Opération Shomer Ha’Homot : RETEX N°13 [13]

| Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Les combats qui ont opposé le HAMAS & le JIP à Tsahal étaient-ils pour autant constitutifs de la 4ème Guerre de Gaza ? À voir. Ce qui est certain c’est que des deux côtés du Limes séparant les deux camps ont été, plus ou moins, exprimés des buts de guerre. Ont-ils étés atteints & par qui. 13ème RETour d’EXpérience (RETEX) autour de l’Opération Shomer Ha’Homot1.

| Q. Iron Dome qui a abattu un drone… israélien, c’est grave, docteur ?

Jacques Borde. Pas tant que ça, en fait.. Évidemment, c’est un peu embarrassant que d’abattre ses propres aéronefs. Ici un Skylark 1. Surtout avec un bestiole, le Tamir, qui coûte 100.000 $US !

L’intéressant est que ce mini-drone, nous apprend Air & Cosmos, « serait très difficilement détectable… sauf pour l’Iron Dome donc ». Ce qui prouve in fine que le Kipat Barzel2 ça fonctionne plutôt bien. Contrairement à ce que claironnent certains sites.

Quant au Skylark 1, note encore Air & Cosmos : « En 2008, le COS en avait fait l’acquisition mais les RETEX sur ses performances n’ont pas engendré de commandes supplémentaires ».

Nous parlons là du Commandement des opérations spéciales (COS) qui regroupe l’ensemble des Forces spéciales de l’Armée française sous une même autorité opérationnelle. Le COS est placé sous les ordres du chef d’État-Major des armées (CEMA), actuellement, le général d’armée François Lecointre, et sous l’autorité directe du président de la République française.

| Q. Le Caire avance ses pions, semble-t-il ?

Jacques Borde. Tout à fait, le président égyptien, ‘Abdu l-Fattāḥ Sa‘īd Ḥusayn Khalīl as-Sīssī, a envoyé une « délégation sécuritaire de haut niveau » (sic) en Israël, puis Ramallah et Gaza, afin d’y aborder les questions du maintien du cessez-le-feu et de la reconstruction. La délégation évoquera les moyens de parvenir à une trêve permanente en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Sīssī a donné ses directives à la délégation en vue de donner un élan aux efforts visant à mettre fin aux divisions, soulignant l’importance de prendre « toutes les mesures nécessaires pour que l’escalade entre Israël et les Palestiniens ne se reproduise pas ».

À savoir que la délégation égyptienne était conduite non pas par un diplomate mais par le patron du Gihaz El-Mukhabarat El‘Amma (EGID)3, le major-général Abbas Kamel.

| Q. Le partenariat Washington/Le Caire prend forme ?

Jacques Borde. C’est un peu ça.

| Q. Ne nous berçons pas d’illusions, en ce cas, qui est visé : le HAMAS ou Jérusalem ?

Jacques Borde. Maintenant que les choses sérieuses vont peu-être commencer, il va falloir se poser les vraies questions, non ? Or, le président des États-Unis, Joseph Joe Robinette Biden, Jr., l’a rappelé : pour Washington, la priorité des priorités reste la sécurité d’Israël.

Et Biden de souligner qu’il « n’y a pas de changement dans mon engagement pour la sécurité d’Israël. Pas de changement du tout. Le changement est que nous avons toujours besoin d’une solution à deux États. C’est la seule solution ».

Dans ce contexte, la visite du US Secretary of State, Antony Tony Blinken4, mardi dernier, en Israël, première destination de sa tournée l’amenant aussi au Caire et à Amman, était plus qu’attendue. Blinken a donc évoqué l’attachement de l’actuelle administration à une solution à deux États : « … la seule façon d’assurer l’avenir d’Israël comme État juif et démocratique, et c’est la seule façon de donner aux Palestiniens l’État auxquels ils ont droit ».

| Q. Que va faire Jérusalem face au discours étasunien ?

Jacques Borde. Rien, probablement. L’écouter poliment, faire le gros dos et laisser le temps faire son œuvre. Bien sûr, posture qui pourrait changer si Binyamin Bibi5 Nétanyahu6, n’est plus aux affaires…

| Q. Pas un peu risqué, tout de même ?

Jacques Borde. Pas tant que ça. Vis-à-vis de Jérusalem, les états d’âme des Américains ne durent jamais bien longtemps. Exception faite de l’Affaire Pollard7, évidemment. Et ça, Bibi Nétanyahu le sait mieux que quiconque, c’est aux États-Unis qu’il a fait ses premières armes géopolitiques. Au point d’y gagner son autre surnom : Bibi l’Américain.

| Q. « Laisser le temps faire son œuvre », dites-vous. Mais comment ?

Jacques Borde. En en faisant le moins possible. Yahya Sinwar, chef du gouvernement de Gaza et à ce titre deuxième plus puissant personnage au sein du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)8, peut multiplier les déclarations de victoire (sic), mais comme l’a souligné le Dr. Mona Soliman, qui enseigne les Sciences politiques à l’Université du Caire, côté palestinien, tout reste à faire. Car, « … en attendant, plusieurs étapes doivent être franchies : la consolidation de la trêve, la fin de la colonisation, mais aussi la fin des divisions inter-palestiniennes et la tenue de élections palestiniennes. Sans cela, on ne peut rien espérer ».

Et sur ce registre, les certitudes de Yahya Sinwar et du primus inter pares du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS), Ismaël Haniyeh, qui sont à couteaux tirés, ne leur seront pas d’une grande utilité face à une diplomatie étasunienne qui a pour idée en tête de n’accorder qu’une place réduite au HAMAS, dans l’équation que les Américains concoctent.

C’est sans pour cela que Sinwar multiplie, depuis peu, des déclarations destinées à s’attirer les bonnes grâces de Washington. Notamment en se disant prêt à une trêve de long terme en échange d’une levée du blocus.

| Q. Une chance de convaincre l’interlocuteur américain ?

Jacques Borde. L’avenir nous le dira. Toujours est-il que Joe Biden a nommé à la tête de la CIA, William J. Burns qui :

1- possède une solide expérience de la région du Moyen-Orient et du conflit israélo-palestinien.
2- n’est pas du genre à se payer seulement de mot.
3- n’est pas vraiment HAMAS friendly.

| Q. Mais, c’est le cas de la majorité des gens qui comptent à Washington, non ?

Jacques Borde. Plus ou moins. Fors l’aile gauche du Parti démocrate plombée par son antisémitisme militant qui limite fortement ses ambitions à peser dans le débat. De toute façon, comme l’a noté Thierry Oberlé du Figaro, « La stratégie d’Antony Blinken vise à réintégrer l’Autorité palestinienne à Gaza d’où elle a été chassée en 2007 afin de marginaliser l’emprise du HAMAS sur l’enclave et ainsi stabiliser la zone. Elle se heurte à un HAMAS qui, bien qu’affaibli militairement, se sent le vent en poupe après ce qu’il considère comme un victoire ».

De plus, poursuit Oberlé, « Washington n’a aucun contact avec les maîtres de Gaza dont le mouvement figure en bonne place dans la liste noire des organisations terroristes. Antony Blinken ne peut s’appuyer que sur l’Égypte pour jouer le rôle de modérateur. Le Caire, qui exerce une influence grandissante dans le petit territoire palestinien, est sa prochaine étape ».

| Q. Un HAMAS étiqueté comme terroriste, ça n’est pas gênant pour un Yahya Sinwar qui essaie de polir son discours ?

Jacques Borde. En partie, mais pas tant que ça. Yahya Sinwar a beaucoup surpris par son entregent. Il change un peu la donne par rapport à Ismaël Haniyeh, qui à jouer les cadors de Doha où il est tranquillement installé à donner des leçons à tous urbi et orbi, commence à lasser son monde.

Yahya Sinwar lui, au moins, vit à Gaza !…

Suite à sa rencontre avec le patron du Gihaz El-Mukhabarat El‘Amma (EGID), le major-général Abbas Kamel, Sinwar a indiqué que « dans les prochains jours, des réunions palestiniennes sérieuses auront lieu au Caire afin d’organiser notre maison palestinienne, dans le but de rencontrer la résistance armée, de réaffirmer la légitimité des institutions du pouvoir et de trouver des moyens pacifiques sur le chemin de la libération et du retour ».

Par ailleurs « des progrès ont été enregistrés dans le dossier d’échange de détenus palestiniens au cours de la dernière période, mais ces efforts ont été suspendus en raison de ce que l’occupation traverse (l’absence d’un gouvernement stable) », ajoutant que « nous sommes prêts pour des négociations urgentes » et « tous les détails de stabilisation du cessez-le-feu et de lutte contre l’agression contre notre peuple ont été discutés avec les Égyptiens », soulignant que « notre résistance est en pleine forme, sa main est sur la gâchette pour repousser toute agression ».

Quant au profil d’entité terroriste, cela semble, au demeurant, pénalisant. Mais notons aussi que ça n’a pas beaucoup empêché les Tāliban9, ou plus juridiquement et plus justement le Da Afghanistan Islami Amarat10, d’arriver à s’entendre avec l’administration Trump.

Ceci dit, j’ai – comme beaucoup de ceux qui analysent les événements au Levant – énormément à faire mien le discours de Yahya Sinwar sur la « victoire divine » (pour reprendre un concept assez couru en Iran) que revendique mordicus le HAMAS. Mais, admettons. Alors, quid de la paix dans cet environnement stratégique ou le HAMAS compte, en réalité, assez peu d’amis ? Ceux qui comptent, je veux dire.

Comme disait le philosophe : « Enfants profitez de la guerre : la paix sera terrible ».

| Q. Vous doutez toujours que le HAMAS ait obtenu des concessions de l’autre partie dans l’application du cessez-le-feu ?

Jacques Borde. Oui. Je me fie d’ailleurs à ce que Yahya Sinwar a déclaré à VICE News :

Cf. « Nous étions prêts à accepter un cessez-le-feu dès les premières heures après le début de la guerre et c’est ce que nous avons annoncé au premier, au deuxième et au troisième jour de la guerre aux médiateurs égyptiens et qataris ainsi qu’aux représentants des Nations-unies. Nous leur avons dit que nous étions prêts à mettre un terme aux conflits immédiatement et sans aucune condition ».

Après…

| Q. Mais ce HAMAS qui a, à l’en croire, le vent de la victoire qui gonfle ses voiles, c’est plutôt positif pour lui ?

Jacques Borde. En théorie, oui. Être en position de force est mieux qu’être acculé. Mais en l’Orient compliqué, les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles le devraient. Et, en fait, vue des rives du Potomac, le discours triomphaliste du HAMAS et des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam11, pourrait fort bien avoir l’effet inverse que celui recherché sur le personnel politique étasunien : non pas séduire mais davantage faire peur au faiseur de pluie US qui, déjà, n’est pas très HAMAS friendly.

À Rome, puisque le HAMAS n’a plus que ce mot (victoire) sur les lèvres, on appelait ça une victoire à la Pyrrhus.

Yahya Sinwar sera-t-il plus épirote que césarien ? L’avenir nous le dira…

Notes

1 Ou Gardien des murailles.
2 Ou Dôme de fer, Iron Dome, en anglais.
3 Ou Egyptian General Intelligence Directorate, les Renseignements égyptiens.
4 Précédemment 18th Deputy Secretary of State.
5 Surnom donné, tant par ses adversaires que ses partisans, à Binyamin Nétanyahu, et peu apprécie par celui-ci, dit-on. Qui se consolera en se disant que feu le maître-espion, Rafaël Eitan Hanitman, plus connu sous le nom de Rafi Eitan, lors de son passage dans la Pal’Mach, suite à sa chute malencontreuse dans un trou d’égouts, reçut, à cette mémorable occasion, le surnom de Rafi, le puant. Surnom dont il ne réussira jamais à se défaire.
6 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism (portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe) et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
7 Sombre affaire d’espionnage israélien sur le sol américain.
8 Ou Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
9 Littéralement : Ceux qui exigent [le savoir], pluriel de Talib (Taliban s’écrit donc sans ‘s’ final) terme pour désigner des étudiants en religion. À traduire plus classiquement par Séminaristes.
10 Ou Émirat islamique d’Afghanistan. Dont la devise est classiquement la Aš-šahāda (Chahada) : Lā ʾilāha ʾillà l-Lāh, Muḥammadun rasūlu l-Lāh (Il n’est point de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est le messager de Dieu). Ne se récite qu’en arabe classique.

 

A Propos Jacques Borde

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