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5+1, UNESCO, etc. : Le Trumpisme, avant tout du pragmatisme

| États-Unis | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Obamacare, Accord de Vienne, UNESCO. Ces trois sujet viennent de démontrer l’inexorable pragmatisme du président américain, Donald J. Trump, qui, à chaque fois, encaisse, s’adapte & réagit. Donné perdant, fini, ou isolé, Teflon Trump, comme l’appellent ses partisans, est toujours aux commandes. Doué d’une capacité rarement vue à encaisser les coups, passé maître dans l’art de l’esquive & de la riposte (là où personne ne l’attendait), Trump finira-t-il par imposer ses vues Urbi (au Deep State, en fait) & Orbi (au reste du monde) ? À voir…

| Q. Ça bouge beaucoup en ce moment. Que pensez-vous de l’arrivée d’Azoulay à la tête de l’UNESCO ?

Jacques Borde. Pas grand-chose en vérité. Il fallait à tout prix écarter le Qatar et son candidat Hamad Ibn-Abdoulaziz al-Kawari du sommet de cet autre machin1. Toujours ça de fait avec l’arrivée de notre ex (et éphémère) ministre de la Culture, Audrey Azoulay, à la tête de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science & la culture (UNESCO) pour un mandat de quatre ans. La Française a été choisie par le conseil exécutif avec une courte majorité de 30 voix contre 28, face au Qatari. Un choix du conseil exécutif qui doit encore être validé lors de la conférence générale des 195 États membres de l’UNESCO, le 10 novembre 2017.

Une UNESCO par ailleurs gravement affaiblie par le départ, le 12 octobre 2017, des États-Unis et d’Israël.

| Q. Jusqu’à quel point ?

Jacques Borde. Soyons précis. Côté étasunien, le US Department of State a, brièvement, affirmé que « …cette décision n’a pas été prise à la légère, et reflète les inquiétudes des États-Unis concernant l’accumulation des arriérés à l’UNESCO, la nécessité d’une réforme en profondeur de l’organisation et ses partis pris anti-israéliens persistants »

Plus sèchement, le Misrad Ha’Hutz2 a expliqué son choix en déclarant que « l’UNESCO est devenue le théâtre de l’absurde où l’on déforme l’histoire au lieu de la préserver ».

Donc, Azoulay à la tête d’une UNESCO privée d’un de ses membres fondateurs et contributeur (théorique) à concurrence de 22%, pas de quoi grimper aux rideaux, non plus. Comme l’a souligné Eber Haddad, qui nous parle de « …recasage à la sauce hollandaise, la fille de son papa, proche de la monarchie marocaine et elle-même, membre de la nomenklatura socialiste française de feu le PS ».

Mais, la vraie nouvelle concernant cette usine à gaz gangrenée de tous côtés, je le redis : c’est le départ des États-Unis et d’Israël. Washington et Jérusalem estimant ne plus avoir à financer une UNESCO aux tropismes trop avérés pour leurs ennemis au Levant…

| Q. Et c’est vrai ?

Jacques Borde. Qu’importe. Ce qui compte, c’est que l’UNESCO a été dans l’incapacité de convaincre Washington et Jérusalem de la réalité du statut qu’elle prétend être le sien : celui d’honest broker quant aux questions du Levant. Ou de l’Orient compliqué, comme disait de Gaulle.

Donc, l’échec du machin.2.0, si je puis dire, est total et double. Désormais, il lui faudra se passer non seulement des subsides des deux (Washington et Jérusalem) mais aussi de la voix de ces deux puissances dominantes au Levant, en son sein. Pour une machine qui a toujours prétendu donné un certain ton dans la région, le constat n’est pas brillant.

| Q. Pourquoi parlez-vous de double échec ?

Jacques Borde. C’est assez simple à comprendre.

Primo, l’enjeu diplomatique : il fallait surtout empêcher l’administration US de tirer sa révérence. C’est raté.

Secundo, l’enjeu financier : l’UNESCO devait impérativement faire revenir les États-Unis sur leur gel, déjà ancien, de la plupart de leurs participations au pot commun.

L’UNESCO n’aura obtenu ni l’un, ni l’autre.

Pour faire simple : plus de Ricains, plus de talbins ! Ou de dollars, si vous préférez. Avec, à la clé, la possibilité que ce mouvement de retrait de Washington et Jérusalem donne des idées à certains et entraîne des réactions peu ou prou similaires…

| Q. D’autres départs ?

Jacques Borde. Probablement pas. Mais des cessation de paiement (sic) très certainement. Dans les faits, l’UNESCO vit de la générosité de ses membres. Enfin de ceux qui veulent bien s’acquitter de la chose. À force de voir se multiplier les mauvais payeurs, ou cotisants appelez-les comme vous voudrez, l’UNESCO va avoir du mal à honorer certains de ses engagements.

Je pense que c’est surtout cela que cherchaient réellement Washington et Jérusalem en tirant leur révérence. L’empêcher de nuire.

| Q. Et, ça n’est pas un peu injuste pour l’UNESCO ?

Jacques Borde. Oui et non.

Primo, l’UNESCO paye le prix de ses éternels tropismes tiers-mondistes. À un moment donné, il fallait bien que notre machin.2.0 fasse face à un minimum de ses (ir)responsabilités.

Secundo, l’UNESCO ça n’est pas non plus l’anodin bac à sable que croient certains. C’est aussi un lieu de pouvoir(s). Et, là, la décision de Washington et Jérusalem était avant tout géopolitique.

L’UNESCO a joué et a perdu. C’est aussi simple que ça…

| Q. Dites-moi, visiblement, Trump, ne baisse pas non plus les bras face à l’Obamacore ?

Jacques Borde. Non. Il aborde le problème autrement. Une stratégie de contournement en quelque sorte…

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Primo, il pond de nouveaux décrets. Mais, bien évidemment, ceux-ci risquent d’être remis en cause devant la justice par les procureurs généraux démocrates dans les différents États.

Secundo, beaucoup plus efficace, selon Politico, Trump prévoit tout simplement de couper les financements des assureurs qui continueront de proposer des couvertures Obamacare. Or, sans ces financements, évalués à 7 milliards de dollars, ces assureurs seront vraisemblablement contraints de cesser de proposer ces couvertures Obamacare.

Simple et efficace à la fois : détruire le système Obamacare par le système

| Q. UNESCO, Accord 5+1, Obamacare : comment qualifieriez-vous le comportement de Trump ? De l’obstruction systématique ?

Jacques Borde. Non. Tout simplement de la géopolitique. Le président américain, Donald J. Trump, essaie de faire avancer l’agenda qui est le sien au mieux de ses moyens. Trump est un businessman et un pragmatique. Il avance les pions dont il dispose et marque, ou pas, des points. Mais, dans tous les cas, et à chaque fois qu’il rencontre un obstacle, il cherche une solution pratique.

| Q. Mais sur l’Iran, Trump fait tout de même cavalier seul au sein de la communauté internationale ?

Jacques Borde. (Soupir) En fait, pas tant que ça.

Ce que par commodité, on surnomme le 5+1 ou Accord de Vienne est une machinerie assez complexe. Plus justement, le Joint Comprehensive Plan of Action/Plan d’action global conjoint (PAGC/JCPOA) ou pour les Iraniens le Barnāme Yām-é Eqdām Moshtarak‎ (BARJAM). Soit, lorsqu’il est paraphé à Vienne, en Autriche, le 14 juillet 2015, huit parties signataires et pas une de plus : les pays du 5+1, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-unies : États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, plus de manière assez psychédélique l’Allemagne3, et par extension l’Union européenne (UE). Et , bien sûr, la République islamique d’Iran (RII).

Bon, si vous retirez Londres, Paris et Berlin, signataires en nom propre du 5+1, cela nous donne 24 Européens + Pékin et Moscou. Elle fait un peu rikiki votre communauté internationale. Sans compter, que rien ne nous dit que certains amis de Washington et Jérusalem ne soient pas ravis, sous cape, de la décision de Trump.

Ensuite, sachons remettre le geste de Trump dans ses rails géopolitiques sans en extrapoler plus qu’il n’en dit…

| Q. Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Borde. Que cette non-re-certification du PAGC/JCPOA n’est pas une abrogation stricto sensu mais simplement une façon de refiler le contrôle de cet accord au Congrès comme cela est clairement stipulé dans la Constitution US. En cette affaire comme dans d’autre, Obama avait fait là une entorse à la Constitution. Et dans trois mois, c’est le Congrès décidera.

