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De quelques Nouvelle(s) Donne(s) sous été indien

| Guerre Vs DA’ECH | Questions à Jacques Borde |

L’été qui perdure n’aura pas été marqué que par l’Affaire Weinstein & la chute de Raqqa. Il semble bien que les choses sont en train de changer. Notamment au Levant, vis-à-vis de la terreur takfirî d’abord. Mais aussi au sein des administrations étasunienne & française où le discours des uns & des autres se durcit sensiblement. À se demander si, géostratégiquement, 2018 pourrait être cette année où, volens nolens, beaucoup de choses basculeront enfin.

| Q. On dit Tillerson en disgrâce auprès de Trump, est-ce vrai ?

Jacques Borde. Apparemment, oui. L’actuel US Secretary of State, Rex W. Tillerson1 n’aurait plus les faveurs de Donald J. Trump. À Washington comme à Rome, la Roche tarpéienne n’est jamais bien loin du Capitole.

| Q. Et que reproche Trump à son Secretary of State ?

Jacques Borde. Plusieurs choses, en fait. La principale serait de soutenir, y compris publiquement, des positions qui ne sont pas celles l’administration qu’il a rejoint à l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche.

Ensuite, et, là, reconnaissons-le, l’accusation tient assez la route : ne pas faire grand-chose au poste qui est le sien. Au plan des résultats à porter à son crédit, Tillerson c’est plus Le Désert des Tartares que le Retour du Roi dans la saga du Seigneur des Anneaux.

| Q. Mais, plus précisément, sait-on sur quoi portent les désaccords Trump-Tillerson ?

Jacques Borde. À peu près, oui.

Primo, le dossier du 5+12. C’est Rex W. Tillerson et le US Secretary of Defense, le général (Ret) James Mad Dog Mattis3, qui, au sein de l’administration Trump, soutenaient la thèse du respect par l’Iran de ses engagements dans le cadre de l’Accord de Vienne. À partir de là !

1- fatalitas pour Tillerson, c’est la thèse défendue par Nikki Haley, ambassadeur près l’ONU, qui a fini par l’emporter ;
2- Tillerson, n’a, de toute évidence, pas fait le service après-vente de la position officielle de l’administration à laquelle il appartient ;
3- Tillerson, bavard impénitent à défaut d’être un bosseur acharné, n’a pas su tenir sa langue et a, ouvertement, fait part de ses griefs.

| Q. Mais, excusez-moi de revenir sur le sujet, Tillerson n’est pas si isolé que ça sur la question du 5+1 ?

Jacques Borde. Oui, c’est vrai. Outre James Mad Dog Mattis, le Chairman of the Joint Chiefs of Staff4, le général Joseph Francis Dunford Jr., qui avait déclaré que « l’Iran n’est pas en violation matérielle de l’accord », étaient, peu ou prou, sur la même ligne que Tillerson. Le problème est que Donald J. Trump ayant tranché en faveur de la doctrine mise en avant par Nikki Haley, la messe était dite et que tout US Secretary of State qu’il soit Rex W. Tillerson aurait dû, ad minimo, faire profil bas. Ce qu’il n’a évidemment pas fait…

| Q. Sait-on qui pourrait lui succéder ?

Jacques Borde. Oui. Très certainement Nikki Haley, parce que justement elle a été l’élément le plus en pointe au sein de l’administration Trump, pour lui conseiller de ne pas reconnaître le respect du Joint Comprehensive Plan of Action/Plan d’action global conjoint (PAGC/JCPOA) par Téhéran.

| Q. Et vous partagez cette analyse ?

Jacques Borde. Je n’ai pas à la partager ou à la condamner. J’en constate la réalité.

Vous avez un US Secretary of State, Rex W. Tillerson qui :

1- désolé de dire les choses comme ça, n’en fiche pas une rame ;
2- tient sur un point essentiel de la politique étrangère de son pays, des propos proches de ceux de son prédécesseur démocrate John F. Kerry.

Il est donc assez logique qu’au fil des jours, il se rapproche inexorablement de la sortie.

| Q. Sinon, à propos de départ, certains analystes voient dans la décision de Washington de se retirer de l’UNESCO une affaire de gros sous. Qu’en pensez-vous ?

Jacques Borde. C’est en partie vrai, mais en partie seulement. En fait, plusieurs facteurs convergents poussaient, depuis quelques années, les États-Unis vers la sortie.

1- l‘aspect juridique, tout d’abord. Rappelons que, depuis 2011, une loi interdit aux États-Unis de financer toute agence de l’ONU accueillant la Palestine comme membre à part entière. Bon, a toujours existé une forme de tolérance sur le sujet, en fonction du statut de la Palestine (État, entité, organisation, observateur, membre, etc., on avait de la marge au plan diplomatique) au sein des instances internationales. Là, ce qui est intéressant c’est le motif de ce retrait : l’inscription par l’UNESCO de la ville d’Hébron au patrimoine…. palestinien5 alors qu’Israël y contrôle le Caveau des Patriarches.
2- l‘aspect financier. À force les impayés étasuniens au machin.2 onusien s’élevaient à la bagatelle de 500 millions de dollars. Pourquoi un tel chiffre ? Parce que la cotisation annuelle des États-Unis, membre fondateur de l’UNESCO, est de 70 millions de dollars par an. À la longue, il fallait bien que l’administration US finisse par trancher et se défaire de ce boulet.
3- l’aspect géopolitique. Engagés statutairement à concurrence de 22% du budget de l’UNESCO, mais ayant suspendu ses versements, les impayés US faisaient les États-Unis avaient perdu leur droit de vote depuis deux ans.

