La (4ème) Guerre de Gaza n’a pas eu lieu ! [1]

| Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Historiquement quelque-chose d’inattendu vient de se produire. Alors que ni le HAMAS ni l’État hébreu ne semblaient prêts à remettre l’épée au fourreau, le HAMAS a opté, le premier, pour l’arrêt de sa campagne de tirs (baptisée Opération Seïf al-Qods1) &, par là, des hostilités. Face a la supériorité & la puissance du feu israélien, son primus inter pares à Gaza, Yahyia Sinwar, a préféré, à raison, jeter l’éponge avant que l’irréparable ne se produise & que n’éclate la 4ème Guerre de Gaza – au sens (classique) où l’on entend l’entrée de Tsahal dans la Bande de Gaza, bien sûr –. Guerre qu’il allait perdre comme les précédentes. Retour sur ces jours de choc & d’effroi, où, des deux côtés, on aura su faire l’économie d’un choc frontal inutile. Reste à gérer l’après, sans Nétanyahu, semble-t-il… Partie 1.

« La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre »
Andromaque à Cassandre, 1ers vers de La guerre de Troie n’aura pas lieu.

« Le contribuable européen a investi ces dernières années près de 18 Md€ en aide aux Palestiniens. Il est temps que des comptes soient rendus sur l’efficacité concrète de ce soutien financier ».
Ofer Bronchtein.

| Q. Quelle idée de plagier Giraudoux ?

Jacques Borde. Oui, Comme le dit Andromaque : « Et la guerre a sonné faux cette fois ». Et de mon avis, c’est une excellente chose.

Wikipédia nous donne ce résume de la pièce : « La guerre de Troie n’aura pas lieu est une pièce de théâtre de Jean Giraudoux, jouée la première fois le 22 novembre 1935 au Théâtre de l’Athénée1 sous la direction et avec Louis Jouvet. Cette œuvre cherche à déchiffrer les motivations fratricides de la future Seconde Guerre mondiale, comme un avertissement. L’auteur y met en relief le cynisme des politiciens ainsi que leur manipulation des symboles et de la notion de droit ».

Sur cela, que dire de plus ?

| Q. Peut-on parler d’impréparation de la part de la direction militaire du HAMAS ?

Jacques Borde. La guerre est le domaine de l’imprévu ou Polémos, comme disait Platon, « est le père de tous ».

Ce qui est assuré c’est qu’au 12 juin 2021, contrairement à la Guerre de 2006 Tsahal/Hezbollah, où nous croulions sous les images des combats en première ligne, nous n’avons rien d’équivalent ni de probant à nous mettre sous la dent. Une raison simple à cela : avec 1 mort et deux blessés en tout et pour tout, la victoire divine (sic) clamée par Yahya Sinwar2, et les autres chefs du Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)3:

1-relève, surtout, du discours, au sens de tension dialectique entre les deux camps.
2-permet de passer à l’étape suivante : les pourparlers (visiblement sous égide égyptienne). Pourparlers qui, au stade où nous en sommes, font plutôt du sur-place dans l’attente d’une nouvelle équipe opérationnelle à Jérusalem.

| Q. Pas très commode tout ça, tout de même….

Jacques Borde. Non, effectivement. Comme l’a souligne l’ancien Rosh Ha’Mateh Ha’Klali4, le Rav Alouf 5, Gadi Eizenkot, lors d’une conférence en l’honneur de feu l’ancien directeur du MOSSAD, d’août 2002 à 2011, Meir Dagan, au Collège académique de Netanya : « La réalité dans la Bande de Gaza est qu’elle est dirigée par une organisation dont l’idéologie est clairement dirigée contre l’État d’Israël. Depuis que le HAMAS a pris le pouvoir, il y a eu quatre grandes séries de combats et la réalité là-bas est incroyablement compliquée ».

Le reste, c’est du verbe. Ou, si vous préférez de la cosmétique géopolitique.

Quant au terme d’impréparation, si par là, vous voulez dire qu’à Gaza, personne n’avait prévu que Tsahal allait marquer tous ses points sur le terrain et réaliser la majorité de ses buts de guerre par les airs (et l’artillerie, donc à distance), oui, on peut évoquer une forme d’impréparation. Ou plutôt un déficit du Renseignement, côté HAMAS.

Ceci posé, je vous rappelle que tous – et je dis bien tous – les analystes de la chose militaire ont toujours estimé qu’une guerre ne peut se gagner sans engagement durable et soutenu au sol.

Je pense que si vous alliez poser la question à toutes les sommités que je cite dans mes entretiens, toutes vous diraient la même chose que moi : cette issue, sans que Tsahal n’aille mener ses combats au-delà de son propre limes, est une surprise. Et non des moindres.

C’est parce qu’il avait trop privilégié l’aérien que le Ra’Mat’Kal, Dan Haloutz, a été accusé d’avoir échoué au Liban, lors de la Guerre des 33 Jours de 2006. Une guerre n’est jamais la réplique exacte de la précédente. D’où la difficulté des les conduire et de les remporter pour ceux qui s’y risquent.

| Q. Retourner & rester à Gaza : Nétanyahu était sérieux, lorsqu’il disait ça ?

Jacques Borde. La phrase est ancienne (2015) et ne serait même pas de lui. En revanche, dans une adresse aux Israéliens avant la fête de Chavouot (Pentecôte), le Premier ministre israélien, Binyamin Bibi6 Nétanyahu7, avait averti que l’opération allait encore « prendre du temps » et appelé ses compatriotes à limiter leurs « activités en extérieur ».

Mais qu’importe. Ce qui est certain c’est que les propos disant que Tsahal allait entrer à Gaza pour ne plus en partir ont bien été prêtés au Premier ministre israélien, et qu’ils :

1- reflètent bien un certain état d’esprit.
2- révèlent un déficit en matière de Renseignement.

Voire, ce que les militaires appellent, eux, une opération de Déception. Une forme de contre-Renseignement qui sert à semer le trouble chez l’ennemi. Ça ne serait pas la première fois que les Israéliens nous font le coup.

| Q. Par exemple…

Jacques Borde. Si l’on se rapporte à ce qu’a écrit l’Historien Tom Séguev, c’est bien à une habile opération de Déception que se livra Moshé Dayan, de retour au portefeuille de la Défense en juin 1967, lorsque recevant, le 2 juin, le petit-fils de Winston Churchill, alors envoyé du News of the World, qui cherchait « à savoir si la guerre allait éclater sous deux ou jours, car il se demandait s’il lui fallait encore attendre à son hôtel ou alors rentrer chez lui. Dayan lui répondit qu’il pouvait rentrer chez lui sans inquiétude de rater quoi que ce soit : il était pour l’heure trop tard ou trop tôt pour déclencher une offensive, et Israël se devait de poursuivre sur la voie de la diplomatie »8. Une cible parfaite, et qui s’imposait, dans la mesure où le jeune Churchill « avait téléphoné à l’étranger en disant ouvertement que l’aviation israélienne allait déclencher une offensive »9.

| Q. Déception, techniquement parlant, vous pouvez être plus précis ?

Jacques Borde. Dans le domaine du Renseignement, la Déception désigne les principes et les manœuvres stratégiques et tactiques, et les moyens techniques destinés à tromper l’adversaire. Mais, là, plongez-vous plutôt dans les ouvrages de Jacques Baud, il a énormément travaillé sur ce concept de Déception.

La définition de Déception, selon l’OTAN, est celle-ci :

« Mesures visant à induire l’ennemi en erreur, grâce à des truquages, des déformations de la réalité, ou des falsifications, en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts ».

Rémy Hémez, de son côté, nous rappelle que « le mot déception, souvent considéré comme un anglicisme, est employé depuis au moins le XVe siècle, en français, dans le sens de tromperie. La racine latine du mot est deceptum (forme du verbe decipere) qui signifie attraper, tromper, abuser. De façon générale, la déception est le travestissement volontaire de la réalité dans le but de gagner un avantage compétitif »10.

On parle là d’« Effet résultant de mesures visant à tromper l’adversaire en l’amenant à une fausse interprétation des attitudes amies en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts et de réduire ses capacités de riposte. La déception comprend la dissimulation, la diversion et l’intoxication »11.

Jacques Borde. Une des opération de Déception plus connues est l’Opération Fortitude, destinée à dissimuler le futur débarquement en Normandie.

| Q. Et les propos prêtés à Nétanyahu…

Jacques Borde. Nétanyahu, dixit la Toile, se serait adressé à « Ismail Haniyeh, ainsi qu’aux dirigeants et membres du HAMAS », en ces termes : « Dans les 24 heures, tous les tirs de roquettes – et je veux dire tous les tirs de roquettes – devront cesser. Complètement. Une fois pour toutes ».

Cette première partie du propos, ni le fait que Nétanyahu avertisse le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS) que « que nos chars sont massés à la frontière de Gaza, avec l’artillerie et l’appui aérien à portée de main », n’a rien de bien nouveau. Même si cela semblait annoncer le départ de la 4ème Guerre de Gaza. Je ne connais pas par le détail les règles d’engagement de Tsahal. Mais, « Depuis lundi 18h00, 1.500 roquettes ou obus de mortiers [des missiles et roquettes de type SH85 A-120, M-75, J-80 et J-90 entre autres, NdlR] tirés », il me semble bien qu’un point de non-retour avait été atteint pour Jérusalem.

Là, la vraie nouveauté aura été ailleurs : que le Premier ministre israélien ait affirmé que « Si vous ne donnez pas suite à notre ultimatum, nous entrerons et, avec l’aide de D[ieu], cette fois, nous ne partirons pas. Chaque centimètre de terre que nous conquèrerons sera annexé à Israël, de sorte qu’il n’y aura jamais une autre attaque lancée contre nos civils à partir de là ».

Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, le point central du propos circulant sur la Toile, était la menace de rester à Gaza. Et, là je dis était seulement parce que :

Primo, Nétanyahu a été écarté (pour l’insant) du pouvoir.
Secundo, que je n’ai pas assez d’éléments pour évaluer l’agenda du nouveau le Premier ministre israélien, Naftali Bennet, issu de la droite dure hiérosolymitaine12.

Notons qu’à entendre le porte-parole arabophone du Dover Tsahal (Dotz)13, le lieutenant-colonel Avichai Adraee, Jérusalem a mobilisé ses forces avec beaucoup de sobriété. Au 5ème jour de l’Opération Shomer Ha’Homot14, ce ne sont que 7.000 réservistes qui ont été rappelés, notamment au Commandement sud et au Commandement intérieur. Là, davantage, pour juguler des émeutes à l’intérieur d’Israël, dont l’ampleur est inattendue. Des renforts ont, par ailleurs, été envoyés à la Division de Gaza par la Hativat (brigade) Golani et la 7e Brigade blindée.

Comme il est assez raisonnable de penser que Nétanyahu se serait préalablement entretenu avec les pontes de Tsva Haganah Ley’Israel (IDF)15, cela aurait signifié un aggiornamento majeur de la pensée stratégique hiérosolymitaine à rebours de tout ce qui a été dit et écrit à ce jour. Évidemment, pour arriver à cette (quasi) certitude, il faut avoir lu (une partie de) la somme des rapports & des analyses propres à la pensée militaire israélienne (la plupart du temps disponibles sur Internet) ce que 99% de ceux qui tonnent et pontifient sur ce dossier n’ont jamais fait.

Mais j’ai, un jour, croisé un expert (sic) de la Guerre des Six Jours qui ne connaissait pas l’existence du Détroit de Tiran. Alors…

[À suivre]

Notes

1 Ou Épée de Qods, Qods : nom arabe de Jérusalem.
2 Premier ministre de facto de la Bande de Gaza, en fonction depuis le 13 février 2017. Un des chefs des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam, né Yahya Ibrahim Hassan Sinwar dans le camp de réfugiés de Khan Yunès, en 1962, il est deuxième plus puissant personnage du HAMAS.
3 Ou Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
4 Ra’Mat’Kal, chef d’état-major israélien.
5 Lieutenant-général.
6 Surnom donné, tant par ses adversaires que ses partisans, à Binyamin Nétanyahu, et peu apprécie par celui-ci, dit-on. Qui se consolera en se disant que feu le maître-espion, Rafaël Eitan Hanitman, plus connu sous le nom de Rafi Eitan, lors de son passage dans la Pal’Mach, suite à sa chute malencontreuse dans un trou d’égouts, reçut, à cette mémorable occasion, le surnom de Rafi, le puant. Surnom dont il ne réussira jamais à se défaire.
7 Commence véritablement sa carrière politique en chapeautant le Yonathan Institute for the Study of Terrorism (portant le nom de son frère, le seul mort israélien du raid d’Entebbe) et qui avait pour but de sensibiliser l’opinion publique sur les questions de sécurité qui touchent Israël.
8 1967, Six jours qui ont changé le monde, p.366, Tom Séguev, Hachette Grand Pluriel, 2007.
9 1967, Six jours qui ont changé le monde, p.366, Tom Séguev, Hachette Grand Pluriel, 2007.
10 Rémy Hémez, Opérations de déception, Repenser la ruse au XXIe siècle, IFRI (juin 2018).
11 Rémy Hémez, Opérations de déception, Repenser la ruse au XXIe siècle, IFRI (juin 2018).
12 L’unité regroupant les porte-paroles de l’armée.
13 Ou Gardien des murailles.
14 Ou צְבָא הַהֲגָנָה לְיִשְׂרָאֵל; acronyme Tsahal, צה”ל, en anglais, Israel Defense Forces.
15 Du latin Hierosolymitanus.

 

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

Tsahal & la Malédiction de l’Homme fort [3]

| Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde | Le 4ème choc …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer