La (4ème) Guerre de Gaza n’a pas eu lieu ! [3]

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Historiquement quelque-chose d’inattendu vient de se produire. Alors que ni le HAMAS ni l’État hébreu ne semblaient prêts à remettre l’épée au fourreau, le HAMAS a opté, le premier, pour l’arrêt de sa campagne de tirs (baptisée Opération Seïf al-Qods1) &, par là, des hostilités. Face a la supériorité & la puissance du feu israélien, son primus inter pares à Gaza, Yahyia Sinwar, a préféré, à raison, jeter l’éponge avant que l’irréparable ne se produise & que n’éclate la 4ème Guerre de Gaza – au sens (classique) où l’on entend l’entrée de Tsahal dans la Bande de Gaza, bien sûr –. Guerre qu’il allait perdre comme les précédentes. Retour sur ces jours de choc & d’effroi, où, des deux côtés, on aura su faire l’économie d’un choc frontal inutile. Reste à gérer l’après, sans Nétanyahu, semble-t-il… Partie 3.

« S’il y avait déjà de l’espoir pour le succès de la médiation des acteurs internationaux pour pouvoir orienter les choses vers le cessez-le-feu, ces espoirs ont maintenant considérablement diminué et il semble que nous soyons plus proches que jamais de la guerre depuis la fin de l’Opération Bordure protectrice à l’été 2014 ».
Amos Harel, in Ha’aretz.

« Le conflit israélo-palestinien est l’aphrodisiaque des pays arabes. ils se servent de ce conflit pour masquer les problèmes dans leur propres pays ».
SM Hassan II, roi du Maroc.

| Q. Vous nous avez beaucoup parlé du HAMAS, quid du JIP ?

Jacques Borde. La crainte (ou l’espoir, selon le camp où l’on se place) qu’évoquent certains est, effectivement, que le Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)2 ne se sente pas concerné par la cessation des tirs actée et (jusqu’à présent) appliquée par les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam3. Et, alors de se retirer, à plus ou moins brève échéance, de la trêve et de jouer en solo. Ce qu’à ce jour, le JIP n’a pas fait.

Même si rien n’étant impossible en ce bas monde. Mais, en pareil cas, cela signifierait clairement que le JIP, ses infrastructures, ses combattants et ses chefs, seront à 90% les destinataires du déluge de feu qui s’abattrait sur Gaza. Par principe, le JIP, plus à l’écoute de Téhéran que les autres factions en lice, ne peux pas s’aligner ipso facto sur les positions du HAMAS. Mais, a-t-il les moyen de tenir longtemps seul contre Tsahal ? Sans parler des heurts possibles avec les Katā’ib Izz al-Din al-Qassam. Qui ne sont pas du domaine du fantasme, les deux factions ayant, à plusieurs reprises, opté pour la via factis entre elles.

| Q. Et de l’extérieur ?

Jacques Borde. Je crois comprendre à qui vous faites allusion. Aux assets de Téhéran, pour parler spookie. En fait, à deux d’entre eux pour être précis :

-le Hezbollah.
-le Hizb as-Sūrī al-Qawmī al-Ijtimā`ī (PSNS)4.

Je n’ai pas eu accès aux dernières dépêches concernant le Levant. Au stade des infos qui me sont parvenues :

Primo, je n’ai rien entendu, et à aucun moment (c’est-à-dire ni avant, pendant ou après cette crise), à propos d’un réchauffement du Front nord d’Israël. Là où le Hezb et le PSNS étaient et sont en mesure de porter leurs coups. Donc à leur propos, désolé d’en décevoir quelques-uns, nous restons dans le domaine du narratif.

Secundo, plus important ce me semble, à chacune des guerres de Gaza, aucun – et je dis bien aucun – allié, ami, ou proxy de Téhéran, appelez-les comme vous voulez – n’a militairement bougé le petit doigt pour (tenter de) soulager la pression exercée sur Gaza.

