Biden : Premiers pas au Levant = Frappes en Syrie !… [1]

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Quelle voie (via) allait choisir le couple Biden-Harris pour son entrée en matière en l’Orient compliqué cher au Général ? Appeler Riyad à la sagesse au Yémen ? Poser des bases nouvelles pour (re)négocier le JCPoA ? Que nenni, dans leur empressement « à rayer de la carte du temps » (pour plagier l’Iranien Aḥmadinežād) toute empreinte trumpienne, M. & Mme. Deep State (si je peux ainsi les nommer) auront choisi la via factis de frappes désordonnées (donc peu efficaces) en Syrie. Pays où personne, à commencer par les Syriens, ne leur a demandé de fourrer leur nez. Retour, donc, aux vieilles recettes obamo-clintoniennes. 2021 : Bonjour la nouveauté ! Partie 1.

« Comme c’est bête un ou une politicienne… Jen Psaki, la porte-parole de la Maison-Blanche, celle de Joe Biden pendant la campagne électorale, attaquait Trump, qu’elle pensait avoir l’intention de bombarder des objectifs en Syrie en 2017, avec une déclaration officielle et un tweet disant en substance ‘Quelle autorité légale (Trump) a-t-il pour un bombardement ? Assad est un dictateur brutal. Mais la Syrie est un pays souverain’. Elle est aujourd’hui obligée de défendre ce que son patron, son parti et elle-même condamnaient avec la plus grande véhémence. Ça reflète toutes les contradictions, systématiques, de cette administration ».
Eber Haddad.

| Q. Les frappes US sur des positions définies comme pro-iraniennes en Syrie, prétexte à la première via factis de l’administration Biden-Harris au Moyen-Orient, ça vous inspire quelles réflexions ?

Charlotte Sawyer. Plus d’une, en fait. D’abord, par principe, je suis assez sceptique quant à cette manière de mettre les pieds dans le Grand jeu au Levant. Surtout comme premier geste d’une administration nouvelle. On savait que l’administration Biden-Harris a la réputation d’être un repaire de faucons et de bellicistes. Je pense qu’il eût été plus opportun de donner un autre signal :

-à la communauté internationale.
-aux acteurs mêmes de ce grand jeu au Levant.

En outre, cette via factis, retour trop évident à notre bonne vieille big stick policy, va apparaître à la plupart comme la volonté de jeter la politique proche-orientale du président sortant, Donald J. Teflon Trump, avec l’eau du bain. Donc, tout ceci m’apparaît comme quelque-chose d’assez brouillon, peu réfléchi. Mais, hélas, tout à fait conformer à l’esprit de vendetta qui anime l’administration entrante.

| Q. Un manque de cohérence, selon vous ?

Jacques Borde. Oui, tout à fait.

Comme l’a noté Eber Haddad : « L’incohérence de la politique étrangère de Biden risque bientôt de dépasser celle de sa politique intérieure. Après avoir envoyé toute une série de messages contradictoires aussi bien à l’Iran qu’aux autres pays de la région, notamment Arabie Séoudite, Israël, Émirats, etc… et même à l’Autorité palestinienne, Biden a fait procéder à un bombardement ‘calibré’ sur des milices soutenues par l’Iran mais basées en Syrie… tout en souhaitant retourner au JCPoA, l’accord stupide signé avec l’Iran sous la houlette d’Obama, par Kerry, Hollande/Fabius, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne. Cette politique est tellement impossible à décrypter qu’elle ne fera que compliquer davantage la situation dans la région. Après seulement 36 jours, Biden aura réussi à crisper ses alliés, rendre ses ennemis plus audacieux et brouiller encore plus la situation sur place ».

| Q. Selon vous, Biden-Harris auraient pu choisir une autre entrée en matière ?

Jacques Borde. En l’Orient compliqué dont nous parlait la Général1 ? Oui, bien sûr. D’autres voies existaient pour une entrée en matière :

1- appeler Riyad à la sagesse au Yémen ? Là, il va être délicat d’expliquer à S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, prince héritier d’Arabie Séoudite et ministre séoudien de la Défense, de tempérer sa propre via factis au Yémen. Même si MBS a reçu un (petit) coup de fil du président des États-Unis, Joseph Joe Robinette Biden, Jr., sur le sujet.
2- poser des bases nouvelles pour (re)négocier le JCPoA ? Nous parlons là, bien sûr, de l’accord sur le nucléaire iranien ou Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)2Barnāme-é Jāme-é Eqdāme Moshtarak (BARJAM) pour les Iraniens – signé à Vienne le 14 juillet 2015, par les pays du 5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité : États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni + Allemagne), ainsi que l’Union européenne (UE),
3- ou encore, plus simplement, poursuivre sur le chemin – sans bombes ni missiles, qui ont peu d’effet quant au fond – des Accord d’Abraham. Qui s’ils n’étaient ni parfaits, ni bouclés (une des raisons de leur imperfection), ont le mérite d’exister, de se développer et d’imposer qu’on laissât de côté les tambours de guerre et les frappes indiscriminées.

