Des Stratégie(s) de Décapitation à la Guerre civile !… [3]

| Guerre Vs ISIS/DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

Je ne sais si le terroriste Tchétchène auteur de la décapitation de Samuel Paty est au courant, mais ce terme même de Décapitation a un sens précis dans le vocabulaire des militaires occidentaux : il s’agit de l’élimination ciblée d’ennemis. Sikul Memukad ou prévention ciblée1, disent, de leur côté, les Israéliens. Je m’interroge, car ce mis-en-examen, maîtrisant pitoyablement le Français, a réussi, par ailleurs, à associer à son geste barbare, un communiqué d’une rare clarté & rédigé impeccablement. Serait-ce que, par ce crime hautement symbolique – hautement héraldiste même dans la logique djihâdiste takfirî – ISIS/DA’ECH & consorts ont décidé de franchir un étape de plus dans ce qui s’apparente de moins en à moins à des opérations hit & run (frapper & détaler) mais à cette Guerre civile qui ensanglanta l’Algérie pendant une décennie ? Épisode 3.

« Face à la montée de l’islam radical, il y a des mesures que l’on peut prendre. Moi, je ne comprends pas qu’on puisse confiner huit semaines le peuple français en entier, et que, pour des histoires de droits, on ne puisse pas renvoyer un imam qui prêche contre la France toute la journée, qu’on ne puisse pas fermer une salle de prière radicale où les prêches sont anti-français. Je ne comprends pas qu’on ne régule pas nos flux d’immigration. Parce qu’à chaque fois, on le voit bien à l’occasion de ces derniers attentats, ce sont des étrangers qui arrivent chez nous. Il y a un risque de guerre civile, à partir du moment où un professeur, à la sortie de son collège, se fait décapiter, et dans un contexte de faiblesse actuelle de notre peuple, qui subit la crise sanitaire, la crise sociale, la crise économique, dans un environnement instable au plan géostratégique, bien sûr que nous sommes vulnérables ».
Général Pierre de Villiers.

| Q. Certains diront que vous en voulez à Charlie-Hebdo ?

Jacques Borde. Pas du tout. Mais n’oublions jamais que Charlie-Hebdo est une publication de niche. Et pas vraiment grand public, vu ses contenus. L’idée d’imposer ainsi les Caricatures du prophète à un public, celui de l’Éducation nationale, largement composé d’ados immatures, est tout simplement improductif et, qui plus est, dangereux. Ces Caricatures sont, évidemment, de nature à blesser y compris ceux qu’on désigne communément sous le vocable de Musulmans modérés.

| Q. Donc, pour vous, une posture à risques…

Jacques Borde. À très gros risques même. Je vous fiche mon billet que lu par le plus baathiste des soldats d‘Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)2 – qui, eux, sont en première ligne face à ISIS/DA’ECH, contrairement à nos beaux parleurs germanopratin – le magazine, le pamphlet ou tout ce que vous voudrez se revendiquant des Caricatures du prophète finira, au mieux, dans un brasero.

Libre, par ailleurs, à tous les libre-penseurs de la planète de faire des Caricatures du prophète cuvée 2020 leur livre de chevet, c’est leur droit le plus absolu. Mais le coller, si c’est bien l’idée retenue, de force entre les mains de centaines de milliers d’ados musulmans confiés à l’Éducation nationale

| Q. Donc le contenu de ces Caricatures vous choque ?

Jacques Borde. Qu’il me choque ou pas n’a aucune espèce d’importance. Quant à son contenu supposément pédagogique, là, le régime de Paris, nous prend pour des cons. Il n’y a pas d’autre terme.

À qui veut-on sérieusement faire croire qu’en faisant arriver ces Caricatures du prophète dans nos banlieues  cités et foyers déjà sous la chape de plombe de la doxa takfirî, mais où police et justice, étrangement, sont absents – on va amener à résipiscence des croyants d’ores et déjà déviants du Coran.

