/M-2032. Preuve que les vieilles cellules conservent longtemps un fort potentiel, les Kfir C-10 colombiens « ...ont démontré en 2012, pendant l’exercice Red Flag aux États-Unis, que le vénérable delta israélien en avait encore sous la pédale »10. L’IAI propose désormais à plusieurs pays entrés récemment dans l’Otan, une énième version du Kfir, le Block 60, qui serait doté d’un radar à balayage électronique actif (AESA), le Elta EL/M-2052 et de missiles air/air Derby et Python 5. Pas mal pour un appareil extrapolé de notre bon vieux Mirage V

Q. Mais, dites-moi, ça s’est arrangé entre nos deux compères ?

Charlotte Sawyer. Ça s’arrange toujours entre Jérusalem et Washington. Ils ont trop besoin l’un de l’autre. Même si, de temps en temps, quelque ego doit en souffrir…

| Q. Thème un peu hors-sujet : apparemment, la seconde vie de nos Mirage F-1 aux États-Unis, ça se passe bien ?

Jacques Borde. Effectivement. Bon début de carrière de nos F-1 CT/CR chez l’américain ATAC… Comme l’a indiqué Jean-Marc Decluny, sur sa page Facebook Aviation de combat & forces aériennes du monde: Passé/ Présent/ Futur :

« A ce jour, dix appareils ont été certifiés FAA et d’autres vont l’être très prochainement. Les « festivités » vont débuter d’ici deux mois environ avec cinq appareils déployés à Holloman AFB pour entraîner les pilotes de F-16C, autant à Luke AFB face aux F-35A et également aux Viper présents… Un déploiement rapide va se produire également sur les base de Kelly Field, Texas, Kingsley Field, Oregon, et Seymour Johnson AFB voire Eglin AFB.
« Concernant les machines en elles-mêmes, l’avionique a été upgradée avec une modernisation des moyens de communications et semble t’il un nouvel affichage pour nombre de données (Intégration d’écrans?). Il est également prévu à court terme l’intégration par retrofits successifs d’un radar AESA (ELTA Israélien ?) en lieu et place du Cyrano IV... ».

| Q. À votre mine, tout ça n’a pas l’air de vous enchanter ?

Jacques Borde. Pas du tout, en effet. Nous nous sommes séparés de machines magnifiques, encore bonnes pour le service comme nous le constatons amèrement, pour une poignée de dollars.

Charlotte Sawyer. Jacques n’a pas tort : ces appareils auraient « fait merveille » positionnés de manière permanente au Sahel, au lieu d’y « user » prématurément vos Rafale.

Notes

1 Prototype développé par Israel Aircraft Industries. Le premier, appelé B1, était un monoplace motorisé par un Pratt & Whitney PW1120 développant 9.360 kgp avec postcombustion. Il vola pour la première fois le 31 décembre 1986 et fut suivi par le second prototype, B2, le 30 mars 1987. À cette époque, il était prévu de construire 300 Lavi. Le développement du Lavi a été brutalement interrompu le 30 août 1987 sous la pression de Washington. Malgré tout, un troisième appareil, biplace cette fois, fut construit. Baptisé TD (pour Technology Demonstrator), il effectua son premier vol le 25 septembre 1989. Il est aujourd’hui utilisé pour effectuer des essais de systèmes et de radar et n’a donc pas été transféré en Chine, comme le laissaient entendre certaines mauvaises langues.
2 Su-27 et Su-30MK.
3-6 Scoop JSS : Obama a bloqué la vente d’hélicoptères de combat Boeing à Israël (16 mars 2014).
7 Lionceau, en hébreu.
8 De type C-10.
9 Un J79-GEJ1E plus puissant développant 8 505 kg de poussée.
10 Air & Cosmos, n°2379 (25 octobre 2013).

 

A Propos Jacques Borde

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