En clair, l’hegemon étasunien avait une ardoise d’un demi-milliard de dollars auprès d’une usine à gaz onusienne où :

1- Washington avait perdu le moyen d’y imprimer sa volonté (perte du droit de vote).
2- les décisions prises allaient frontalement à l’encontre des son agenda géopolitique et de celui de son principal allié au Proche-Orient : Jérusalem.

Alors oui, du point de vue des stricts intérêts US, il était temps de claquer la porte.

| Q. Diriez-vous, comme certains, qu’il y a un nouvelle donne, beaucoup plus dure, dans la position de la France vis-à-vis de ce que vous appelez la terreur takfirî ?

Jacques Borde. Au niveau du discours, incontestablement. À entendre ce qu’en dit, notamment, le ministre des Armées, Florence Parly, « Nous sommes engagés au côté de nos alliés pour obtenir la destruction de DA’ECH et nous faisons tout pour cela. (…) S’il y a des djihadistes qui périssent dans ces combats, je dirais que c’est tant mieux, s’ils tombent aux mains des forces syriennes, ils dépendront de la juridiction des forces syriennes (…). Ce combat est en train d’être gagné. Ce que nous pouvons faire, c’est poursuivre ce combat pour neutraliser le maximum de djihâdistes, ce que nous faisons déjà depuis des mois. Il faut aller au bout ».

Verbatim, il y a bien longtemps qu’un officiel français n’avait été aussi clair sur le sujet…

| Q. Parly évoque les fronts extérieurs ou le front intérieur ?

Jacques Borde. En fait, les deux. Interrogée sur la chute prochaine de Raqqa, Florence Parly, nous rappelle que « c’est un lieu très symbolique puisque c’est de là que sont partis les ordres concernant le massacre qui a été perpétué au Bataclan et au Stade de France ».

La ministre des Armées fait clairement le lien entre ceux qui tuent dans nos rues et Al-Dawla al Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (DA’ECH)6 et Al-Qaïda. À rapprocher, bien sûr, des propos d’Emmanuel Macron affirmant que « Tout étranger en situation irrégulière, auteur d’un acte malveillant sera expulsé ».

| Q. Et c’est réellement important ?

Jacques Borde. Disons que cela nous change des accommodements de Laurent Fabius à propos du groupe terroriste takfirî Jabhat an-Nusrah li-Ahl ach-Chām7, dont il estimait que ses membres faisaient du « bon travail ».

Maintenant, à voir si nos actes seront en accord avec les paroles plutôt fortes de Mme. le ministre des Armées ?

| Q. Quant à une nouvelle donne géopolitique qui serait en train de s’installer : que pensez-vous du débat qu’a relancé Causeur sur une « parole antisémite », qui, « s’est libérée » ?

Jacques Borde. C’est, en fait, une analyse qu’a développé André Versailles qui parle d’un « retour décomplexé de l’antisémitisme » et fait, notamment, référence à « la violence qui a éclaté, en août 2014, pendant la Bataille de Gaza, lors de plusieurs manifestations. Non pas l’agitation anti-israélienne, qui peut tout à fait se comprendre, mais la brutalité de slogans antisémites, et les voies de fait : des synagogues et des commerces juifs ont été vandalisés, et des juifs isolés ont été molestés »8.

J’y souscris totalement et je vous rappelle que j’ai utilisé terme d’Après-midi de cristal9 pour nommer le plus clairement possible les émeutes antisémites de Sarcelles de 2014.

Mais André Versailles met également en avant un élément qu’il importe de souligner…

| Q. Lequel au juste ?

Jacques Borde. Le double standard communautariste qui règne depuis longtemps. De, « Cette violence » qui, nous dit Versailles, « contraste avec l’absence de toute manifestation de quelque ampleur condamnant les crimes d’Al-Qaïda, de Bachar el-Assad ou de Boko Haram, dont les tueries font des milliers de victimes. Je mentionnerai également le fait que, depuis des années, les lieux juifs (synagogues, cercles culturels, écoles) sont visés par des attentats et doivent être gardés par la police, voire par l’armée ; et bien sûr, le brutal antisémitisme qui se déploie depuis plus de vingt ans dans les cités sensibles, comme l’a montré Les Territoires perdus de la République. Des professeurs y ont fait état de l’augmentation de manifestations agressives à l’égard des juifs et des Français de souche »10.

Notes

1 Pdg du géant pétrolier ExxonMobil.
2 Plus justement, le Joint Comprehensive Plan of Action/Plan d’action global conjoint (PAGC/JCPOA), ou pour les Iraniens, Barnāme Yām-é Eqdām Moshtarak‎ (BARJAM) regroupe les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-unies, Chine, France, Russie, United Kingdom, États-Unis, plus de manière assez psychédélique l’Allemagne, puis par extension l’Union européenne (UE).
3 Contrairement aux fantasmes colportés par les Démocrates et leurs relais divers et variés, Mattis est considéré comme un intellectuel par ses pairs, notamment en raison de sa bibliothèque personnelle comptant plus de 7.000 volumes. Il a toujours avec lui, lors de ses déploiements, un exemplaire des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Le major-général Robert H. Scales le décrit comme « … l’ un des hommes les plus courtois et polis que je connaisse ».
4 Chef d’État-major des armées.
5 C’est aussi le motif officiel du retrait d’Israël.
6 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
7 Ou Front pour la victoire du peuple du Levant, ou de manière abrégée Front an-Nosra.
8 André Versailles .
9 Les émeutes du 20 juillet 2014 qui avaient fait dire à Manuel Valls, alors Premier ministre, que « ce qui s’est passé à Sarcelles est intolérable, s’attaquer à une synagogue à une épicerie casher, c’est tout simplement de l’antisémitisme, du racisme ».
10  André Versailles .

 

A Propos Jacques Borde

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