L’Islam prohibe la représentation du Prophète, dénoncée comme une idolâtrie. Et on veut nous faire croitre qu’en le montrant – appelons un chat un chat – en train de se faire enc…, on va faire retomber les tensions. De qui se moque-t-on ?

| Q. Pas très judicieux, ni même très politique, tout ça…

Jacques Borde. Là, c’est un autre registre. Tout dépend du but recherché. Si certains esprits fins du macronisme ont dans l’idée que des relents de Guerre civile sont de nature à assurer la victoire de leur gourou lors des prochaines présidentielles face à Marine Le Pen, ils se fourrent le bras entier dans l’oeil.

À force de jeter des baquets d’huile sur les braises du Takfir, c’est la guerre civile pour de bon qu’ils auront.

| Q. Vous parliez de Musulmans modérés ?

Jacques Borde. Oui, par commodité du propos. Je n’ai jamais aimé ce terme. Selon moi, existent, d’un côté, les vrais Musulmans qui, en Syrie, au Liban et en Irak, forment une Résistance croyante, unissant Chî’îtes, Soufis, Alaouites, Druzes, Chrétiens et Sunnis évidemment, tous considérés comme Kufar par la doxa takfirî. Et, de l’autre, la meute abjecte des Unlawful combatants3 takfirî. Dont les potes (sic) de Laurent Fabius qui, hier, faisaient du « bon travail ».

| Q. Comment expliquez-vous que si peu de Musulmans se mobilisent contre le terrorisme ?

Jacques Borde. C’est plutôt à eux qu’il faudrait poser la question, non ? En fait, en dehors des opinions à proprement parler, deux gros obstacles se dressent contre ce type de mobilisation.

Primo, la peur. Beaucoup de Musulmans n’ont pas envie de s’attirer les foudres de la police de la Charia qui s’installe sur notre territoire ni de se faire ostraciser, dans le meilleur des cas, par des Jound al-Khilafah4, et des proxies de la doxa takfirî.

Secundo, la qualité intellectuelle – et, là je ne parle pas de leur courage, ne confondons pas les choses – de ceux qui interviennent pour appeler à la mobilisation face au Takfir.

Hassen Chalghoumi est, très certainement, un brave homme. Mais il est bien souvent peu compréhensible dans ses propos. L’avoir entendu parler de ce pauvre professeur qui, je cite, s’est fait « décapiter la tête », faisait peine à entendre et est malheureusement révélateur de la pauvreté de l’Islam sunnite, qui n’a pas l’organisation et la rigueur du Chî’îsme duodécimain dans la formation de ses cadres…

| Q. Sinon, pour vous, rien à attendre de bon de ce remake à vaste échelle des Caricatures du prophète ?

Jacques Borde. Fors le pire ? Non. Ce que je crois aussi c’est que diffuser à une telle échelle les Caricatures du prophète, aux frais de l’État, reviendra pour l’administration Macron à poignarder dans le dos ces Musulmans modérés, à qui on retirera une partie de leur argumentaire face au propaganda staffel takfirî.

J’ai, entre autres, des amis druzes libanais – plus portés, je vous l’assure, sur le Bourbon que sur le thé à la menthe – qui ont été littéralement écœurés à la 1ère parution des Caricatures du prophète. Là, nous en sommes à la quatrième !…

| Q. Ne trouvez-vous pas que cela commence à ressembler au combat nécessaire contre la doxa takfirî et ses 5e colonnes ? Et que vous-même réclamez…

Jacques Borde. Non, pas du tout. Intellectuellement, cela reste une posture authentiquement munichoise…

| Q. Munichoise, que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Que le régime de Paris, comme Daladier, Chamberlain et Halifax hier, continue à faire le jeu de l’ennemi. En espérant que le temps apaisera les choses. Où sont les quelques 500 mosquées salafo-takfirî fermées ? Comme avec Monsieur Hitler, comme l’appelaient les gazettes de l’époque, on gagnera , tout juste un peu de temps. Et encore.

| Q. Vous parlez de Guerre civile. Quid, alors, des Forces de l’ordre (FDO), et de l’armée, en pareille hypothèse ?