En fait, plus qu’une forme de casus foedi, c’est une forme d’avertissement à Téhéran, ainsi prévenu de ne pas pouvoir agir à sa guise, comme dans ce tête-à-tête qui était celui d’Obama avec la dyarchie iranienne. Comprenez : le président iranien, le Dr. Hassan Feridon Rohani, et, bien plus important, le Rahbar-é-Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî4.

| Q. Qu’en est-il réellement, alors ?

Jacques Borde. C’est la réinsertion du volet nucléaire, escamoté par Kerry et Obama, dans le Grand jeu entre Téhéran et son arc chî’îte Vs Washington et son Quincy Pact. Autrement dit, Trump s’appuie aussi sur le Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG)5 pour faire pièce aux Iraniens.

C’est assez bien joué. À cela près que le CCEAG n’est pas aussi unanime et soudé que cela face aux Iraniens.

| Q. Et les Européens, là-dedans ?

Jacques Borde. Nous commençons à ressembler au dindon de la farce.

L’hegemon étasunien hors le PAGC/JCPOA tel que pensé par Obama et les nigauds d’Européens que nous sommes, c’est un peu comme si au lendemain du 7 décembre 1941, nous avions eu des États-Unis ne s’engageant que contre le Japon,, en gardant leurs relations avec Berlin. Un peu comme ils l’ont fait avec Vichy le plus longtemps possible. Les cartes et les enjeux ne sont plus les mêmes.

Bon, à cette aune là, la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères & la politique de sécurité, Federica Mogherini – qui, au passage, raconte n’importe quoi en affirmant les États-Unis n’ont pas le droit de se retirer du 5+1 – qui espérait tellement avoir un jour le Prix Nobel pour ses petits ronds de jambe avec tout le monde, va devoir se faire une raison. Ça n’est pas demain la veille…

| Q. Et, dans tout ça, à quoi rime l’annonce de Macron d’aller voir Rohani à Téhéran ?

Jacques Borde. Aussi précipitamment que semble l’interpréter certains analystes ? Un manque de maîtrise des événements internationaux de la part d’Emmanuel Macron. Le Grand jeu ne se fait pas dans la précipitation. D’ailleurs si Emmanuel Macron « envisage » bien de se rendre en Iran, la présidence iranienne a elle évoqué, sur son site, une visite « l’année prochaine ».

Ou comme on dit en persan : Farda, pasfarda ! Les initiés comprendront…

| Q. Diriez-vous que Macron manque d’expérience ?

Jacques Borde. Oui et non. Internationalement, le président français, Emmanuel Macron, se rode aux affaires internationales. D’où certaines initiatives pour le moins étonnantes.

| Q. Et vous pensez à quoi, au juste ?

Jacques Borde. Je vais vous donner un exemple : dans son entretien accordé à Der Spiegel, Macron dit lui-même : « Je me suis étroitement coordonné avec la chancelière et je lui ai parlé à la fin de la campagne et même le soir des élections [législatives allemandes du 24 septembre, NdlR]. Elle a même reçu une copie de mon discours avant que je le prononce ». Autrement dit, le chef de l’État nous confesse, en l’espèce, avoir soumis son Discours de la Sorbonne au chef d’une puissance étrangère : Mme. Merkel. Étrange manière de procéder…

En plus, comme l’a d’ailleurs relevé le Quai d’Orsay, il y a encore beaucoup trop d’incertitudes sur ce que comptent faire les Iraniens pour aller se coller à eux comme un fruit de mer à son rocher.

Festina lente. Il sera toujours temps d’aller à Téhéran…

Notes

1 Référence au général de Gaulle qui traitait, à raison, l’ONU de machin…
2 Ministère israélien des Affaires étrangères.
3 Qui : 1- reste un nain militaire ; 2- s’est pour ainsi dire retiré du nucléaire ; 3- n’est pas membre du Conseil de sécurité et, 4- quelque part, reste l’enfant illégitime du IIIe Reich…
4 Aussi appelé Rahbar-é-Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).
5 Il regroupe six pétromonarchies du Golfe Persique : Arabie Séoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis (ÉAU), Koweït, Oman et Qatar.

 

A Propos Jacques Borde

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