Opération Shomer Ha’Homot : RETEX N°7 [7]

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Les combats qui ont opposé le HAMAS & le JIP à Tsahal étaient-ils pour autant constitutifs de la 4ème Guerre de Gaza ? À voir. Ce qui est certain c’est que des deux côtés du Limes séparant les deux camps ont été, plus ou moins, exprimés des buts de guerre. Ont-ils étés atteints & par qui. 7ème RETour d’EXpérience (RETEX) autour de l’Opération Shomer Ha’Homot1.

« Ce qui était autrefois un mécanisme de défense tactique visant à protéger temporairement la population civile est devenu une stratégie à part entière ».
Pr. Yoav Fromer, de l’Université de Tel-Aviv, à propos d’Iron Dome.

« Depuis l’opération Bordure protectrice en 2014 et jusqu’à cette opération, le HAMAS s’est perfectionné d’une façon dramatique de point de vue de ses capacités. Il a perfectionné l’ampleur de ses tirs quantitativement et ses tirs sont devenus plus précis ».
Yossi Yahushua, chroniqueur militaire du Yediot Ahronot.

« La victoire de la Palestine constitue une étape stratégique et un tournant historique. Il ne s’agit pas d’une victoire ordinaire. Ce que la résistance palestinienne a accompli est d’une grande importance et sur laquelle on se basera désormais (…). L’unité des Palestiniens a sapé tout ce qu’Israël avait fomenté au cours des dernières décennies. Il n’y a plus de plusieurs causes palestiniennes mais d’une seule cause et cela constitue en soi une victoire. La nouvelle équation imposée est que Jérusalem Al-Qods n’est plus détaché de Gaza et de la Palestine. Il n’y a plus aucune partie de la Palestine qui n’a rien à voir avec la Palestine, car toute la Palestine résiste aujourd’hui… Il n’y a pas de succès pour la résistance sans sacrifices, et si nous comparons les sacrifices consentis à ce qui s’est passé en Palestine, nous disons que cette victoire est historique et stratégique ».
Cheikh Na’ïm Qâssem2, secrétaire général adjoint du Hezbollah.

« Les officiers supérieurs de l’armée israélienne ont admis qu’ils n’avaient pas bien traité la question des missiles, bien que l’objectif central était de trouver leurs sites de lancement et de détruire leurs stocks, mais finalement il n’y avait pas suffisamment d’informations sur les missiles chez les services de sécurité ».
Or Heller, correspondant militaire de Haroutz-13.

| Q. C’est fréquent que les deux camps revendiquent ainsi la victoire ?

Jacques Borde. Plus qu’on le croit et ça n’est pas forcément faux. Ensuite, reconnaître sa défaite n’est jamais chose facile. Là comment de pas penser à John Fitzgerald Kennedy disant que « La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline » ?

Tant que nous y sommes, dressons, si vous le voulez bien, un tableau de la situation au Levant :

1973, Le Caire, même si ses troupes ont été sévèrement raccompagnées (sic) sur la ligne de cessez-le-feu, va réaliser une large partie de ses buts de guerre :

1- récupérer, à terme, l’essentiel de ses terres irredente, comme disent les Italiens.
2- effacer l’affront de la défaite de 1967, ses troupes causant des pertes sévères à l’ennemi. Sur ce point, j’ai rarement entendu mes contacts hiérosolymitains3 plaisanter sur leurs homologues égyptiens.
3- obtenu le gel durable de sa ligne de front avec Israël : pas de violations répétées de la part de Tsahal ou de l‘Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal (HAA)4, comme au Liban ou en Syrie, de la frontière égyptienne.
4- jeté les bases de son Traité de paix avec Israël.

Les points 3 & 4 étant aussi conformes aux buts de guerre de Jérusalem.

2006, le Hezbollah, qui conduisait, là, une guerre défensive :

-a tenu bon face au rouleau compresseur de Tsahal, qui était à l’initiative dans cette Guerre de 33 Jours.
-a assuré son emprise sur le Sud-Liban.
-a causé des pertes sérieuses aux forces ennemies.
-n’a subi aucune perte majeure au niveau de son commandement militaire ou de sa direction politique.

Mais, au-delà, n’a rien obtenu qui soit géostratégiquement fondamental :

-le Liban reste, comme la Syrie, open bar aux incursions et aux frappes aéroportées de l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal (HAA).
-quoi qu’il en dise (et le Hezb est, au plan du discours, extrêmement présent) s’est toujours tenu prudemment à l’écart des confrontations de Gaza. Le Hezb ne serait-il, in fine, qu’un puissance défensive ? Ce qui serait, déjà, beaucoup.
aucune perspective durable au plan diplomatique et géopolitique à tirer de la Guerre de 33 Jours : de 2006 à aujourd’hui (2021) le Hezbollah a toujours les mêmes ennemis et alliés. S’il a pris de l’assurance et du poids géostratégique, c’est au travers de la Guerre de Syrie. Ce qui est un tout autre sujet.

Sur les questions libanaises et du Hezb, il reste indispensable de lire Hezbollah, la voie, l’expérience, l’avenir, le livre du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Cheikh Na’ïm Qâssem.

2021, Opération Seïf al-Qods : que dire du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)5, qui a pris l’intiative de cette confrontation ?

-Zéro (ou presque) dommages militaires, causés à l’ennemi.
-Zéro dégâts économiques durables.
-Zéro recul sur le dossier des Accords d’Abraham.
-Zéro perspective diplomatique. La seule avancée en ce domaine étant le retour du Caire sur le devant de la scène. Petit souci pour le primus inter pares du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS), Ismaël Haniyeh, et ses petits camarades : l’Égypte n’est pas vraiment un amis du HAMAS.

| Q. Mais la gestion de cette crise a entraîné pas mal de critiques ?

Jacques Borde. Effectivement, d’où le choix des citations en début d’entretien. Sauf que beaucoup de ces critiques étaient des soutiens, voire des acteurs de la Guerre de 33 Jours : au Liban, en 2006.

Reprocher à Nétanyahu de n’avoir à son actif, dans une confrontation qu’il n’a pas cherché, que quatre (4) chefs militaires des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam6 et du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)7, sept (7) dirigeants du HAMAS échappant aux tentatives de décapitation israéliennes ; c’est oublier que le Rosh Ha’Mateh Ha’Klali8, le Rav Alouf9 Dan Haloutz, à leur époque, n’a eu aucun chef militaire du Hezbollah à tableau de chasse.

Sinon, je trouve que le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS) extrapole beaucoup d’un épisode où, militairement, il n’a pas fait d’étincelles.

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Si j’étais ses chefs, je me garderai de toute rodomontade ou extrapolations mirifiques quant à mes capacités militaires après 12 jours de (à les entendre) de pluie de roquettes et de missiles, qui auront détruit, comptez bien :

-Zéro Merkava10.
-Zéro Namer11.
-Zéro M109 Doher12. Pourtant alignés en rang d’oignon au Limes de Gaza à pilonner les positions des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam.
-Zéro Sa’ar.
-Zéro F-16I Soufa.
-Zéro F-15I Ram.
-Zéro F-35I Adir.

Et tué, ou simplement blessé :

-Zéro officier de Tsahal.
-Zéro chef politique sioniste (sic).
-Zéro officier supérieur de Tsahal.
-Zéro leader économique israélien.

Et de plastronner sur le fait d’avoir liquidé trois travailleurs immigrés !…

| Q. Et la pluie de missiles ?

Jacques Borde. En fait, oubliez les images postés sur les sites, majoritairement des engins peu destructeurs (ou allégés pour gagner de la portée). À voir certaines (pas toutes, évidemment) images des dégâts causés, on est souvent plus proches des mortiers d’artifices usités dans nos banlieues de non-droit et de Charia nazislamiste, que des tirs de sol/sol Qassem, Ayyash-250 et Badr-3, décrits à l’envi par la propagande du HAMAS.

| Q. Et l’avenir ?

Jacques Borde. Une guerre n’est jamais la copie de la précédente. Donc tirer trop d’enseignements généraux d’une confrontation qui n’a jamais dépassé certaines limites ni connu d’engagement au sol me semble illusoire. Sur ce point, les cris de victoire du HAMAS me semblent grandement exagérés.

Comme l’a souligné Yacotito Boyer, sur Times of Israel :

« Ne cherchons pas midi à 14h00. Le Dôme de fer a sauvé énormément de vies israéliennes. Point barre. Maintenant, il faut trouver un autre système car il ne faut jamais s’endormir sur ses lauriers. On invente un système et quelqu’un invente quelque chose pour le contourner. Il faut donc inventer, inventer sans cesse ».

| Q. Et que peut faire Jérusalem ?

Jacques Borde. Que va faire Jérusalem, vous voulez dire ! Entamer un sérieux et indispensable RETour d’EXpérience (RETEX) de ce qui s’est passé et se préparer au prochain épisode ou à la prochaine guerre.

Mais aussi, je pense, interpeller les Européens.

| Q. Pourquoi donc ?

Jacques Borde. Parce qu’objectivement, par son aide, littéralement incontrôlée – si ce n’est corrompue – l’Europe de Bruxelles a, de facto, participé à l‘effort de guerre du HAMAS.

| Q. Peut-on comparer ces 21 jours de combat aux précédentes Guerres de Gaza ?

Jacques Borde. Techniquement, vous voulez dire ? Oui, bien sûr. Les media israéliens ne s’en sont pas privé.