En fait, exceptées les fournitures de matériels, souvent made in Iran, mais qui se font et amont et ont donc cessé au démarrage des hostilités, le Hezbollah – comme lors des fois précédentes, donc pas de surprise à ce sujet – a surtout versé dans la guerre des mots. Ou tension dialectique, si vous préférez.

Ainsi, selon Avia.Pro, site proche du ministère russe de la Défense :

« … le Hezbollah a mis l’ensemble de ses unités en état d’alerte maximale et affirme attendre le signal des factions palestiniennes pour ouvrir le front du Nord et engager des opérations militaires en Galilée ».

Le mot-clé de cette déclaration martiale étant « attendre ».

Au bord du précipice, et encore plus depuis les Guerres de Gaza systématiquement, les Palestiniens se retrouvent généralement seuls. Géopolitiquement, cela s’appelle être la variable d’ajustement des diplomaties (arabes, turque ou perse) se jaugeant et/ou s’affrontant au Levant.

| Q. Pourquoi, selon vous, le HAMAS a-t-il autant sous-estimé la défense anti-aérienne israélienne, articulée autour du Dôme de fer ?

Jacques Borde. Je pense qu’ils ont sur-interprété ce qui s’est passé autour de Dimona, le 22 avril 2021.

À l’origine, un missile syrien sol/air de type SA-5, qui visait un chasseur israélien, a, comme c’est fréquemment le cas, manqué sa cible. Il aurait continué sa course et aurait fini par s’écraser, Loi de Newton oblige, à une distance respectable de Dimona. Pour Jérusalem le missile ne visait donc ni Dimona, ni la centrale nucléaire.

À savoir que nous parlons là du NPO Almaz S-200 Angara/Vega/Dubna (code OTAN, SA-5 Gammon). Engin ancien (1960) dans sa conception mais qui a été notablement bidouillé et retrofité par les Syriens et les Iraniens. Notamment en en allégeant la charge offensive au profit du carburant. En l’espèce, la portée du S-200 de base est déjà de 300 kilomètres.

Selon un premier communiqué officiel de Tsahal, « un missile sol-air identifié comme provenant de la Syrie est tombé dans le Néguev. En représailles, l’armée israélienne a frappé la batterie depuis laquelle le missile a été lancé et d’autres batteries syriennes de missiles sol-air ».

Ce qui a pu passablement brouiller l’analyse du HAMAS sur les capacités de Kipat Barzel5 c’est le discours de Téhéran sur l’affaire. « Ce qui s’est produit près de Dimona est un message à Israël que ses sites sensibles ne sont pas à l’abri. Le missile aurait pu poursuivre sa trajectoire vers le réacteur. Mais provoquer une catastrophe n’est pas l’objectif », a indiqué une source iranienne. D’autres sources (iraniennes toujours) faisant également savoir que le missile n’était pas un sol/air mais un Fateh 110 sol/sol pouvant porter des charges explosives puissantes.

De son côté, le n°2 de la Nirouy-é Ghods6, Fellah Zadeh, s’enflammait affirmant « Que celui qui commet le mal s’apprête à subir les conséquences (…). L’entité sioniste doit savoir que la résistance est solide », prédisant, grand classique du genre, la destruction de l’État hébreu.

| Q. Et, selon vous, que s’est-il passé ?

Jacques Borde. La chose, la plus simple possible : les systèmes d’acquisition de Kipat Barzel analysent très précisément les trajectoires des engins entrant dans leur enveloppe de tir : pourquoi tirer un sol/air hors de prix sur un engin à court de carburant à la charge militaire réduite qui allait s’écraser dans un champ ? Car si la DCA syrienne tire régulièrement sur les appareils de l‘Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal (HAA), qui mènent tout aussi habituellement force raids contre des positions de milices pro-iraniennes en Syrie, elle provoque rarement des dégâts.

Kipat Barzel n’a pas intercepté le SA-5 syrien tout simplement parce qu’il n’a, probablement, pas essayé de le faire. Analysant – de manière erronée et optimiste – l’incident, le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS), en a déduit que le dispostif ne valait pas tout l’argent qu’il a englouti. Et que l’idée était davantage de le saturer que faire d’énormes dégâts.

De son côté, et logiquement (parce que c’est son rôle), le Sar Ha’Bitaron7, le brigadier-général Benyamin Benny Gantz, allait demander une enquête pour comprendre pourquoi sa défense anti-aérienne n’avait « pas réussi » à intercepter l’engin.

| Q. Des sol/sol tirés du Liban ?

Jacques Borde. Six (trois à deux reprises, en fait) engins seulement. Et, l’un des trois a explosé au bout de « seulement quelques kilomètres », selon des sources iraniennes. Aucune victime, évidemment. Encore trop peu pour être significatif. En revanche, je n’ai trouvé aucune donnée quant aux dégâts (humains et matériels) dus aux quelques 700 et plus sol/sol tirés par le HAMAS retombés dans la Bande de Gaza.

À rappeler, à ce propos, la présence de groupes palestiniens au Liban, dont le Al-Jabhah al-Sha`biyyah li-Taḥrīr Filasṭīn (FPLP)8.

Quant à l’intérêt géostratégique pour le Hezbollah à se mêler directement de cette guerre plus que des trois précédentes, c’est encore un autre sujet.

| Q. Une baisse d’intensité le 13 mai 2021 au soir, ont noté les observateurs. Qu’en déduire ?

Jacques Borde. Du côté du HAMAS, en fait. Rien à voir, avec ce que j’ai développé plus haut. Là, ce sont les aléas de la guerre. Les résultats des frappes colossales durant la nuit. Et, comme bien souvent, quand les résultats sur le terrain ont cet ampleur, un immense travail de Renseignement en amont.

Le 13 donc, Tsahal a commencé à laisser fuiter qu’une entrée de ses troupes à Gaza était imminente. Rumeur confirmée par voix d’entretien par le porte-parole de Tsahal, qui ne fait pas que communiquer. Dans le même temps, l’Heyl Ha’Avir Ve’Hahalal (HAA)9 multipliait les sorties. Le HAMAS y a cru et a préventivement positionnés des effectifs non-négligeables dans ce qu’on nomme à tort les tunnels du HAMAS. Au même moment, Tsahal a envoyé des appâts (sic) vers la clôture sous forme de leurres, probablement des transports de troupes dronisés.

Les frappes conjuguées et massives de la HAA – engageant 160 appareils, soit peu ou prou 45% du parc aérien disponible – et de l’Heyl Tot’Hanim10 sur les entrées des tunnels où se trouvaient concentrés des centaines de combattants du Katā’ib Izz al-Din al-Qassam, ont fait le reste, les bloquant et/ou enterrant vivants. Ceux arrivant à se dégager se heurtant à un véritable déluge de feu. Qui, s’il ne les a pas éliminé, aura empêché leur engagement dans des combats.

| Q. Une frappe massive ?

Jacques Borde. Oui, à elle seule, l’Heyl Ha’Avir aurait largué 450 Joint Direct Attack Munitions (JDAM). Le raid touchant  ce qui semble être l’infrastructure militaire la plus névralgique du HAMAS, et des stocks de munitions.

Ce « coup de massue », selon Richard Kemp11 était aussi « un message à l’Iran et au Hezbollah sur les conséquences qu’ils auraient à subir s’ils engageaient contre Israël, les dizaines de milliers de missiles qu’ils stockent au sud-Liban »12.

Au cours de l’attaque, des kilomètres de tunnels ont bien été détruits. À l’heure actuelle, ni Israël ni le HAMAS ne sont clairs sur l’ampleur exacte des dégâts, mais selon les estimations, les pertes, côté HAMAS seraient significatives.

| Q. Donc, si je vous suis bien, Jérusalem a sciemment diffusé une fausse information à la presse internationale pour servir de couverture à son opération visant les Tunnels de Gaza ?

Jacques Borde. Tout a fait. En fait, plus précisément ses Renseignements militaires, l’Agaf Ha’Modi’in (A’MAN)13, par l’entremise du Dover Tsahal (Dotz)14. En clair, une opération de Déception. Repassez-vous ce que je vous disais sur ce point en début d’entretien.

Le HAMAS essaye de digérer ce qui est son plus gros revers militaire depuis la 3ème Guerre de Gaza, ce qui explique le calme relatif depuis. Notamment le fait qu’aucun tir n’ait visé les villes du nord d’Israël.

Sans parler des engins sol/sol à longue portée qui feraient défaut. Entre autres.

| Q. Entre autres ?

Jacques Borde. Les engins sol/sol à longue portée sont plus faciles à repérer. Donc plus facile à neutraliser. Si vous les sortez pour vous les faire ratatiner à quoi bon ?

Ensuite, il semble bien que, du côté du HAMAS, on n’a pas jugé d’aller plus loin dans la confrontation. N’oubliez pas qu’à ce moment-là, déjà, Le Caire discutait beaucoup avec la direction du HAMAS. Géopolitiquement, il était temps de passer à autre chose.

| Q. Donc, vous nous dites que les Israéliens réagissent très vite ?

Jacques Borde. Oui, ils ont réussi à réduire la Boucle OODA15 à un temps très court. C’est un des points forts de Tsahal. À peine une info est-elle reçue que la machine se met en marche.

Et, ça n’est pas Naftali Bennet qui contrariera les militaires sur ce point. Sous les drapeaux, il a servi au Liban.

| Q. Tunnels du HAMAS, pourquoi à tort ?

Jacques Borde. Parce que le terme est particulièrement inapproprié. L’infrastructure en question devait plutôt être appelée Métro du HAMAS16. C’est une véritable ville souterraine qui a été bâtie sous les quartiers nord de Gaza pour laquelle le HAMAS à dû investir des sommes colossales. Souvent les fonds alloués par l‘Europe des 27.

Ce qui, entre nous, vas finir par poser des problèmes aux Européens.

Là, c’est une partie importante du dispositif offensif du HAMAS qui aura de disparu en peu de frappes. Trois au total, si mon compte est bon.

Et, Tsahal n’est jamais entré à Gaza. Autrement que pour du Hit & Run, bien sûr.

Notes

1 Ou Épée de Qods, Qods : nom arabe de Jérusalem.
2 Ou Jihâd islamique palestinien.
3 Ou Brigades Ezzedine Al-Qassam, anciennement Al-Moujahidoun al-Philistiniyoun, les Combattants palestiniens, en français.
4 Ou Parti social national syrien, connu aussi sous le nom donné par la France de Parti populaire syrien, PPS, ou de Parti saadiste ou encore au Liban de Parti nationaliste.
5 Ou Dôme de fer, Iron Dome, en anglais.
6 Ou Force de Jérusalem, une branche à part entière du Sêpah-é Pâsdâran-é Enqelâb-é Eslâmi (en français Corps des Gardiens de la révolution islamique). Force spéciale en charge des opérations extérieures dévolues aux Pâsdâran. Elle dépend exclusivement du Rahbar-é Enqelâb (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî (et non du président), un peu comme le Kidon du Mossad reçoit ses ordres du seul Premier ministre israélien (la ressemblance s’arrêtant là).
7 Ministre israélien de la Défense.
8 Ou Front populaire de libération de la Palestine, fondée en 1967 sous la direction de Georges Habache, un Chrétien.
9 Ou armée de l’Air israélienne, anciennement dénommée Sherut’Avir.
10 Ou artillerie israélienne.
11 Le colonel Richard Kemp est un ancien officier de l’armée britannique. Il a également dirigé l’équipe de lutte contre le terrorisme international au sein du Cabinet britannique. Il est maintenant écrivain et conférencier sur les affaires internationales et militaires. Richard Kemp collabore au Gatestone Institute.
12 In Trompettes & Vrombissements de Chars: un Tournant à Gaza ?, .
13 SR militaires israéliens.
14 L’unité regroupant les porte-paroles de l’armée.
15 Ou OODA Loop. Pour Observation-orientation-décision-action, appelée aussi Cycle de Boyd.
16 Son surnom usité par les Gazaouis.

 

A Propos Jacques Borde

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