Téhéran, Riyad : De qui les Palestiniens sont-ils la variable d’ajustement ? [1]

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Aux lendemains de sa victoire divine (sic), le HAMAS tente d’engranger des points & de faire avancer sa cause. Classique, direz-vous. Sauf que commence à poindre une sourde opposition des… monarchies du Golfe persique qui – à tort ou à raison, ça n’est pas le sujet de cet entretien – voient dans le pouvoir sis à Gaza davantage des proxies de Téhéran que d’authentiques défenseurs de la cause arabe. Laquelle, d’ailleurs ? Cette problématique du peu de cas faits des palestiniens par les capitales arabes n’est pas, non plus, une franche nouveauté : elle occupait une part important du film Ô Jérusalem1, le film d’Élie Chouraqui, qui remonte quand même à 2006. quant au livre du même nom : 1971. Partie 1.

« Plus il y a de meurtres et de destructions, plus les ressources du HAMAS augmentent alors que les Palestiniens continuent de souffrir du blocus et de la pauvreté (…) le conflit israélo-palestinien est d’un si bon rapport politique et financier, qu’il n’y a pas de raison d’y mettre fin. Le HAMAS a transformé la question palestinienne en un placement commercial qui génère des recettes de diverses sources et fait la fortune et la richesse de ses dirigeants (…). Quelle que soit l’issue d’une confrontation avec Israël, jamais le HAMAS ne reconnaîtra sa défaite. Tout conflit se terminera par une victoire, quitte à la célébrer au milieu des ruines et des cercueils. Plus les victimes et les destructions augmentent, plus les revenus du HAMAS s’accroissent tandis que les Palestiniens eux, continuent de souffrir du blocus et de la pauvreté. Le pire est que les mouvements islamiques sont fiers de la victoire illusoire du HAMAS. Aucune de ces organisations ne s’interroge sur cette victoire et ses bénéfices : quelles terres ont été conquises ? Combien de prisonniers ont été libérés ? Et combien de réfugiés [palestiniens] ont pu revenir dans leurs villages ? Rien n’a été obtenu, et rien ne sera obtenu tant que le HAMAS décidera du sort des Palestiniens. Pour le HAMAS, le sang palestinien n’a pas de valeur et il en va de même pour les dirigeants du Mouvement islamique [du Maroc], qui se sont empressés de féliciter les dirigeants du Hamas de leur ‘nette victoire” ».
Saeed Al-Kahel, analyste politique marocain, le 29 mai 2021,

| Q. Vous êtes surpris par la violence des propos visant le HAMAS et ses dirigeants ?

Jacques Borde. Un peu tout de même. Même, si vous le savez, je n’ai jamais nourri la moindre illusion sur les relations (sic) qu’entretient l’ensemble des chancelleries arabo-musulmanes quant à ce qui fut, jadis, la Palestine mandataire.

Encore une fois, je vous le redis et je n’ai pas fini de vous le (re)dire, j’ai assez tôt pensé que les Palestiniens étaient – et, sur l’essentiel, n’étaient que ça – la variable d’ajustement des diplomaties arabo-musulmanes, ce à plusieurs niveaux :

1- vis-à-vis d’Israël, bien évidemment.
2- entre elles.
3- vis-a-vis de Washington, en tant qu’hêgêmon thalassocratique étasunien.
4- en direction de leurs partenaires économiques de par le monde.

À part ça, il est à noter que sur l’ensemble des ces pays arabo-musulmans – à l’exception notable de ceux que l’on appelait le Front du refus – aucun ne s’est jamais risqué à user ces armements qu’il achète, parfois à milliards, pour soutenir ses frères (sic) palestiniens. Même sous forme de menace. Seul le pétrole (crise de 1973) a joué ce rôle.

Là, ce qui fait chauffer la colle un peu plus que d’habitude c’est, vous vous en doutez, le facteur iranien. Ou le variant iranien, pour reprendre une expression à la mode. L’existence de cet Arc chî’îte qui fiche une frousse bleu au primus pares du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG)2, Riyad, qui a démontré, malgré les efforts sanguinaires de S.A.R Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd, prince héritier d’Arabie Séoudite et ministre séoudien de la Défense, son incapacité à se dépatouiller de sa via factis imprudemment lancée sur la faction Al-Ḥūthīyūn3, et les Yéménites, qui n’y peuvent guère, sauf à tourner en ridicule les dons de MBS en tant que commander-in-chief de la cause wahhabî.

| Q. Mais, vous ne vous sentez pas un peu seul à soutenir pareille thèse ?

Jacques Borde. J’ai, en tout cas, un bien illustre prédécesseur en cette matière : SM Hassan II, roi du Maroc.

Sa Majesté ne nous disait-elle pas que « Le conflit israélo-palestinien est l’aphrodisiaque des pays arabes. ils se servent de ce conflit pour masquer les problèmes dans leur propres pays ».

| Q. Donc vous estimez que le HAMAS à quelques soucis à se faire. Et pas seulement par rapport à Israël et son nouveau Premier Naftali Bennett ?

Jacques Borde. Le Rosh Ha’Memshala4, Naftali Bennett5, est dans son rôle. Et, quelque part, je dirai que Yahya Sinwar6 est plutôt bien préparé quant à son grand jeu avec Jérusalem ? Finalement, les acteurs géostratégiques ont assez peu changé.

Je pense que, pour une fois, les deux hommes qui se font face ont des préoccupations à 99% géopolitiques et géostratégiques. Pas les mêmes, bien sûr. Mais c’est un début. Le souci pour le HAMAS pourrait être autre.

| Q. Précisez…

Jacques Borde. La majeure partie de ses fonds pour la reconstruction lui venant du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG), Yahya Sinwar – mais surtout, Ismaël Haniyeh, dont le statut de planqué à Doha n’arrange rien, ne font plus l’unanimité dans le Golfe – et les relations commencent à se tendre avec ledit CCEAG.

Du coup, c’est vers l’administration Biden-Harris, l’éternel faiseur de pluie, que se tournent de plus en plus de voix (pétro)golfiques pour dénoncer, ce qu’ils dénoncent comme étant la collusion Téhéran/HAMAS.

Ainsi, plutôt bien en cours à Washington, le directeur du Département égyptien du Middle East Forum for Strategic Studies7, Samir Ghattas, tire à boulets rouges sur « Téhéran », qui « n’a n’a jamais contribué à un projet humanitaire ni aidé à la reconstruction de Gaza. Ses dons ne financent que l’achat d’armes et d’engins de destruction car le but des Iraniens est de transformer Gaza en pole d’insécurité régional. Le dernier affrontement de Gaza ainsi que tous ceux qui l’ont précédé en 2008, 2012 et 2014, a été une opportunité offerte à l’Iran d’exploiter politiquement et militairement la situation. À chaque fois, l’Iran a fait prévaloir ses intérêts propres sans jamais tenir compte de l’intérêt des peuples de Palestine et de Gaza, et sans tenir compte du sang versé par la population ».

| Q. En fait, ça n’est pas plutôt l’Arc chî’îte que visent ces voix du Golfe ?

Jacques Borde. Oui, évidemment, et Ghattas est, comme tous les autres dans une posture où on peut se demander quel réel souci il a de la population de Gaza. Même si ses arguments ont du sens.

Comme lorsqu’il nous dit que « Pour bétonner ses positions dans les négociations de Vienne et faire étalage de sa force et de son poids dans la région, l’Iran agite les factions et milices qui lui sont fidèles à savoir, le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, le HAMAS et le Jihâd islamique en Palestine ».

La variable d’ajustement, encore et toujours.

[À suivre]

Notes

1 Film français de 2006. En fait ; l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Dominique Lapierre et Larry Collins. Il retrace l’immigration juive en Palestine mandataire au lendemain de la 2ème Guerre mondiale, la création de l’État d’Israël, et les différents enjeux qui opposeront les forces de défense d’Israël (Haganah, Irgoun…) à l’alliance arabe pour reconquérir Jérusalem. Plutôt bien fait, mais très de gauche.
2 Il regroupe six pétromonarchies du Golfe Persique : Arabie Séoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis (ÉAU), Koweït, Oman et Qatar.
3 Officiellement ʾAnṣār Allāh, أَنْصَار ٱللَّٰه, issu du Forum des jeunes croyants, organisation religieuse zaïdite (donc chî’îte) culturelle co-fondée en 1992 par Hussein Badreddine al-Houthi et Mohamad Azzane. Leur devise est « Dieu est le plus grand, Mort à l’Amérique, Mort à Israël, Maudits soient les juifs, Victoire à l’islam ».
4 Ou Premier ministre de l’État d’Israël, ראש הממשלה.
5 Bennett est le leader de Ha’Yamin He’Hadash (Yamina), parti sioniste-religieux, sur l’échiquier politique hiérosolymitain.
6 Premier ministre de facto de la Bande de Gaza, en fonction depuis le 13 février 2017. Un des chefs des Katā’ib Izz al-Din al-Qassam, né Yahya Ibrahim Hassan Sinwar dans le camp de réfugiés de Khan Yunès, en 1962, il est deuxième plus puissant personnage du HAMAS.
7 Ou Forum du Moyen-Orient pour les études stratégiques.

 

A Propos Jacques Borde

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