Tsahal & la Malédiction de l’Homme fort [1] |

Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Le 4ème choc frontal HAMAS & Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP) Vs Tsahal aura eu des conséquences géopolitiques & géostratégiques, pour certaines inattendues. À commencer par cette certitude, du côté du HAMAS & du JIP, qu’ils avaient obtenu, cette fois-ci, la victoire (en ne tuant qu’un seul combattant ennemi…). Autre surprise : jamais l’inamovible Premier ministre israélien Nétanyahu n’a été aussi près de la sortie. Là, serait bien (selon moi) le seul vrai revers de l‘Opération Shomer Ha’Homot1. Mais, là encore pour combien de temps ? Partie 1.

« … Après le Hezbollah, et encore dans une moindre mesure, le HAMAS est parvenu à franchir un seuil opératif en se dotant d’une infanterie professionnelle dotée d’armes antichars et anti-personnels performantes et maîtrisant des savoir-faire tactiques complexes. Les deux adversaires sont donc largement neutralisés par leurs capacités défensives mutuelles.
À court terme, on ne voit pas ce qui pourrait permettre de surmonter ce blocage tactique. On peut donc imaginer un prochain conflit qui ressemblera plutôt à celui de 2012. À moyen terme, les possibilités de rupture de cette crise schumpetérienne (l’emploi des mêmes moyens est devenu stérile) sont plutôt du côté du HAMAS qui peut espérer saturer le système défensif israélien par une quantité beaucoup plus importante de tirs ‘rustiques’ et/ou utiliser des lance-roquettes modernes beaucoup plus précis comme les BM-30 Smerch russes. Il peut aussi espérer disposer de missiles anti-aériens portables comme le HN-6 chinois, toutes choses qui rendraient l’action du modèle militaire israélien beaucoup plus délicat. Il faudra cependant que le mouvement palestinien retrouve des alliés et des capacités de transfert de matériels à travers le blocus, ce qui n’est pas pour l’instant évident.
Israël reste donc pour l’instant dominant mais faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, il est sans doute condamné à renouveler sans cesse ces opérations de sécurité. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la ‘malédiction de l’homme fort’ ».
Michel Goya, in Sisyphe à Gaza, à propos de la Guerre de Gaza de 2014.

| Q. Dites-moi, la France vient de se doter de sa énième loi antiterroriste ?

Jacques Borde. Foutaise, mais sujet grave… Là, je préfère laisser la parole à Jean-François Touzé :

Cf. « Une énième loi antiterroriste a été votée mercredi soir en première lecture par l’Assemblée nationale. Ses deux axes ? La ‘vigilance’ et la ‘protection des libertés’.
La vigilance étant définie comme une ‘surveillance attentive’ et la protection des libertés étant destinée à sauvegarder les droits humains de ceux qui combattent l’humanité vraie, on voit la portée — et on imagine l’efficacité — des mesures à venir.
Tant que l’immigration ne sera pas stoppée, le droit du sang rétabli, les déchéances de la nationalité engagées, les expulsions systématisées, des mesures de guerre imposées et une réforme morale et politique forte initiée par un État national reconstruit, la lutte contre le terrorisme, contre l’expansion islamique et contre les métastases des cités continuera de s’inscrire dans le registre sucré de la bibliothèque rose ».

| Q. Une question bêtement technique d’abord : le HAMAS a-t-il autant innové qu’on le dit ?

Jacques Borde. Non justement pas tant que ça. Le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)2 et le Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)3, ont simplement densifié – avec une recherche de la saturation qui, d’ailleurs, n’a pas fonctionné – un arsenal et des modi operandi déjà appliqués en 2014, et connus de leur ennemi.

Lisez donc ce qu’en disait Michel Goya, in Sisyphe à Gaza, à propos de la Guerre de Gaza de 2014 :

« À l’imitation du Hezbollah et toujours avec l’aide de l’Iran, les Brigades al-Qassam se sont dotées également d’une petite flotte de drones Abadil 1, dont certains ont été transformés en ‘bombes volantes’. Hormis ces derniers moyens, l’ensemble reste cependant de faible précision et condamné à un emploi majoritairement anti-cités. Il est utilisé immédiatement, mais finalement avec encore moins d’effet que lors des campagnes précédentes. Au total, en 49 jours, 4.400 roquettes et obus de mortiers sont lancés sur Israël causant la mort de 7 civils, soit un ratio de 626 projectiles pour une victime, trois fois plus qu’en 2008-2009. L’emploi des drones explosifs par le HAMAS se révèle également un échec, les deux engins lancés, le 14 et le 17 juillet, ayant été rapidement détruits, l’un par un missile anti-aérien MIM-104 Patriot et l’autre par la chasse ».

Quid novi, en fait ? À part que Jérusalem et son armée n’ont, pas plus qu’en 2014, triomphé, comme l’écrit Michel Goya de la « malédiction de l’homme fort » qui affectait Sparte, militairement quasiment rien.

| Q. Passons à la politique : Naftali Bennett prêt à gouverner avec Lapid : Bibi paye là sa gestion contestée des 12 jours de combat avec le HAMAS ?

Jacques Borde. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs.

Certes, le chef de la droite radicale, le Ha’Yamin He’Hadash4, Naftali Bennett, a annoncé, le 30 mai 2021, son intention de joindre le camp de l’opposition, Yaïr Lapid et son parti Yesh Atid5, qui tentent de bâtir une coalition pour chasser du pouvoir le le Premier ministre israélien, Binyamin Bibi6 Nétanyahu7.

Nétanyahu, de toute évidence l’« homme [politique] fort » frappé par la malédiction spartiate (sic) de Toynbee.

« J’annonce que je vais tout faire pour former un gouvernement d’union avec mon ami Yaïr Lapid », a déclaré Bennett qui cultivait depuis des semaines le mystère sur son intention de joindre l’opposition qui tente de former un « gouvernement d’union nationale » pour mettre fin au règne de Nétanyahu, le plus long de l’histoire de l’État hébreu. Comme bien souvent en l‘Orient compliqué, il faut lire entre les lignes.

Et d’abord comprendre que Bennett a dirigé le parti politique sioniste-religieux Ha’Bayit Ha’Yehudi8. Il fut également l’un des fondateurs du mouvement Yisra’el Sheli9, et, surtout du Moatzat Yesha10, l’association représentant les habitants juifs du Yesha – qui est l’acronyme hébreu pour Judée, Samarie, Gaza, c’est-à-dire la Cisjordanie et la Bande de Gaza –. Fondé dans les années 1970 en succession du Gush Emunim11, en 2005, le Yesha a dirigé le mouvement de protestation contre le plan de désengagement des territoires occupés.

Une manière de dire que les membres de son parti Ha’Yamin He’Hadash ne sont pas des clampins sans idées bien chevillées au corps.

Bien que le parfum des strapontins soit une bien enivrante fragrance pour beaucoup, se marier avec Lapid c’est déjà beaucoup leur demander. Le souci, c’est qu’en comptant bien les sièges des uns et des autres, il sera difficile pour le tandem Lapid/Bennett de prendre le contrôle de la Knesset et de fonctionner sans les voix d’un des deux partis arabes.

Les députés de Ha’Yamin He’Hadash iront-ils aussi loin ? Et si, d’aventure, ils le font : pour combien de temps ?

| Q. Et qu’en a dit Nétanyahu ?

Jacques Borde. Bien évidemment, Bibi Nétanyahu a vivement réagi à l’annonce de Naftali Bennett.

Selon lui, « Bennett a trompé les électeurs de droite pour les faire passer à gauche. Au lieu de créer un gouvernement dangereux pour Israël, on peut former un bon gouvernement pour le pays avec en Premier ministre Gideon Sa’ar, puis moi-même, puis Naftali Bennett dans un accord de rotation. Nous nous sommes mis d’accord là-dessus, car nous savons qu’un gouvernement de gauche serait pire ».

« Un gouvernement de gauche », a averti Nétanyahu, « est dangereux pour la sécurité du pays. Ils appellent ce gouvernement de gauche un gouvernement d’union. Mais il n’en est rien. Ils veulent faire passer des lois qui me visent de crainte que je ne remporte les prochaines élections. C’est un gouvernement opportuniste et faible et nous n’avons pas le droit de le laisser se former ».

À voir !…

[À suivre]

Notes

1 Ou Gardien des murailles.
2 Ou Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
3 Ou Jihâd islamique palestinien.
4 Ou Nouvelle Droite, הימין החדש.
5 Ou Il y a un futur, יש עתיד.
6 Surnom donné, tant par ses adversaires que ses partisans, à Binyamin Nétanyahu, et peu apprécie par celui-ci, dit-on. Qui se consolera en se disant que feu le maître-espion, Rafaël Eitan Hanitman, plus connu sous le nom de Rafi Eitan, lors de son passage dans la Pal’Mach, suite à sa chute malencontreuse dans un trou d’égouts, reçut, à cette mémorable occasion, le surnom de Rafi, le puant. Surnom dont il ne réussira jamais à se défaire.
7 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism (portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe) et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
8 Ou Foyer juif, הבית היהודי.
9 Ou Mon Israël, ישראל שלי.
10 Ou Conseil de Yesha, מועצת יש”ע.
11 Ou Bloc [des] fidèles, גוש אמונים. Généralement traduit par Bloc de la foi, ce qui est grammaticalement erroné.

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Opération Shomer Ha’Homot : RETEX N°9 [9]

| Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde | Les combats qui …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer