Biden : Premiers pas au Levant = Frappes en Syrie !… [3]

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Quelle voie (via) allait choisir le couple Biden-Harris pour son entrée en matière en l’Orient compliqué cher au Général ? Appeler Riyad à la sagesse au Yémen ? Poser des bases nouvelles pour (re)négocier le JCPoA ? Que nenni, dans leur empressement « à rayer de la carte du temps » (pour plagier l’Iranien Aḥmadinežād) toute empreinte trumpienne, M. & Mme. Deep State (si je peux ainsi les nommer) auront choisi la via factis de frappes désordonnées (donc peu efficaces) en Syrie. Pays où personne, à commencer par les Syriens, ne leur a demandé de fourrer leur nez. Retour, donc, aux vieilles recettes obamo-clintoniennes. 2021 : Bonjour la nouveauté ! Partie 3.

« … Je pense que cet accord de Vienne va être ‘réenclenché’, même si on n’en est jamais totalement sorti. Par ailleurs je crois que les Iraniens vont tenter, comme ils l’avaient fait en 2015, de négocier quelque chose qu’ils n’ont pas encore et qu’ils n’auraient sans doute jamais, au regard des menaces israéliennes, qui pourrait ressembler à une centaine de milliards de dollars. Cette somme correspond à l’essentiel de ce que leur ont coûté les sanctions internationales depuis leur enclenchement officiel, c’est-à-dire le 1er janvier 2007 (…). Tout au long du XXe siècle, au fond, les présidents américains démocrates ont été majoritairement plus interventionnistes que les présidents républicains. Par ailleurs, Biden a toujours dit qu’il allait revenir dans l’accord nucléaire de Vienne de 2015 avec l’Iran, mais certainement pas permettre à l’Iran de déployer des forces trop conséquentes dans la région ».
Frédéric Encel.

| Q. Pourquoi financer ainsi le Hachd al-Chaabi ?

Jacques Borde. Quand vous avez près de 150.000 bonhommes prêts à aller tailler en pièces les terroristes d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH)1, alors que vos propres troupes ont, parfois, pris leurs jambes à leur cou, vous ne faites pas la fine bouche non plus.

Sans compter que si vous ne les armez pas, vous laisser la voie libre à votre voisin iranien. Il est évident que les T-90M russes dont disposent des unités blindées du Hachd al-Chaabi ne viennent pas de la hotte du Père Noël. Même si le Hachd a des Chrétiens dans ses rangs.

À noter que, le 15 décembre 2017, dans un sermon lu en son nom à la mosquée de Kerbala, l’ʾĀyatullāh al-ʿUẓmā, Sayyed Ali Husseini al-Sistani2, a appelé à la dissolution du Hachd al-Chaabi et à l’intégration de ses effectifs au sein des services de sécurité de l’État irakien. Sans aucun succès. Lors des élections législatives irakiennes de 2018, le Hachd al-Chaabi s’est doté d’une branche politique autour de l’Alliance Fatah.

Le pire (du point de vue occidental) est que – du fait même de son appartenance aux Forces armées irakiennes – le Hachd al-Chaabi (PMU):

1- est partie prenante des… forces coalisées ;
2- y est, probablement, l’ennemi le plus féroce d’Al-Dawla al-Islāmiyya fi al-Irāq wa al-Chām (ISIS/DA’ECH).

| Q. Chiffres sûrs ou pas ?

Charlotte Sawyer. De toute évidence, certaines brigades ne sont pas à effectifs pleins. Au printemps 2014, Phillip Smyth estimait que le Hezbollah irakien comptait 3.000 à 5.000 hommes, mais il « y a peu de miliciens à plein temps, la plupart sont là à temps partiel », notait-il. Cependant, selon The Washington Post, en décembre 2014 Cheik Jassim al-Saidi, un commandant de ces mêmes Katā’ib Hezbollah, déclarait que les effectifs du groupe avaient triplé depuis juin 2014, pour passer à 30.000 hommes.

Début 2020, Michael Knights, chercheur au Washington Institute for Near East Policy (WINEP), estimait, lui, que la milice comptait alors 10.000 hommes, dont 7.500 en service actif en Irak et 2.500 en service actif en Syrie.

Jacques Borde. Quant à leur valeur au combat, rappelons qu’au cours de la Seconde guerre civile irakienne, les Katā’ib Hezbollah ont pris part à la Bataille de Mossoul de 2016.

Tout sauf une partie de plaisir.

| Q. Revenons à l’actualité, quel type de frappe au juste ? Des drones ?

Charlotte Sawyer. Non, pas cette fois.

Selon le rear admiral John F. Kirby, Assistant to the Secretary of Defense for Public Affairs (ATSD-PA) et Spokesperson for the Department of Defense (DoD)4, c’est une paire de chasseurs-bombardiers McDonnell Douglas F-15E Strike Eagle qui a largué sept GBU (type non précisé) sur le complexe de Boukamal, non loin de la frontière entre l’Irak et le nord-est syrien, détruisant totalement neuf bâtiments et partiellement deux autres.

| Q. Jusqu’où Téhéran peut-il aller dans sa confrontation avec Washington ?

