Tsahal & la Malédiction de l’Homme fort [3]

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Le 4ème choc frontal HAMAS & Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP) Vs Tsahal aura eu des conséquences géopolitiques & géostratégiques, pour certaines inattendues. À commencer par cette certitude, du côté du HAMAS & du JIP, qu’ils avaient obtenu, cette fois-ci, la victoire (en ne tuant qu’un seul combattant ennemi…). Autre surprise : jamais l’inamovible Premier ministre israélien Nétanyahu n’a été aussi près de la sortie. Là, serait bien (selon moi) le seul vrai revers de l’Opération Shomer Ha’Homot1. Mais, là encore pour combien de temps ? Partie 3.

« Cette inefficacité des frappes du HAMAS s’explique d’abord par leur imprécision, réduisant le nombre de roquettes réellement dangereuses à environ 800 mais aussi par la combinaison des mesures de protection civile israélienne et du système d’interception Dôme de fer officiellement crédité de 88 % de coups au but. Si ce chiffre est contesté, il n’en demeure pas moins que ce système très sophistiqué a démontré là son efficacité, surtout contre les projectiles à longue portée, sinon son efficience au regard de son coût d’emploi, estimé à entre 40.000 et 90.000 dollars pour chaque interception d’un projectile ».
Michel Goya, in Sisyphe à Gaza, à propos de la Guerre de Gaza de 2014.

| Q. Une question pour nous échauffer : Paris qui suspend ses opérations militaires conjointes avec le Mali ?

Jacques Borde. Une excellente chose. Dans l’attente d’assurances de la part de Bamako sur la situation au Mali, « la France (…) a décidé de suspendre, à titre conservatoire et temporaire, les opérations militaires conjointes avec les forces maliennes ainsi que les missions nationales de conseil à leur profit. On va retirer tous nos officiers planification et programmation dans l’état-major des forces armées maliennes ainsi que nos officiers de liaison dans l’armée de terre et la DGSE », a fait savoir une source militaire française.

Le minimum syndical, dirai-je.

J’ajouterai qu’il serait temps d’organiser le rapatriement au Mali de sa jeunesse désœuvrée qui se la coule douce en France métropolitaine, afin qu’elle y défende elle- même son pays à la place de nos soldats. Je pense que les Forces armées maliennes (FAMa) – entre deux golpe, si ça ne les gêne pas trop – ne seraient pas forcément contre quelques renforts de la part de ses nationaux. Et, sinon, c’est pareil !…

| Q. Au dernières nouvelles, le HAMAS menace le cessez-le feu ?

Jacques Borde. Replaçons les propos dans leur contexte.

Avec l’approbation de Jérusalem, le Qatar assure depuis un bon moment les dépenses courantes de l’administration gazaouie, soit, très concrètement :

-payer le carburant pour la centrale électrique de la Bande de Gaza ;
-payer les fonctionnaires gazaouis ;
-fournir de l’aide à des dizaines de milliers de familles dans la misère. Sur ce dernier point, je suis personnellement très dubitatif quant à l’usage réel desdits fonds, estimés à 30 M$US/mois, selon un responsable du HAMAS.

Or, du côté de Jérusalem, tant l’administration sortante (Nétanyahu) que montante (Bennet), ont menacé de couper le robinet, arguant de détournements destinés à l’effort de guerre du HAMAS. Le souci est que l’administration gazaouie, le HAMAS, en fait, a les mains liées sans ses fonds, qui sont la base financière de son clientélisme politique.

Du coup, « des sources du Hamas », dixit Times of Israel ont fait savoir au quotidien Al-Akhbar que le groupe attendrait cet argent jusqu’à la fin de la semaine prochaine, « et si cela ne se produit pas, il prendra une décision importante concernant le cessez-le-feu mutuel ».

D’ici là, tout va se passer en coulisses. À rappeler que l’aide globale qatarie est estimée à 1,4 Md$US par an.

| Q. Vous êtes surpris par toutes ces attaques sur la fiabilité d’Iron Dome ?

Jacques Borde. Pas tellement, in fine. Et ce pour trois raisons.

