Opération Shomer Ha’Homot : RETEX N°10 [10]

| Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Les combats qui ont opposé le HAMAS & le JIP à Tsahal étaient-ils pour autant constitutifs de la 4ème Guerre de Gaza ? À voir. Ce qui est certain c’est que des deux côtés du Limes séparant les deux camps ont été, plus ou moins, exprimés des buts de guerre. Ont-ils étés atteints & par qui. 10ème RETour d’EXpérience (RETEX) autour de l’Opération Shomer Ha’Homot1.

« Nous avons d’abord frappé Al-Qods [Jérusalem], afin que les dirigeants de l’occupation sachent qu’Al-Aqsa a des hommes pour LA protéger, et que nous sommes prêts à sacrifier tout ce qui nous est cher et même notre vie pour Al-Aqsa, Al-Qods et Cheikh Jarrah (…). La mosquée Al-Aqsa et Al-Qods sont une ligne rouge, la décision d’éradiquer l’occupation sioniste dépend de ses projets à Al-Qods (…). Si la mosquée Al-Aqsa est attaquée, la résistance de Gaza se dressera de toutes ses forces, notre peuple attaquera toutes les colonies de Cisjordanie en une seule fois, notre peuple se soulèvera à l’intérieur contre le front intérieur israélien et l’axe de résistance ne lésinera point sur les moyens pour le frapper avec toutes ses forces (…). Désormais, il y a un avant et un après mai 2021, notre peuple à Al-Qods doit rester prêt à défendre Al-Aqsa (…).Il n’y a pas eu d’accord, mais un cessez-le-feu simultané. Laissons les choses interagir. Notre travail dans la résistance n’est pas d’employer les exploits militaires à des fins politiques. C’est plutôt la mission du monde d’offrir des exploits politiques à notre peuple avant que la situation explose ».
Yahya Sinwar, chef du HAMAS dans la Bande de Gaza.

« Sur le plan militaire, le vainqueur est Israël. Les tunnels du HAMAS sont hors d’usage, l’appareil de production de missiles en a pris un coup et nombre de miliciens islamistes ont péri dans les tunnels où ils s’étaient réfugiés. Il faudra plusieurs années au HAMAS pour reconstituer sa puissance de feu. Tout ceci a été obtenu sans rentrer dans Gaza. Sur le plan politique, le bilan est plus mitigé. Israël a été mis à l’arrêt pendant onze jours et les Israéliens ont dû dormir et travailler dans les abris. Mais le plus grave est ailleurs. Au-delà du trauma dû à des alertes incessantes, nous sommes revenus dans une configuration géostratégique classique, la même depuis 1967 : il n’y aurait pas de paix possible entre Israël et les pays arabes sans un règlement de la ‘question palestinienne’. La bonne vieille ‘solution à deux États’ qui n’a jamais fonctionné et n’a produit que des guerres est à nouveau sur la table ».
Yves Mamou

| Q. Yahya Sinwar qui minimise les pertes et affirme que l’outil militaire du HAMAS est pratiquement intact ?

Jacques Borde. C’est lui qui le dit. C’est du verbe. Mais c’est normal qu’il le dise.

Ainsi, à le croire, seuls 57 membres des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam2 et 22 combattants du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)3 seraient morts au combat. Sinwar prétend aussi que les FDI n’ont pas réussi à assassiner un seul « commandant de la Résistance » à Gaza, JIP y compris.

Or, ça nous savons parfaitement que c’est faux, voire archi-faux.

| Q. Vous en êtes sûr ?

Jacques Borde. Des exemples, il suffit de lire les communiqués du… HAMAS, sinon, on va y passer la nuit :

-Dans un communiqué, le HAMAS a annoncé la mort de Bassem Issa, ainsi que de « nombreux » autres hauts responsables militaires de l’organisation.
-Les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam n’ont pas nommé leurs autres membres tués dans les frappes israéliennes mais ont salué, dans leur communiqué, le « courage » des « chefs » et « des combattants » qui se sont « levés pendant l’agression des forces d’occupation ».
-Parmi eux, on compte bien le bras droit de Mohammed Deïf, Jamaa Tahla, patron du Cyber Commmand du HAMAS.
Tsahal a bien également liquidé le principal chef militaire du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP), Hussam Abu Harbeed. Le JIP a confirmé l’info, qualifiant Abu Harbeed de « martyr béni ».

| Q. Pourquoi, aller si loin dans la tension dialectique, comme vous la nommez ?

Jacques Borde. Parce que le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)4, qui va probablement s’engager dans des négociations sur une trêve de longue durée avec Israël :

1- ne peut le faire en apparaissant trop affaibli par rapport à son propre camp.
2- ne doit, surtout pas, donner trop d’éléments à Jérusalem, sur l’état réel de ses forces.
3- sa prétention à pouvoir toujours frapper à volonté et en profondeur fait partie de son panel d’arguments dissuasifs (sic). Utiles lors de négociations.

Sinwar prétend aussi que le HAMAS a « la puissance de tirer chaque minute des centaines de missiles et de roquettes d’une portée de 100 à 200 kilomètres sur des cibles ennemies, et aux dernières heures de ce récent conflit nous étions prêts à tirer 300 missiles sur Tel-Aviv ».

Sauf que les tirs à longue portée avaient cessé depuis deux jours.

Selon Sinwar, « Contrairement aux prétentions de l’ennemi, nous avons encore plus de 500 kilomètres de tunnels à Gaza et moins de 5% de nos tunnels ont été endommagés dans ce conflit ». Mais d’ajouter que si « le régime d’occupation respecte de manière convenable les normes internationales, un cessez-le-feu de cinq ans serait envisageable ».

Encore, une fois, dans le discours – parce que nous sommes et restons dans le discours qui fonde la tension dialectique entre Gaza et Jérusalem – que tient Sinwar, le plus important est que, désormais, le HAMAS envisage un « un cessez-le-feu de cinq ans ».

| Q. Et à qui s’adresse ce discours, comme vous le nommez ?

Jacques Borde. À Jérusalem évidemment. Et plus précisément à l’état-major de Tsahal qui, il y a peu, indiquait que ses buts de guerre seraient atteints, si l’on parvenait à une accalmie sur… cinq ans.

En fait, par communiqués interposés, le HAMAS et Tsahal se parlent.

Le message, derrière la cosmétique guerrière destinée à ce que les media appellent la rue arabe, est (pour une fois assez facile à traduire) : cinq ans, est une base de discussion que nous acceptons.

Après, il va falloir beaucoup de travail pour y arriver. Mais voyez le temps qu’ont mis les Occidentaux pour arriver à signer le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)5 Barnāme-é Jāme-é Eqdāme Moshtarak (BARJAM) pour les Iraniens – avec Téhéran.

| Q. Vous croyez à l’argumentaire militaire de Sinwar ?

Jacques Borde. Assez peu, en fait. Mais ça n’a guère d’importance. Sinwar, comme tous les politiques, se paie de mots.

Nous dire que « Si la mosquée Al-Aqsa est attaquée, la résistance de Gaza se dressera de toutes ses forces, notre peuple attaquera toutes les colonies de Cisjordanie en une seule fois, notre peuple se soulèvera à l’intérieur contre le front intérieur israélien et l’axe de résistance ne lésinera point sur les moyens pour le frapper avec toutes ses forces », c’est bien. Dialectiquement, je veux dire.

Sauf que depuis deux jours, la police, le Mishmar Ha’Gvul (MA’GAV)6 et le Sherut ha’Bitaron ha’Klali (SHABAK)7 arrêtent de plus en plus des gens dont peut supposer qu’ils font bien partie de ce ce « peuple [qui] se soulèvera », dont nous parle Yahya Sinwar, avec emphase. Or, là, rien ne se passe.

| Q. Pour quelle raison, selon vous ?

Jacques Borde. Peut être parce que les deux parties en sont déjà à discuter – ou s’y préparent, ce qui revient au même – de ce « cessez-le-feu de cinq ans » qui semble faire l’unanimité autant à Gaza qu’à Jérusalem.

| Q. Question la rue arabe : ça existe bien ou, c’est un fantasme de journaliste ?

Jacques Borde. Les deux, évidemment. Il y a bien eu ces printemps arabes avec beaucoup de monde dans les rues (Tunis, Le Caire, Alexandrie, etc.). Qu’on soit pour ou contre, c’est indéniable

Le souci, c’est que pendant ces douze derniers jours, dans les principales capitales arabes, il n’y a pas eu beaucoup de monde dans la rue pour manifester.

Quant à l’Iran et l’Irak, connus pour mettre le manifestant par millions dans les rues – repassez-vous des vidéos des pèlerins de l’Achoura, vous verrez – la mobilisation est restée très symbolique.

Quant aux capitales européennes, expertes pour mettre du monde sur le bitume au moindre motif, les chiffres de toutes les manifs ont été en dessous des prévisions. Alors, que faut-il en déduire ?

| Q. Yahya Sinwar est-il un homme pressé ?

Jacques Borde. Je ne sais pas. Mais, je pense qu’il devrait l’être.

| Q. Pourquoi ?

Jacques Borde. Parce que – et c’est un avis personnel – plus dans ces négociations qui se profilent Gaza et Jérusalem sauront se passer des Américains, mieux ce sera. D’où l’intérêt d’avancer vite, si possible.

| Q. Pourquoi cette méfiance vis-à-vis de l’ami américain ?

Jacques Borde. Parce qu’il s’agit d’éviter le drame des Accords d’Oslo qui n’ont servi à rien. Le souci des Américains, surtout du camp démocrate, c’est qu’ils ne s’impliquent dans les guerres et les (processus de) paix des autres que parce qu’ils ont des intérêts à défendre.

Et concernant Sinwar et ses petits camarades, le US Secretary of State, Antony Tony Blinken8, lors de sa conférence de presse le 25 mai à Jérusalem, a été très clair à leur sujet :

« Si nous faisons cela correctement, la reconstruction de Gaza entraînera une importante perte de l’emprise du HAMAS » et dans cet optique « nous ne renforcerons pas le HAMAS, nous l’affaiblirons (…). Le HAMAS prospère, malheureusement, sur le désespoir, sur la misère, sur le manque d’opportunités ».

| Q. Vous êtes comme Trump, vous pensez que ça se passe mieux en petit comité ?

Jacques Borde. Parce que vous croyez que Trump s’est beaucoup occupé de ce que les autres Occidentaux pensaient lorsqu’il a scellé sa paix avec les Tāliban9, ou plus juridiquement et plus justement le Da Afghanistan Islami Amarat10, pourtant pas des gens très fréquentable ?

| Q. Donc, vous êtes pour que le HAMAS reste dans la boucle ?

Jacques Borde. Je ne suis pour rien de particulier, c’est à Gaza et à Jérusalem de prendre leurs décisions. Ou de se refaire la guerre un jour ou l’autre.

Notes

1 Ou Gardien des murailles.
2 Ou Brigades Ezzedine Al-Qassam, anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les Combattants palestiniens, en français.
3 Ou Jihâd islamique palestinien.
4 Ou Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
5 En français Plan d’action global commun (PAGC).
6 Ou Police des frontières israélienne, parfois appelée Police en vert, à cause de la couleur des uniformes.
7 Sherut ha’Bitaron ha’Klali. Ou Shin-Beth (SHABAK étant l’acronyme), Le terme qui était tombé en désuétude semble avoir de nouveau la ferveur des media.
8 Précédemment 18th Deputy Secretary of State.
9 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
10 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.

A Propos Jacques Borde

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