Que nenni, dans leur empressement « à rayer de la carte du temps » (pour plagier l’Iranien Aḥmadinežād3) toute empreinte trumpienne, M. & Mme. Deep State (si je peux ainsi les nommer) auront choisi la via factis de frappes désordonnées (donc peu efficaces) – notoirement insuffisantes, en termes militaires, qui plus est – en Syrie. Pays où personne, à commencer par les Syriens, ne leur a demandé de fourrer leur nez.

Charlotte Sawyer. Retour, donc, aux vieilles recettes obamo-clintoniennes. 2021 : Bonjour la nouveauté !

| Q. Que s’est-il passé au juste ?

Jacques Borde. Officiellement, les Américains ont frappé des infrastructures utilisées par des milices pro-iraniennes à la frontière syrienne. Il s’agit de la première opération militaire de l’administration Biden-Harris, ce, il fallait bien un prétexte, en réponse à de récentes attaques contre des intérêts occidentaux en… Irak.

Charlotte Sawyer. Qualifiant cette opération de « défensive », le rear admiral John F. Kirby, Assistant to the Secretary of Defense for Public Affairs (ATSD-PA) et Spokesperson for the Department of Defense (DoD)4, a précisé que des frappes avaient détruit « de multiples infrastructures situées à un poste-frontière utilisé par des milices soutenues par l’Iran, notamment le Katā’ib Hezbollah (…). Les frappes ont été autorisées en réponse aux attaques récentes contre le personnel américain et de la coalition en Irak, et à des menaces toujours en cours contre ce personnel ».
« Cette réponse militaire proportionnée a été menée en parallèle à des mesures diplomatiques, notamment des consultations avec les partenaires de la coalition anti-djihâdiste en Irak et Syrie », a précisé Kirby. « L’opération envoie un message sans ambiguïté : le président Biden protégera les forces américaines et celles de la coalition. En même temps, nous avons agi de façon calculée, afin de calmer la situation dans l’est de la Syrie et en Irak ».

Jacques Borde. De son côté, le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane, a indiqué à l’AFP que « Les frappes ont détruit trois camions de munitions (…) Il y a beaucoup de morts. Au moins 17 combattants ont péri selon un bilan préliminaire, tous membres du Hachd al-Chaabi » ;

Du côté de Damas, Le gouvernement a réagi en dénonçant une « agression » américaine. « Cette agression constitue un signe de mauvais augure concernant les politiques de la nouvelle administration américaine, censée adhérer à la légitimité internationale, et non à la loi de la jungle suivie par la précédente administration américaine » selon le communiqué du ministère des Affaires étrangères syrien, qui a mis en garde contre une « escalade » de la situation dans la région.

| Q. Lorsque Kirby parle de réponse à des « attaques récentes », à quoi fait-il allusion ?

Jacques Borde. Aux attaques, toutes attribuées au Hachd al-Chaabi (PMU)5, visant la coalition pro-US. Dans l’ordre :

-Le 15 février 2021, des roquettes ont touché une base accueillant des troupes étrangères de la coalition à l’aéroport d’Erbil. Deux personnes ont été tuées, dont un entrepreneur étranger prestataire civil de la coalition.
-Le 20 février 2021, des tirs ont visé la Base aérienne de Balad, plus au nord, blessant un employé irakien d’une entreprise américaine chargée de la maintenance de F-16.
-Le 22 février 2021, plus grave, des roquettes sont tombées près de l’ambassade américaine à Bagdad.

À ce stade, je suis incapable de vous dire si étaient visés les F-16IQ6 de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Iraqīya (IQAF)7. Sur les 23 F-16IQ livrés par les États-Unis au 3 novembre 2017, deux se sont écrasés le 25 juin 2015 et le 5 septembre 20174. Les F-16 irakiens ont commencé leurs missions en septembre 2015 et ont participé, entre autres, à la Bataille de Mossoul.

Bien que les Katā’ib Hezbollah n’aient revendiqué aucune de ces attaques, le 28th US Secretary of Defense8, le général Lloyd James Austin III9, a assuré que la formation pro-iranienne en était bien derrière cette série de frappes.

« Nous sommes certains de la cible que nous avons choisie » a déclaré Austin à la presse, dans l’avion l’acheminant à Washington après sa visite éclair sur la porte-avions USS Nimitz (CVN-68). « Nous savons qui nous avons frappé (…). Nous sommes certains que notre cible était utilisée par la milice qui a mené les attaques » récentes contre des intérêts occidentaux en Irak.

[À suivre]

Notes

1 De Gaulle, évidemment.
2 En français Plan d’action global commun (PAGC).
3 Maḥmūd Aḥmadinežād, le 6ème président élu de la RI d’Iran.
4 Ou porte-parole du ministère US de la Défense.
5 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire.
6 Des F-16D Block 52, en fait..
7 Ou armée de l’Air irakienne.
8 Le court passage à ce poste de 28th US Secretary of Defense, de Christopher C. Miller, ex-directeur du National Counterterrorism Center (NCTC), n’a pas été pris en compte : les Acting Secretaries ne sont pas comptabilisés dans la nomenclature.
9 Précédemment 12th Commander of United States Central Command (CENTCOM).

 

A Propos Jacques Borde

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