Jacques Borde. Les exemples algérien, tchétchène et libanais nous l’ont appris : en cas de confrontations de ce type, immanquablement, des éléments des Forces de l’ordre (FDO) et des forces armées passeront dans l’autre camp. Avec armes, bien sûr, mais surtout avec le bagage intellectuel de tout ce qu’ils auront appris. Pourquoi croyez-vous que, depuis des années, on écrème (sic) nos unités de leurs éléments peu fiables avant de les expédier en Irak, en Afghanistan et au Sahel ?…

| Q. Et cette guerre civile, vous la croyez possible ?

Jacques Borde. De plus en plus, en fait. Je pense, notamment, qu’imposer à des élèves, dont, par la force des choses, des élèves musulmans, la lecture – qui échappera au cadre de la liberté d’expression, on est théoriquement libre de lire (ou pas) ce qu’on veut dans ce pays – des Caricatures du Prophète est un exercice d’une rare légèreté. On va jeter de l’huile sur le feu. Avec quelles conséquences ? Qui peut le dire ? Au fait, combien de policiers pour assurer avant, pendant et après, la sécurité de nos Samuel Paty en puissance ?…

En Algérie en 1992, le Jabhah al-Islāmiyah lil-Inqādh (FIS)5 avait largement gagné les élections et, loin s’en faut, tous ses électeurs n’étaient pas des ultras. Il n’empêche qu’avec l’annulation des élections, va se lever la première armée du djihâd takfirî du Maghreb. Combien de vrais partisans ? 20%, 30% des Algériens ? Et, aujourd’hui, combien de jeunes musulmans rejetant notre modèle républicain ? D’après ce que eux-mêmes en ont dit : plus de 20%, en tout cas.

Alors, Civil war or not Civil war ?

| Q. Et au plan international, ça donne quoi ?

Jacques Borde. Guère mieux, en fait. Comme l’a dit Eber Haddad :

« Les 53 ans de politique pro-Arabe de la France ont volé en éclat sur une simple déclaration de Macron. Pour une fois que celui-ci joue parfaitement son rôle de chef d’État ! C’est le tollé général, du Pakistan à l’Atlantique, des Musulmans, Arabes ou pas, sur un événement plutôt mineur et qui montre bien non seulement la fragilité de l’édifice mais prouve également les errements dévastateurs de la politique préconisée par le Quai d’Orsay depuis plus d’un demi-siècle. Aucun pays musulman ou presque n’est épargné et, ironiquement, une manifestation anti française, organisée par des Arabes israéliens, a même eu lieu à Tel-Aviv devant la résidence de l’ambassadeur de France ! Qui aurait cru voir un jour, la France conspuée par ses  »alliés » arabes alors que ceux-ci se précipitent en Israël pour y nouer des relations. 2020 est vraiment une année spéciale… ».

Gageons que 2021, sera du même tonneau…

Notes

1 Deviendra, parce qu’à l’évidence, la traque des responsables de la Tragédie de Munich était autant réactive que préventive.
2 Armée arabe syrienne.
3 Traduite par combattant illégal, combattant ennemi ou encore combattant ennemi illégal. Défini dans le PATRIOT Act, ou plus précisément le Uniting & Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept & Obstruct Terrorism Act of 2001, pris sous la présidence de George W. Bush, qui permet de soustraire au droit commun les combattants armés capturés dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.
4 Ou Soldats du califat. Terme officiel de DA’ECH pour qualifier ses combattants armés. Vient en droite ligne de Jound al-Khilafah fi Ard al-Jazair, groupe armé terroriste salafiste, qui s’est fait connaître par l’assassinat d’Hervé Gourdel. A fait scission d’AQMI (officiellement en septembre 2014) et prêté allégeance à DA’ECH.
5 Ou Front islamique du salut.

 

A Propos Jacques Borde

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