Jacques Borde. Assez loin, en fait. Ainsi à en en croire The Guardian, le patron du Nirouy-é Ghods5, le major-général Qassem Soleimani – de son vivant, bien sûr – aurait ordonné aux Hachd al-Chaabi (PMU), soit la foultitude de milices sous commandement unifié et équipées comme un véritable armée, de « se préparer pour une guerre par délégation ».

Délégation qui se ferait alors sur le territoire irakien, voire… séoudien.

Le commandant en chef du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (Corps des Gardiens de la révolution islamique), le major-général Hossein Salami, avait , lui, déclaré, à la suite de la destruction d’un drone US, que « le seul moyen qu’ont nos ennemis d’être en sécurité passe par le respect de notre souveraineté, de notre sécurité nationale et des intérêts nationaux de la grande nation iranienne ».

Charlotte Sawyer. Un tenez-vous à bonne distance qui vaut ce qu’il vaut, tant les tensions sont exacerbées dans les eaux passablement agitées du Golfe persique.

| Q. Ah ! Ces lignes rouges des uns et des autres…

Jacques Borde. Oui. Elles restent indispensables pour sous-tendre le discours et la tension dialectique entre les parties.

Au Liban, c’est à l’occasion de l’entrée de l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS)6 dans leur pays que les Libanais entendront parler pour la première fois d’une ligne rouge. Il faut un début à tout.

| Q. De la part de qui ?

Jacques Borde. Du puissant voisin du Sud : Israël. En fait, pour être exact, suite aux avertissements du chef de la diplomatie israélienne d’alors. Ygal Allon, le 1er juin 1976, affirmant que « Tout ce que je peux dire, c’est que nous suivons l’évolution de la situation avec attention, de très près, d’heure en heure même (…). Nous nous réservons le droit de prendre les mesures qui s’imposent. Les décisions que nous adopterons seront conformes à notre intérêt national et aux impératifs de sécurité de la frontière nord ». Le quotidien Davar précisait, de son côté, qu’« Israël doit rappeler qu’il existe une ligne rouge qu’il s’agit peut-être de redéfinir ». Ce à quoi Allon ajoutera « que la Syrie sait parfaitement à quoi s’en tenir ».

| Q. Ces lignes rouges peuvent-elles franchies ?

Jacques Borde. Impunément, vous voulez dire ? Oui, lorsque cela s’avère utile aux parties.

Un exemple récent : l’Al-Jayš al-’Arabī as-Sūrī (AAS) qui a récupéré plusieurs positions sur le Golan syrien. Cela en violation :

1- des textes portant sur la démilitarisation du Golan.
2- de la ligne rouge édictée, de longtemps, par Jérusalem.

Cela sans que Tsahal ne réagisse. Pourquoi ? Parce que Moscou et Jérusalem s’étaient préalablement mis d’accord pour qu’il en soit ainsi. Les Israéliens ne tenant pas à avoir en face d’eux des milices takfirî. Seule condition requise : que les positions soient bien sous le contrôle de l’AAS, et elle seule, et non sous celui de forces iraniennes ou pro-iraniennes.

| Q. Téhéran a accepté ?

Charlotte Sawyer. Tout le monde a accepté : Téhéran, Damas, Moscou et Jérusalem.

| Q. Quid de Washington ?

Jacques Borde. Je n’ai aucun éclairage sur ce point, désolé. Il n’est pas acquis que l’administration Trump ait été associée à la décision. Tenue au courant, évidemment que oui. Comme cela se fait entre gens de bonne compagnie.

| Q. La guerre asymétrique est-elle aussi innovante qu’elle y paraît ?

Jacques Borde. Oui et non. L’asymétrie, c’est cette forme de guerre du faible au fort qui permet au premier de combattre le second malgré la disproportion des moyens.

| Q. En s’affranchissant des méthodes classiques ?

Jacques Borde. Cela dépend de ce que l’on entend par méthodes classiques.

Un exemple : en juin 1976 à Saïda, une colonne blindée l’armée syrienne a droit à la méthode Michael Wittman face aux Sherman canadiens en Normandie (1944) : engluée dans les rues étroites de la ville, les Fedayin palestiniens commencent par liquider le blindé de tête et de queue de la colonne syrienne ! Après, on peut parler de finition, les autre engins ne pouvant ni reculer ni avancer.

Alors, classicisme ou asymétrie ? Certains vous dirons que Wittman lui-même était dans la guerre asymétrique devant s’adapter à un terrain particulier avec une suprématie aérienne alliée quasi-totale, qui était à l’opposé de la Blizkrieg inventée et théorisée (en fait) par Guderian, qui, elle, incluait une forme de suprématie aérienne.

Alors…

[À suivre]

Notes

1 Ou ÉIIL pour Émirat islamique en Irak & au Levant.
2 Qui est un Marja‘, soit une source d’inspiration, pour les chî’îtes.
3 Ou Popular Mobilisation Unit/Unité de mobilisation populaire.
4 Ou porte-parole du ministère US de la Défense.
5 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
6 Armée arabe syrienne.

 

A Propos Jacques Borde

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