1- aucun système n’est parfait et ne fonctionne à 100%. Pas plus Kipat Barzel2 qu’un autre. Il donc légitime que ses faiblesses soient l’objet d’un intense RETour d’EXpérience (RETEX). Un système d’armes, ça s’améliore constamment. Et lorsqu’il est caduc, ça se remplace.
2- reconnaissez que beaucoup de ceux qui l’attaquent seraient infoutus d’en identifier un si on leur mettait sous le nez et de nous dire comment Kipat Barzel fonctionne. À noter qu’une bonne partie des sites le décriant comme inopérant illustrent leurs propos avec des photos sans rapport avec le bestiau. Comme la plupart des matériels dont ils nous parlent, d’ailleurs.
3- ces attaques (rien à voir avec la concurrence, évidemment) tombent – ô hasard, bien sûr – au moment où, écrivent nos estimés confrères d’Air & Cosmos, « le concepteur de l’Iron Dome, IAI (Israel Aerospace Industries), a dévoilé le Barak-ER, dernier né de sa gamme de missiles antiaérien et antimissile. Pouvant être intégré sur des plateformes terrestres et maritimes, il offrirait une portée de 150 kilomètres couplé au radar 3D EL-2084 MMR (Multi-Mission Radar). Système avancé, son dernier test lui a permis d’intercepter une cible balistique d’assaut à distance de sécurité. La famille Barak est aujourd’hui en service dans les forces israéliennes, indiennes et azéries notamment ».

Faut-il même s’en étonner…

| Q. Quid de la trêve : pas d’incidents, pour l’instant ?

Jacques Borde. Tout dépend de ce que vous nommez incident, en fait.

Le 2 juin 2021, a été arrêté un dignitaire du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)3, Cheikh Jamal Al-Tawil (nom de guerre Abou Abdallah), pour, je cite, avoir « joué un rôle actif pour inciter à la ‘violence’ et rétablir le QG du Hamas à Ramallah ».

Selon des sources concordantes Jamal al-Tawil a été arrêté lors d’une opération impliquant l’Unité 217, ou Douvdevan4, l’unité d’élite spécialisée dans les opérations antiterroristes en Cisjordanie. Une opération à l’initiative du Sherut ha’Bitaron ha’Klali (SHABAK)5, le SR certes intérieur d’Israël. Mais qui en raison de sa forte expertise a gardé la haute main sur les opérations de ce type dans les zones passées sous autorité(s) palestinienne(s).

À ce stade, le HAMAS a simplement condamné l’arrestation de Jamal al-Tawil, qui « n’étouffera pas la voix de la résistance. Tous les membres et dirigeants du HAMAS poursuivront la voie de la libération de la Palestine, en dépit des sacrifices ».

| Q. Pourquoi pas davantage de réactions ?

Jacques Borde. Pour trois raisons essentielles.

1- tout victorieux (sic) qu’il s’affirme, le HAMAS n’a pas trop envie de voir débouler des colonnes de Merkava et de Namer, pour un deuxième round.
2- la trêve convient à tout le monde, pour l’instant. Transformer un incident en casus foedi ne tente personne et n’est donc pas d’actualité.
3- Cheikh Jamal Al-Tawil a des avocats. Son dossier est loin d’être clos.

| Q. Et pour les chocs futurs ?

Jacques Borde. Comment poursuivre cet entretien sans vous citer Michel Goya, lorsqu’il soulignait que « De son côté, le HAMAS ne peut se targuer d’avoir infligé des coups significatifs à l’ennemi (7 morts, aucun prisonnier, pas de destruction d’engins) mais, comme toute organisation engagée dans un combat très asymétrique, il peut revendiquer simplement le fait d’avoir résisté, et ainsi gagner en prestige au sein de la population palestinienne. Au total, Israël peut prétendre à une petite victoire, mais au prix d’un accroissement du nombre de ses ennemis et de l’effritement de son image »6.

Même si en 2021 :

1- les pertes sont encore plus insignifiantes, militairement parlant : 1 mort, deux blessés.
2- et si les Accords d’Abraham laissent peu de place à « l’effritement de son image » pour Jérusalem.

Tout est-il donc acquis d’avance ? Non bien sûr, jamais.

« En 745 av J-C, au début du règne de Téglathphalasar III » note Michel Goya, « l’Assyrie était la plus grande puissance militaire du Proche-Orient. Un siècle et demi plus tard, après avoir écrasé impitoyablement ses ennemis dans toutes les batailles, l’Assyrie n’existait plus ».

| Q. Bon, et, en attendant, diplomatiquement, où en est-on ?

Jacques Borde. Ça va, ça vient. Le ballet diplomatique continue. Mais, aspect positif, avec une trêve respectée des deux côtés.

Parallèlement à la mission du patron du Gihaz El-Mukhabarat El‘Amma (EGID)7, le major général Abbas Kamel, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Hassan Choukri, a reçu, le 30 mai 2021 au Caire, Gabriel Gabi Ashkenazi8, l’actuel titulaire du Misrad Ha’Hutz9, afin de discuter des moyens à leur disposition pour consolider la trêve dans la Bande de Gaza. Et surtout « poursuivre les consultations entre les deux pays et l’Autorité palestinienne en vue de débloquer le processus de paix », au point mort depuis 2014.

Quelques jours après la tournée effectuée par le US Secretary of State, Antony Tony Blinken10, à Ramallah, Gaza, au Caire et à Amman. Blinken aura appelé Israéliens et Palestiniens à créer un « meilleur environnement » pour parvenir à la solution à deux États, la seule option, selon lui.

« Au final, il est possible de reprendre les efforts pour parvenir à une solution à deux États, que nous continuons de considérer comme la seule façon d’assurer le futur d’Israël en tant qu’État juif et démocratique et, bien sûr, de donner aux Palestiniens l’État auquel ils ont le droit », a estimé le chef de la diplomatie américaine lors d’une conférence de presse, le 25 mai 2021, de retour à Jérusalem.

| Q. Dernière question pour aujourd’hui : vous ne trouvez pas que Toynbee a une vision assez particulière de Sparte, comme modèle militaire ?

Jacques Borde. Oui, mais c’est une vision occidentalo-centrée de l’Histoire assez courante.

En guise conclusion, je vous citerai plutôt Gustave Glotz, qui nous rappelle qu’« À la fin du VIIe siècle, à cette heure décisive où de modestes cités grecques, s’ouvrant largement aux influences extérieures, devenaient, grâce au commerce et à l’industrie, des villes actives et prospères, la plus puissante alors du continent et la plus glorieuse, Sparte, prétendit au contraire, de par la volonté d’une aristocratie guerrière, mettre un terme à toute évolution naturelle, se replier sur elle-même et se figer dans le présent pour l’éternité. Maîtres du gouvernement, les chefs des familles aristocratiques et de l’armée élaborèrent un système qui devait, dans leur pensée, maintenir à jamais l’état de possession et l’organisation qui faisaient leur force. De là cet archaïsme de l’État lacédémonien qui, par la durée, devient un anachronisme flagrant. Grave difficulté pour l’historien, de se trouver subitement, au milieu d’une Grèce toute renouvelée, devant cette espèce de bloc erratique »11.

À titre personnel, à part des points précis de l’Art de la Guerre, tel que conçu à Lacédémone, je suis assez peu admiratif de Sparte. Mais, c’est là, convenez-en, un tout autre sujet.

Notes

1 Ou Gardien des murailles.
2 Ou Dôme de fer, Iron Dome, en anglais.
3 Ou Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
4 Ou Cerise, דובדבן.
5 Sherut ha’Bitaron ha’Klali. Ou Shin-Beth (SHABAK étant l’acronyme), Le terme qui était tombé en désuétude semble avoir de nouveau la ferveur des media.
6 Michel Goya.
7 Ou Egyptian General Intelligence Directorate, les Renseignements égyptiens.
8 Qui fut le 19ème Ra’Mat’Kal (chef d’état-major de Tsahal).
9 Ou ministère israélien des Affaires étrangères.
10 Précédemment 18th Deputy Secretary of State.
11 Gustave Glotz, Histoire grecque. Tome 1 (1986), Chapitre IX. Sparte jusqu’aux guerres médiques, p.335 à 374.

A Propos Jacques Borde

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