Téhéran, Riyad : De qui les Palestiniens sont-ils la variable d’ajustement ? [2]

| Orient compliqué| Géostratégie | Questions à Jacques Borde |

Aux lendemains de sa victoire divine (sic), le HAMAS tente d’engranger des points & de faire avancer sa cause. Classique, direz-vous. Sauf que commence à poindre une sourde opposition des… monarchies du Golfe persique qui – à tort ou à raison, ça n’est pas le sujet de cet entretien – voient dans le pouvoir sis à Gaza davantage des proxies de Téhéran que d’authentiques défenseur de la cause arabe. Laquelle, d’ailleurs ? Cette problématique du peu de cas fait des Palestiniens par les capitales arabes n’est pas, non plus, une franche nouveauté : elle occupait une part important du film Ô Jérusalem1, le film d’Élie Chouraqui, qui remonte quand même à 2006. quant au livre du même nom : 1971. partie 2.

| Q. Donc, selon vous, assez peu de choses à attendre du côté arabe ?

Jacques Borde. Ôtez-vous cette idée de l’esprit qu’il existe en l’Orient compliqué :

1- un camp arabe parlant d’une même voix.
2- et que cette voix soit systématiquement pro-palestinienne et hostile à Israël. Déjà en 1948 !

Sur ce point, d’ailleurs, le Harakat al-Muqâwama al-‘islâmiya (HAMAS)2 vient d’essuyer une véritable gifle.

| Q. De qui ?

Jacques Borde. Des Émirats arabes unis (ÉAU), en fait. Le ministre émirati des Affaires étrangères & de la Coopération internationale, Cheikh Abdullah Ibn-Zayed al-Nahyan, qui prenait la parole devant l’American Jewish Committee (AJC), a notamment pris à partie le HAMAS, estimant qu’« Il est regrettable que certains pays n’agissent pas plus clairement dans la classification de certaines organisations, comme le HAMAS , le Hezbollah ou les Frères musulmans (…). Il est ridicule que certains gouvernements ne qualifient de terroriste que la branche militaire d’une organisation et passent outre sa branche politique, alors qu’il n’y a aucune différence entre elles ».

L’embarrassant, pour le HAMAS, car il n’y a pas que le verbe, est que ce sont les pétromarchies du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) qui règlent une bonne partie de ses dépenses. Voir l’une d’entre elles l’attaquer ainsi pourrait inspirer d’autres donateurs, qui sont peut-être las de participer à l’effort de guerre de Gaza, voire même d’aider sa population. À commencer par les Séoudiens qui ont leur trésorerie plombée par leur guerre génocidaire au Yémen.

Sans compter que vont commencer à défiler dans le Golfe les délégations en quête de fonds pour financer les réparations aux dommages de 11 jours de frappes.

| Q. Mais, c’est surtout Haniyeh qui fait une quasi-unanimité contre lui ?

Jacques Borde. Quelque part, oui.

Je pense aussi que, du côté des gens du Golfe, on a compris que Yahya Sinwar n’était pas vraiment quelqu’un qui se laisse impressionner facilement. Donc inutile pour nos plumes golfiques de l’accabler de noms d’oiseaux et d’anathèmes qui doivent glisser sur lui comme la pluie sur les plumes d’un canard.

En revanche, Ismaël Haniyeh, est au beau milieu du cyclone médiatique.

Amjad Taha, expert en affaires internationales, l’a particulièrement arrangé, soulignant qu’« A Gaza, personne n’a gagné. De chaque côté, les enfants et les femmes ont perdu. Des femmes et des enfants utilisés comme boucliers humains peuvent-ils étayer une quelconque victoire ? 269 Palestiniens tués et 8.900 autres blessés peuvent-ils passer pour une victoire ? (…). Sur 3.700 roquettes tirées par le HAMAS [en direction d’Israël], 400 sont retombées sur des zones résidentielles de Gaza, tuant des femmes et des enfants (…). Quel est ce monde étrange où la défaite est appelée victoire ? Bravo à Ismaël Haniyeh pour sa nouvelle Mercedes, sa Rolex et son costume Armani. Bon appétit au HAMAS pour le commerce qu’il fait du sang des Palestiniens innocents. Comme d’habitude, Haniyeh a gagné, le peuple a perdu ».

Là où on perçoit quelque-chose de nouveau, c’est que d’habitude, Gaza avait du mal à remettre en route l’arrivée des fonds ou de l’aide, du fait de réticences du côté israélien. Là ce sont les régimes arabo-musulmans qui se font prier.

| Q. Je note que vous parlez assez peu de l’Iran ?

Jacques Borde. Parce que la part iranienne au grand jeu, n’a pas beaucoup variée.
Comme l’a noté, Samir Ghattas, directeur du Département Égypte au Middle East Forum for Strategic Studies :

« Pour bétonner ses positions dans les négociations de Vienne et faire étalage de sa force et de son poids dans la région, l’Iran agite les factions et milices qui lui sont fidèles à savoir, le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, le Hamas et le Jihâd islamique en Palestine »

La seule nouveauté (sic), régionale qui plus est mais qui commence à dater, c’est l’implication d’Al-Ḥūthīyūn3, qui a permis à l’Arc chî’îte de prendre Riyad à revers. Une belle projection de forces entre nous soit dit, même si c’est par proxies interposés. Mais, là, c’est Mohamed MBS Ibn-Salmān Āl-Séʻūd qui n’a qu’à qu’à battre sa coulpe.

| Q. Et l’arrivée de l’ultra-conservateur Ebrahim Raïssi à la présidence iranienne ?

Jacques Borde. Je sais bien que son élection a fait réagir le Rosh Ha’Memshala4, Naftali Bennett5, qui a déclaré que « Le choix de Raïssi est un signal pour que les puissances se réveillent, un signal de dernière minute peut-être avant de revenir sur l’accord sur le nucléaire, pour leur permettre de comprendre avec qui elles font affaire et quel type de régime elles vont choisir de renforcer ».

Avis partagé par le porte-parole du Misrad Ha’Hutz6, Lior Haiat, qui sur Twitter, a affirmé que Raïssi allait être « le président le plus extrémiste connu jusqu’à présent ».

Une « Personnalité extrémiste, engagée en faveur de l’avancée rapide du programme nucléaire, son élection fait entrevoir clairement les réelles intentions malveillantes de l’Iran et elle devrait entraîner une grave inquiétude au sein de la communauté internationale ».

| Q. Un surcroît d’inquiétude, donc ?

Jacques Borde. Certes, on ne peut pas dire que l’arrivée d’Ebrahim Raïssi soit une bonne nouvelle, vu de Jérusalem. Mais cette élection au sens des relations internationales change, en fait, peu de choses.

Sur ces dossiers, le Rayis Jomhur-é Irān7 sortant, le Dr. Hassan Fereydoun Rowḥâni, était – tant de facto que de jure – subordonné aux décisions que prenait le Rahbar-é Enqelâb8 (guide de la révolution), l’Ayatollah Sayyed Ali Hossaini Khâmeneî.

La seule différence est que le nouveau Rayis Jomhur-é Irān, le Sayyed Ebrahim Raïssi9, se montrera plus aligné sur les positions du guide que l’était son prédécesseur.

D’ailleurs Raïssi, a vite mis les points sur les I, affirmant que Téhéran ne permettra « pas de négociations pour le plaisir de négocier (…) Washington doit immédiatement revenir à l’accord nucléaire et il n’est pas question de discuter du programme des missiles balistiques ». Et Raïssi de préciser que « la question de l’annulation des sanctions sera au centre de la politique étrangère de son gouvernement (…). Que Washington lève toutes les sanctions contre l’Iran pour confirmer sa crédibilité ».

À l’administration Biden-Harris de faire les premiers pas, en somme.

Les choses, vues de Jérusalem (mais aussi de Riyad, d’où ce tir de barrage des media golfiques), deviendront vraiment embarrassantes, si – comme je vous l’ai déjà dit – les Iraniens obtiennent des allègements substantiels des sanctions US en amont ou aux débuts de leur (re)négociation du  Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA)10Barnāme-é Jāme-é Eqdāme Moshtarak (BARJAM) pour les Iraniens – signé à Vienne le 14 juillet 2015.

En attendant, le Harakat al-Jihâd al-Islami fi Filastīn (JIP)11, asset direct de Téhéran rappelons-le, a renouvelé ses menaces de reprendre les hostilités. Un de ses membres, Khader Habib, a notamment déclaré à Al-Ayam que si les tirs de représailles aux ballons incendiaire ne cessaient pas, nous répondront « de la même façon ».

« Nous ne permettrons pas au gouvernement israélien d’imposer ses conditions sur la résistance, ou d’isoler Gaza », a assuré Habib, « … un plan d’action » est déjà prêt.

Affaire à suivre donc…

[À suivre]

Notes

1 Film français de 2006. En fait ; l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Dominique Lapierre et Larry Collins. Il retrace l’immigration juive en Palestine mandataire au lendemain de la 2ème Guerre mondiale, la création de l’État d’Israël, et les différents enjeux qui opposeront les forces de défense d’Israël (Haganah, Irgoun…) à l’alliance arabe pour reconquérir Jérusalem. Plutôt bien fait, mais très de gauche.
2 Mouvement de résistance islamique, l’acronyme signifie également zèle en arabe.
3 Officiellement ʾAnṣār Allāh, أَنْصَار ٱللَّٰه, issu du Forum des jeunes croyants, organisation religieuse zaïdite (donc chî’îte) culturelle co-fondée en 1992 par Hussein Badreddine al-Houthi et Mohamad Azzane. Leur devise est « Dieu est le plus grand, Mort à l’Amérique, Mort à Israël, Maudits soient les juifs, Victoire à l’islam ».
4 Ou Premier ministre de l’État d’Israël, ראש הממשלה.
5 Bennett est le leader de Ha’Yamin He’Hadash (Yamina), parti sioniste-religieux, sur l’échiquier politique hiérosolymitain.
6 Ou ministère israélien des Affaires étrangères.
7 Ou président de la République islamique d’Iran (RII).
8 Aussi appelé Rahbar-é Moazzam (guide suprême, pas une titulature officielle).
9 Ancien directeur du Bonyad Astan-é Qods-é Razavi, ex-chef du Système judiciaire iranien et vice-président du Majles-é Khobregān, ou Assemblée des experts.
10 En français Plan d’action global commun (PAGC).
11 Ou Jihâd islamique palestinien.

A Propos Jacques Borde

Consulter aussi

La (4ème) Guerre de Gaza n’a pas eu lieu ! [1]

| Israël / HAMAS | Géostratégie | Questions à Jacques Borde | Historiquement quelque-chose d’inattendu …

Ce site utilise des cookies. En acceptant ou en poursuivant votre visite, vous consentez à leur utilisation .

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer