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La Guerre des Tunnels ! Les Morts & les autres [2]

| Israël / Palestine | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Contrairement à nombre de ceux qui me lisent, je n’ai jamais cru à l’implication directe des Israéliens dans la Guerre de Syrie autrement que par le biais de frappes récurrentes liées à la montée en gamme du Hezbollah (en matière d’armement sol/sol, notamment) il s’entend. Parmi une foultitude de raisons celle, essentielle, faisant que Jérusalem conduit motu proprio ses propres guerre & opérations. Notamment en ce qui concerne les Tunnels d’attaques creusés par les factions islamiques palestiniennes. Petit RetEx sur cette guerre (asymétrique) dont pratiquement personne ne parle. Ou avec difficulté. Y compris en… Israël. 2ème partie.

| Q. Quelle va être l’étape suivante de cette guerre souterraine entre Israéliens et Palestiniens ? S’il y en a une, bien sûr…

Jacques Borde. En fait, le mot étape suivante est à relativiser. Si l’on en croit le patron du Commandement Sud1, le major-général Eyal Zamir, « Nous sommes toujours en plein milieu de l’événement. L’opération contre le tunnel n’est pas encore terminée, pas selon nous et pas selon eux (…). Le Jihâd islamique palestinien (JIP) aura du mal à se retenir ».

Tout cela va dépendre des décisions qui seront prises à la tête du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn2. Et, bien évidemment, des échanges de la direction du mouvement avec les autres centrales palestiniennes.

| Q. Pas de triomphalisme côté israélien, visiblement ?

Jacques Borde. Non. Les Israéliens sont trop sérieux pour ça. Comme l’a également noté Zamir, si « ...cela a été un échec sérieux pour [le JIP], aussi bien parce que nous avons trouvé le tunnel et dans la façon dont il a choisi de sauver ceux qui étaient pris au piège. Mais ils commettront [une autre] erreur s’ils choisissent d’effectuer des représailles ».

| Q. Que craint au juste Zamir ?

Jacques Borde. Une escalade et la reprise d’opérations similaires par le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (Hamas)3, qui y largement recouru par le passé.

| Q. Mais le Hamas est surtout préoccupé par ses relations avec Ramallah ?

Jacques Borde. Oui, principalement. Le mouvement travaille aussi à améliorer ses relations avec Le Caire, qui contrôle le point de passage de Rafah au sud de Gaza.

Évidemment, toute attaque par un groupe armé palestinien de la Bande de Gaza pourrait réduire à néant tous ces efforts politico-diplomatiques. C’est pour ça que tout le monde marche sur des œufs.

| Q. Une poursuite de la guerre des tunnels que que le Hamas n’approuverait pas, vous voulez dire…

Jacques Borde. Probablement pas. Plus pour une question de timing qu’autre chose. Mais entre désapprouver et empêcher, le fossé est profond.

Comme l’a rappelé le major-général Zamir, même si le Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn, est, quelque part, l’allié objectif du Hamas, il ne lui est en rien redevable et pourrait mener une attaque sans sa permission (sic). Et, note Zamir, « Si le Hamas ne contient pas [le Jihâd al-Islami], alors le Hamas entrera lui aussi dans le cycle de la violence ».

| Q. Qu’est-ce qui joue le plus en faveur de l’apaisement ?

Jacques Borde. Le temps. Comme le dit Zamir, « plus le temps passe, moins il y a de chance que le Jihâd islamique riposte ».

| Q. Et a contrario, qu’est-ce qui pourrait faire monter la tension ?

Jacques Borde. Plusieurs choses.

Primo, la pente fatale de l’engrenage de la violence. La branche armée du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP), les Saraya al-Qods4, a sa propre logique interne et une furieuse envie de venger ses morts. Bon, tant du côté du Hamas à Gaza, que de la présidence du Dawlat Filastin à Ramallah, on tente de calmer les choses. Mais rien ne dit que cela réussisse.

Secundo, un certain durcissement (sic) qui, du côté israélien…

| Q. Que voulez-vous dire ?

Jacques Borde. Le Hamas, qui, rappelons-le, est la gouvernance à Gaza, pense que cinq corps se trouvent encore à l’intérieur du tunnel et aurait demandé au Comité international de la Croix Rouge (CICR) de se coordonner avec Israël pour retrouver les corps portés-disparus dans le tunnel.

Or, côté israélien, le général de division Yoav Mordechai, qui est le patron du Coordinator of Government Activities in the Territories (COGAT)5, a indiqué qu’il avait refusé une requête en ce sens déposée par le CICR.

Selon un communiqué, Mordechai a indiqué au chef de la délégation du CICR à Gaza, Jacques de Maio, qu’Israël « n’autorisera pas d’opérations de recherche dans la zone de la barrière de sécurité dans la Bande de Gaza sans progrès préalables sur la question des Israéliens kidnappés et des soldats morts au combat ».

Donnant, donnant…

| Q. Oui, mais les échanges de cette nature sont monnaie courante, ou presque, entre Israéliens et Palestiniens ?

Jacques Borde. Oui. Mais en mettant cette requête sur la table, Jérusalem, alors que l’affaire actuelle était à l’origine un dossier Tsahal/Jihâd al-Islami si je puis dire, vient d’y faire entre le Hamas officiellement…

| Q. Comment cela ?

Jacques Borde. Parce que c’est le Hamas et non le Jihâd al-Islami qui :

1- détient toujours les dépouilles de deux soldats israéliens tués durant la guerre de 2014 dans la Bande de Gaza.
2- refuse, jusqu’à présent, les demandes émanant de Jérusalem et du CICR de les rendre à leurs familles.

Et, comme souvent en pareil cas, l’affaire est devenue politique.

| Q. De quelle manière ?

Jacques Borde. En fait, comme l’a souligné Dov Lieber sur Times of Israel, « Les familles des soldats, ainsi que plusieurs politiciens israéliens, ont indiqué qu’Israël n’accéderait pas aux réclamations du Hamas sans un accord réciproque portant sur le rapatriement des corps des deux militaires »6.

Ainsi, la famille du militaire Shaul Oron dit espérer « que le gouvernement israélien n’osera pas se conformer à la requête du Hamas tant que ce dernier ne permettra pas le rapatriement d’Oron (…). Oron a été kidnappé grâce à un tunnel que le Hamas avait creusé et, pendant plus de trois ans, le groupe terroriste l’a conservé à Gaza, sans même autoriser la Croix rouge à évaluer son état »7.

De son côté, la famille du soldat Hadar Goldin a estimé qu’il serait « immoral » de la part du gouvernement de permettre au Jihâd al-Islami de retrouver les dépouilles de ses morts alors que le Hamas conserve celles des soldats israéliens.

| Q. Une situation bloquée, alors ?

Jacques Borde. Oui et non. « Tout geste humanitaire de la part d’Israël doit être lié au rapatriement de nos garçons. Si Israël répond [positivement] au Hamas, ce serait une injustice morale doublée d’un signal de faiblesse politique »8, estime la famille Goldin.

Or, là, nous sommes dans un terrain connu des militaires et des diplomates : celui de la réciprocité. Une des bases fondamentales des relations internationales…

Peu ou prou ce que nous disent Amir Peretz (Union sioniste) et Shuli Muallem-Refaeli (Ha’Bayit Ha’Yehudi)9 qui rappellent que « L’équilibre en termes humanitaire doit être clairement établi pour le Hamas ». Et, « Cela fait plus de trois ans que nous attendons qu’il autorise le rapatriement de nos ressortissants portés disparus (…) Si le Hamas veut que les corps des terroristes enfouis sous les décombres du tunnel lui soient rendus, il doit également rendre nos soldats portés-disparus »10.

| Q. À ce stade, vous diriez que la balle est dans quel camp ?

Jacques Borde. En fait, plus du côté du Hamas que de Jérusalem.

Côté israélien, on se garde pour l’instant de mettre la charrue devant les bœufs. Interrogé par la TV israélienne, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Yvet Lieberman, ne s’est pas beaucoup avancé déclarant que « Notre position est qu’il s’agit d’un groupe de terroristes venus pour tuer des Juifs et nous ne leur devons rien, surtout quand ils détiennent les corps de nos citoyens ».

Last but not least, il y a aussi dans cette affaire une nouveauté que personne ne veut vraiment prendre en compte. Et qui pourrait tout faire capoter.

| Q. Laquelle ?

Jacques Borde. Les morts palestiniens ne sont pas du Hamas mais du Jihâd al-Islami. Certes, les échanges de corps de combattants sont une pratique courante dans les guerres du Levant. Mais, entre parties en lice directement généralement. Là, le Hamas n’est pas directement impliqué et n’a personne motu proprio à récupérer. Ce qu’on lui demande c’est de rendre les corps de soldats israéliens (une solide monnaie d’échange dans les us du Levant, en fait) qu’il détient en échange de ceux d’activistes du Saraya al-Qods.

Bien sûr en l’Orient compliqué tout est possible. Il me semble d’ailleurs que dans des échanges de cette nature le Hezbollah a déjà récupéré les dépouilles de certains de ses alliés, du Jabhah al-Sha`biyyah li-Taḥrīr Filasṭīn11 et du Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)12. Mais la chose est à vérifier…

| Q. Sinon, à quoi servent les tunnels entre Gaza et l’Égypte ? Je veux dire en dehors des opérations militaires comme celles dont nous parlons dès le début ?

Jacques Borde. Oui, il y a l’usage militaire dont nous venons de parler.

Existe également toute une économie parallèle liée à ces tunnels. Je vous rappelle que le pouvoir incarné par le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya est un océan de corruption. Loin devant tout ce qu’on a pu reprocher à Dawlat Filastin. Les tunnels servent donc à tout ce que le Hamas entend leur confier comme rôle. Armes, drogue, bien de consommation.

Et dans cet océan de corruption, une population civile prise en otage…

Notes

1 A précédemment servi comme secrétaire militaire du Premier ministre Nétanyahu.
2 Ou Jihâd islamique palestinien (JIP).
3 Ou Mouvement de résistance islamique, en français. L’acronyme signifie également zèle en arabe.
4 Ou branche armée du Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP, Jihad islamique palestinien).
5 Ou Coordination des activités gouvernementales dans les territoires qui assure au sein du ministère israélien de la Défense la liaison avec les Palestiniens en termes d’affaires civiles et sécuritaires.
6 Times of Israel .
7 Times of Israel .
8 Times of Israel .
9 Qui qui pilotent le groupe parlementaire de la Knesset qui œuvre pour le rapatriement des corps des deux soldats.
10 Times of Israel .
11 Ou Front populaire de libération de la Palestine, fondé 1967 par, entre autres, le Dr.Georges Habache et Ahmed Jibril.
12 Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien (PPS), ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.

 

 

A Propos Jacques Borde

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