Des Stratégie(s) de Décapitation à la Guerre civile !… [1]

| Guerre Vs ISIS/DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Je ne sais si le terroriste Tchétchène auteur de la décapitation de Samuel Paty est au courant, mais ce terme même de Décapitation a un sens précis dans le vocabulaire des militaires occidentaux : il s’agit de l’élimination ciblée d’ennemis. Sikul Memukad ou prévention ciblée, disent, de leur côté, les Israéliens. Je m’interroge, car ce mis-en-examen, maîtrisant pitoyablement le Français, aurait réussi, par ailleurs, à associer à son geste barbare, un communiqué d’une rare clarté & rédigé impeccablement. Serait-ce que, par ce crime hautement symbolique – hautement héraldiste même dans la logique djihâdiste takfirî – ISIS/DA’ECH & consorts ont décidé de franchir un étape de plus dans ce qui s’apparente de moins en à moins à des opérations hit & run (frapper & détaler) mais à cette Guerre civile qui ensanglanta l’Algérie pendant une décennie ? Épisode 1.

« Les Français meurent rafalés, décapités, écrasés par les fantassins de l’islamo-nazisme. Mais pour #MaryseLepron de la CGT Confédération Générale du Travail, la principale menace pesant sur la France c’est l’intégrisme catholique. Si ces fleurs de nave sont sains d’esprits, c’est de la haute trahison ».
Jean Messiha, sur sa page Facebook.

| Q. La décapitation de Samuel Paty : la terreur dans sa forme la plus abrupte ?

Jacques Borde. Oui, effectivement. Mais comme l’a souligné François-Bernard Huyghe, dans son livre sur Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)1, nous sommes dans la logique implacable propre à ce type d’entité qui « …est prolixe et prosélyte. Elle lance un message universel. Elle nous dit quelque-chose à nous qu’elle entend « mettre à genoux » et appelle ses futures recrues à se redresser pour devenir des « lions ». Elle s’adresse même aux lionceaux et enseigne aux bambins comment faire la prière et couper une tête. Elle exalte la violence la plus crue au nom de la plus haute théologie. Elle inverse tous nos codes du bien et du mal. Elle veut convertir le terre à ce qu’elle nomme le seul et vrai monothéisme. Et, curieusement, nous sommes sourds à ce message : ce sont des déséquilibrés, pas de sens, pas de rapport »2.

La même rengaine depuis la première frappe terroriste takfirî sur notre sol. À ce stade, comment s’étonner que des internautes arabo-musulmans appellent désormais au boycott des produits français sur les réseaux sociaux, pour, je cite : protester contre « la dérive autoritaire et répressive contre les musulmans depuis l’attentat commis contre Samuel Paty, professeur d’Histoire ».

Hier, au mieux, ces gens-là se taisaient. Maintenant, ils passent à l’action. Tout ça, désolé, c’est de la tension dialectique organisée en amont.

| Q. Quelque-chose, d’abouti, alors ?

Jacques Borde. Tout à fait. Plus qu’on ne l’a cru au début. Comme le note encore François-Bernard Huyghe, « …le processus s’inscrit dans une logique historique de ressentiment ; elle correspond à un récit victimaire qui mélange croisades, lignes Sykes-Picot et guerre d’Irak… Mais la fascination du califat relève aussi d’une approche rhétorique »3.

| Q. D’entrée, une question iconoclaste, cibler Abdelhakim Sefrioui : utile ou symbolique ?

Jacques Borde. Si ça n’était que ça ! C’est pire ? C’est dangereux et stupide à la fois !…

| Q. En quel sens ?

Jacques Borde. Je sens que je vais me faire encore des amis ! Je ne sais pas encore quelle portée nous devons accorder à la décapitation hautement héraldiste de Samuel Paty. Ce que je sais, en revanche, c’est que retrancher du champ de la tension dialectique tous ceux qui ne partagent pas nos idées et en ont en commun avec l’autre camp serait une tragique erreur en ces temps où des éléments de guerre civile sont de plus en plus visibles et avérés.

Ce fut l’erreur tragique de la junte de facto au pouvoir à Alger que d’avoir retiré du circuit (parfois définitivement) tous ceux qui pensaient, au sens cognitif du terme, dans le camp adverse. N’ayant plus personne avec qui entretenir la tension dialectique dans la nébuleuse terroriste, appelée alors salafiste et gravitant autour du Jama’ah al-Islamiyah al-Musalla (GIA)4, ne va plus rester que la voie des armes et des bombes comme mode de communication. Sans personne avec qui, simplement parler, l’Algérie plongera dans une bonne décennie de sang et de larmes.

En un mot comme comme un cent, il faut toujours laisser une porte ouverte. Et avoir des gens capables d’aligner des phrases complètes en face de vous.

Je sais bien que pour Laurent Fabius, Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām5 a fait du « bon travail », mais je ne pense pas que des dizaines de miliers de Unlawful combatants6, prenant les armes dans ce pays soient les meilleurs interlocuteurs pour éviter le pire dans nos zones de non-droit et de Charia.

| Q. Donc, parler, y compris avec des gens comme Abdelhakim Sefrioui… ?

Jacques Borde. Oui, avec des gens comme Abdelhakim Sefrioui, un « vieux routard de l’islamisme en France », comme l’a décrit Bernard Godard, ancien spécialiste de l’islam au ministère français de l’Intérieur. Il se trouve que j’ai rencontré Abdelhakim Sefrioui, à trois reprises si ma mémoire est bonne. J’ajoute que j’étais sur son terrain et que Sefrioui ne m’a ni insulté, ni menacé. Il m’a même offert un thé, l’une des fois et une autre un… Fanta ! C’est quelqu’un avec qui la discussion est possible. Parce que comme disaient les Sud-Africains il n’est pas solide entre les oreilles.

| Q. Et ?…

Jacques Borde. Il ne faut jamais sous-estimer ceux d’en face. Et, plus on on sait sur eux, mieux c’est. Pour avoir négligé ces points en 2006 avec le Hezbollah, le Rosh Ha’Mateh Ha’Klali7, le Rav Alouf8 Dan Halouz, a offert à Tsva Haganah Ley’Israel (IDF)9, sa première contreperformance avec une formation paramilitaire. À ne pas confondre avec 1973, où Tsahal :

1- avait repris le terrain perdu.
2- combattait l’armée régulière de la première puissance militaire du monde arabe.
3- avait trouvé, but recherché par Le Caire, son premier pays arabe avec qui faire la paix.

Abdelhakim Sefrioui est intelligent et a des entrées dans la plupart des cités de banlieues. Et, à un moment, pour parler avec l’autre, l’hostis, il faudra bien des interlocuteurs sachant aligner plus de deux phrases d’affilée et pas seulement des Allah U’Akbar hystériques.

J’ai au compteur (sic) un tête-à-tête avec le secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem, une discussion animée (sic) avec le responsable Affaires étrangères du Hezbollah (dont j’ai le nom sur le bout de la langue), une autre, plutôt loufoque je dois dire, avec le n°1 du Bonyād-é Shahid10 de Beyrouth, des discussions beaucoup plus sérieuses avec le Pr. Ali Akbar Vélayati, alors titulaire du Vezârat-é Omur-é Khârejé11. Et même une audience restreinte (et non particulière, je tiens à le préciser) avec le Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution iranienne), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî. Donc quand je vous parle de personnes avec qui il est intellectuellement possible d’échanger, ou de les écouter, car c’est en écoutant qu’on en apprend beaucoup, je pense savoir une certaine expérience en la matière.

En revanche, s’il est bien des gens (sic) avec lesquels je pense que le seul dialogue possible doit se faire du bon côté du fusil, ce sont bien les Tarés de Dieu que Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH), Boko Haram12, Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām, Al-Jayš al-Fateh (Armée de la conquête)13 et tutti quanti, projettent sur notre sol.

Le seul souci, c’est que ce type de dialogue porte un nom : la guerre. Et que la guerre, cela se compte en morts et blessés. Et, en Algérie, ça a pris une bonne d’année pour éradiquer la menace.

Vous pensez que Sefrioui est un ennemi ? Certes. Mais c’est quelqu’un qui analyse et qui pense.

| Q. Pas un peu infréquentable votre Abdelhakim Sefrioui ?

Jacques Borde. Guère plus qu’un certain Laurent Fabius, désolé. L’heure de gloire
d’Abdelhakim Sefrioui, si je puis dire c’est celle du Collectif Cheikh Yassine qu’il fonde en 2004, un mouvement pro-Hamas, certes. Mais, qui de mémoire, n’a pas d’activités terroristes à son actif. A contrario du Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām, si cher à Laurent Fabius…

| Q. L’interdiction du Collectif Cheikh Yassine, alors ?

Jacques Borde. Désolé, quel rapport avec le sujet ? Le Collectif Cheikh Yassine n’a, à ma connaissance, plus d’activités réelles depuis 2009. De plus, pour en avoir couvert (sic) une ou deux, je rappelle que les manifestations du Collectif Cheikh Yassine étaient toutes légales, autorisées, avec parcours déposés en Préfecture et un service d’ordre coopérant avec la police.

Que l’on soit d’accord avec les propos (dérapages y compris) tenus à ces occasions est une toute autre chose. Mais, croyez-m’en, pour avoir professionnellement pratiqué ces gens (et quelques autres), le Collectif Cheikh Yassine c’est de la petite bière comparé aux Unlawful combatants d’ISIS/DA’ECH. Ou même aux excités nazislamistes qui s’étaient révélé lors de l’Après-midi de cristal14 de triste mémoire à Sarcelles en 2014.

Encore une fois, le régime de Paris – faute d’avoir le courage, ou même le simple bon sens, de s’en prendre aux vraies menaces, les Fichés S, les groupes armés de cités de non-droit, la police de la Charia qui s’installe dans nos banlieues, les mosquées salafo-takfirî – se défausse en tapant dans le vide, ou presque.

[À suivre]

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
2 In DA’ECH : l’Arme de communication dévoilée, p.3, DA’ECH, VA éditions, ISBN 979-10-9340-30-5.
3 In DA’ECH : l’Arme de communication dévoilée, p.3, DA’ECH, VA éditions, ISBN 979-10-9340-30-5.
4 Ou Groupe islamique armé en abrégé.
5 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front al-Nosra.
6 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.
7 Ra’Mat’Kal, chef d’état-major israélien.
8 Lieutenant-général.
9 Ou צְבָא הַהֲגָנָה לְיִשְׂרָאֵל; acronyme Tsahal, צה »ל, en anglais, Israel Defense Forces.
10 Ou Fondation des martyrs.
11 Ministère iranien des Affaire étrangères.
12 Plus exactement le Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihâd (Groupe sunnite pour la prédication et le djihâd).
13 Coalition articulée autour d’an-Nusrah li-Ahl ach-Chām (Front Al-Nosra), le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie. Se compose, pour être complet, de : Ahrār ach-Chām (Mouvement islamique des hommes libres du Cham), Jund al-Aqsa (Les soldats de Jérusalem), Liwāʾ al-Haqq, Jayš al-Sunna, Ajnad ach-Chām et de la Légion de Cham.
14 Les émeutes du 20 juillet 2014 qui avaient fait dire à Manuel Valls, alors Premier ministre que « ce qui s’est passé à Sarcelles est intolérable, s’attaquer à une synagogue à une épicerie casher, c’est tout simplement de l’antisémitisme, du racisme ».

 

 

A Propos Jacques Borde

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