Ainsi, le correspondant militaire de Haroutz-13, Or Heller de noter le « nombre record de tirs de missiles depuis Gaza, soit 4.360 missiles tirés (…) la résistance palestinienne, pendant les 51 jours de l’Opération Bordure protectrice en 2014, a tiré 4.600 missiles et obus de mortier, contre 4.360 en seulement 11 jours, c’est un nombre record de missiles ».

| Q. Quid de l’implication de Téhéran ?

Jacques Borde. C’est un secret de polichinelle que la RI d’Iran est le principal pourvoyeur d’engins sol/sol en service à Gaza. D’ailleurs, Ismaël Haniyeh, affirmant que « le prestige de l’entité sioniste est tombé à jamais, et toutes ses tentatives de briser la résistance seront désormais vouées à l’échec », a adressé « un grand merci à la République islamique, au guide de la révolution et au peuple iranien ».

| Q. À propos Téhéran, des sources convergentes parlent d’un début de réchauffement avec Riyad ?

Jacques Borde. Ne mettons pas la charrue avant les bœuf, s’il vous plaît, nous n’en sommes pas encore là.

Le Dr. Nanis Abdel-Razek Fahmy, qui connaît bien le sujet, estime que l’apaisement entre Riyad et Téhéran est encore une perspective lointaine, même si « C’est vrai qu’on a vu récemment des signes d’apaisement entre les deux puissances du Golfe, mais sur le terrain, rien n’a changé. Les Houthis, soutenus par l’Iran, poursuivent leur guerre contre l’Arabie Séoudite et les attaques contre des cibles séoudiennes n’ont jamais cessé. La dernière attaque était contre l’aéroport international séoudien d’Abha. Donc, à supposer qu’il y ait eu un début de rapprochement entre les deux pays, cela prendra encore du temps »13.

| Q. Pourquoi un tel changement de braquet entre ces deux-là ?

Jacques Borde. Parce que, comme l’a souligné le Dr. Nanis Abdel-Razek Fahmy, « … l’Iran a besoin de cet apaisement qui peut avoir un impact positif tant sur le plan mondial que régional. L’Iran semble résister aux sanctions américaines, mais sur le plan interne, la situation économique devient de plus en plus difficile, et on a déjà vu des mouvements de contestation dans les rues en Iran. Donc, Téhéran peut profiter d’un réchauffement avec l’Arabie Séoudite. Un tel réchauffement peut faciliter la levée des sanctions américaines et favoriser un retour à l’accord nucléaire »14.

| Q. Et vu de Washington ?

Jacques Borde. « Il est clair que ce réchauffement, s’il se concrétise », note encore le Dr. Nanis Abdel-Razek Fahmy,« ira dans le sens de la stratégie de la nouvelle administration américaine qui veut moins de tensions et moins d’intervention américaine dans la région ». Mais surtout, l’administration Biden-Harris « se montre aujourd’hui moins exigeante vis-à-vis du régime en place à Téhéran que la précédente administration du président Donald Trump. Biden envisage, en effet, un retour à l’accord nucléaire dit JCPOA signé en 2015 entre l’Iran et le groupe 5+1 (États-Unis, France, Angleterre, Russie, Chine et Allemagne) et annulé en 2018 par Donald Trump »15.

Le souci, pour le HAMAS et le JIP, car tout est lié en l’Orient compliqué, c’est qu’il y a de fortes chances que l’administration Biden-Harris exige des contreparties de Téhéran. Et que la question de Gaza est, aussi, un boulet dont les Américains aimeraient de défaire.

Mais, nous n’en sommes toujours pas là !…

Notes

1 Ou Gardien des murailles.
2 Auteur de Hezbollah, la voie, l’expérience, l’avenir, Albouraq, 2008, 376 p. Ou Hizbullah. Al-Manhaj, al-Tajriba, al-Mustaqbal, dans sa version originale parue chez Dār al-Hādī, 2008.
3 Du latin Hierosolymitanus.
4 Ou armée de l’Air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.
5 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
6 Ou Brigades Ezzedine Al-Qassam, anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les Combattants palestiniens, en français.
7 Ou Jihâd islamique palestinien.
8 Ra’Mat’Kal, chef d’état-major israélien.
9 Lieutenant-général.
10 En fait le Merkava Mark IV4M Meil Ruach (ou Windbreaker, en anglais). Tous les Merkava servant en 1ère ligne sont des Merkava Mark IV4M.
11 Ou Léopard, mais aussi l’acronyme forme par NAgmash (APC, véhicule transport de troupes) et MERkava. Actuellement 120 en service, 531 le seront 2027. Vieille recette israélienne : le Mamer est basé sur le châssis du Merkava.
12 Canons-automoteurs de Tsahal.
13 Al-Ahram Hebdo.
14  Al-Ahram Hebdo.
15  Al-Ahram Hebdo.

A Propos Jacques Borde

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